Pour la première fois, un ensemble significatif de dirigeants africains — précisément 26% — prévoit de consacrer plus de 20% de leurs investissements annuels à l’Intelligence artificielle (IA) dès l’année prochaine. Ce niveau, particulièrement élevé au regard des standards internationaux, dépasse largement les 14% observés parmi les dirigeants mondiaux, selon le rapport. L’édition 2025 du KPMG Africa CEO Outlook marque à ce titre une inflexion stratégique rare dans les enquêtes de conjoncture du continent. La dynamique ne relève plus du discours: elle se traduit dans les décisions budgétaires.
Cette évolution confirme que l’IA ne se présente plus, dans les entreprises africaines, comme une technologie émergente, mais comme une nécessité opérationnelle. L’étude révèle un continent qui ambitionne, malgré la fragilité de ses infrastructures, de participer pleinement à la compétition mondiale sur les technologies d’automatisation avancée. L’audace est d’autant plus notable que la confiance dans l’économie mondiale reste entamée, alors que l’optimisme interne des entreprises africaines franchit désormais le seuil des 78%, proche des niveaux observés à l’échelle globale.
L’enquête envoie un signal sans ambiguïté: l’Afrique des affaires considère désormais l’IA comme un levier immédiat de compétitivité, d’optimisation des processus et de transformation des modèles économiques. Le chapitre technologique du rapport confirme cette bascule. L’IA s’impose comme la priorité stratégique numéro un des dirigeants interrogés, devant la cybersécurité, l’innovation ou les contraintes réglementaires. Cette hiérarchie s’explique par des facteurs convergents: déficits de productivité, pénuries de compétences, coûts logistiques élevés, complexité normative et fragmentation des marchés.
Dans un contexte inflationniste encore tendu, l’IA devient aussi un instrument de consolidation des marges. La capacité à affiner les stratégies d’approvisionnement, à anticiper les tensions logistiques ou à prédire les comportements de consommation s’inscrit parmi les bénéfices les plus recherchés. Pour de nombreux PDG, l’Intelligence artificielle n’est plus une option; elle apparaît comme l’unique moyen de maintenir une efficience minimale dans un environnement économique volatil.
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Le rapport montre que 41% des dirigeants africains font de l’intégration opérationnelle de l’IA leur priorité d’investissement, un niveau supérieur à la moyenne mondiale. En arrière-plan, une conviction s’impose: le continent pourrait rater sa fenêtre d’opportunité s’il ne procède pas immédiatement à une modernisation technologique d’envergure.
Cet engouement se heurte toutefois à un paradoxe. Les entreprises du continent évoluent dans des écosystèmes technologiques nettement moins robustes que ceux de leurs concurrentes des pays développés. L’étude rappelle ainsi que 96% des dirigeants estiment que la «AI data readiness» demeure un obstacle majeur à l’adoption de solutions avancées, une quasi-unanimité toutes régions confondues. Les difficultés s’additionnent: réseaux électriques intermittents, connectivité inégale, coûts prohibitifs du cloud, rareté des GPU et serveurs de calcul intensif. Autant de contraintes qui rendent l’entraînement et le déploiement d’algorithmes complexes particulièrement difficiles.
À cela s’ajoute une pénurie structurelle de données locales. La majorité des modèles utilisés sur le continent reposent sur des jeux de données européens ou nord-américains, créant biais et erreurs lorsqu’ils sont appliqués à des contextes africains. L’étude souligne que certains modèles peinent à saisir des spécificités linguistiques, géographiques ou comportementales pourtant essentielles aux marchés locaux. Cette dépendance nourrit des interrogations croissantes sur la souveraineté numérique.
L’économie africaine bascule vers l’ère des organisations «augmentées»
Si l’IA s’impose comme moteur technologique, elle transforme également les structures organisationnelles. Le rapport indique qu’une large majorité de dirigeants — 81% — considère que la formation des salariés aux outils de l’IA conditionnera directement leur compétitivité dans les trois ans à venir. L’impact sur les politiques de recrutement apparaît tout aussi déterminant: 88% prévoient que l’IA orientera profondément la nature des emplois à pourvoir.
Cette conviction s’accompagne d’un paradoxe. Seuls 62% des dirigeants africains placent la rétention des talents à haut potentiel parmi leurs priorités, contre 71% à l’échelle mondiale. Cette moindre attention peut traduire une culture interne marquée par la flexibilité, privilégiant des réaffectations rapides plutôt que la constitution de pôles d’expertise spécialisés. Mais elle peut également refléter la pression budgétaire qui limite les programmes de formation lourds.
La transition s’amorce néanmoins. Selon le rapport, 67% des PDG africains mènent déjà des programmes de reconversion interne vers des postes liés à l’IA ou aux processus augmentés, une proportion supérieure à la moyenne mondiale. Le marché africain du travail pourrait ainsi connaître, dans les années à venir, une mutation plus rapide que celle observée dans les économies avancées.
Certaines fragilités demeurent, notamment sur la cybersécurité. Le rapport met en évidence des cas préoccupants, notamment les risques liés au calcul quantique, susceptible de compromettre les standards actuels de chiffrement. Les niveaux de sensibilisation restent faibles avec seulement 14% des dirigeants d’Afrique de l’Est, 22% en Afrique australe et 35% en Afrique de l’Ouest s’alarment de cette menace. Un déficit préoccupant alors que la dématérialisation s’intensifie et que les flux de données transfrontaliers augmentent.
KPMG insiste sur l’indivisibilité entre IA, gouvernance des données et cybersécurité. Les systèmes d’IA nécessitent des volumes considérables de données sensibles, ce qui rend toute faille de protection particulièrement coûteuse. L’établissement de normes robustes, l’éthique algorithmique et la transparence des modèles deviennent donc des impératifs stratégiques.
Un continent traversé par des forces régionales contrastées
Si le rapport dessine un paysage continental, il révèle aussi des dynamiques régionales marquées. L’Afrique de l’Ouest apparaît comme l’un des pôles les plus offensifs, avec une ambition technologique affirmée mais une exposition aiguë à la compétition mondiale pour les talents. L’Afrique de l’Est combine un optimisme interne élevé avec une prudence vis-à-vis de l’économie mondiale, tout en se distinguant par une adoption rapide et opportuniste des innovations. L’Afrique australe, dotée d’un environnement technologique plus mature, se montre plus graduelle, percevant l’IA comme moins transformationnelle que ses voisines.
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L’édition 2025 du KPMG Africa CEO Outlook capture ainsi un moment de mutation. L’IA cesse d’être un horizon lointain pour devenir l’instrument par lequel les entreprises espèrent surmonter des contraintes structurelles anciennes. Le fait que 26% des dirigeants se disent prêts à consacrer plus d’un cinquième de leur budget à ces technologies illustre la détermination croissante à engager le continent dans la quatrième révolution industrielle.
Les obstacles persistent, mais une certitude se dégage, car l’Afrique ne veut plus rester spectatrice de la révolution technologique mondiale. Cette transition pourrait façonner l’économie du continent pour plusieurs décennies.




