Libre circulation: les 20 pays les plus ouverts aux voyages intra-africains sans visa

A fin 2025, seulement 28,2% des voyages intra-africains sont exemptés de visa.

Le 23/01/2026 à 11h21

Dix ans après son lancement, le bilan de l’Africa Visa Openness Index (AVOI) est en demi-teinte. D’un côté, la part des voyages intra-africains sans visa a progressé de 40%. De l’autre, la tendance récente aux formalités électroniques préalables (eVisa, autorisation électronique de voyage), bien que technologiquement moderne, complique la mobilité des Africains, particulièrement ceux confrontés à la fracture numérique.

La 10ème édition de l’Africa Visa Openness Index Report 2025, publiée par la Banque Africaine de Développement (BAD), établit un bilan décennal de la liberté de mouvement des Africains sur leur propre continent. Entendez par Africa Visa Openness Index, l’indice d’ouverture des visas africains.

Si des avancées sont incontestables, notamment avec un record de 28,2% des voyages intra-africains désormais exemptés de visa, le rapport révèle aussi un net ralentissement des progrès et une tendance préoccupante vers des formalités préalables accumulées, souvent numériques.

L’analyse du top 20 des pays les plus ouverts et des dynamiques sous-jacentes est riche d’enseignements pour la réalisation de la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf).

Le classement de l’Africa visa openness Index (AVOI), calculé sur une échelle de 0 (très restrictive) à 1 (totalement ouvert), confirme la domination de quelques champions de l’ouverture. Le Rwanda et la Gambie (score de 1.000 et 1er exaequo) maintiennent leur position de leader, offrant un accès sans visa à l’ensemble des citoyens africains. Leur constance en fait des modèles.

La véritable success story de 2025 est le Kenya. Le pays affiche un score de 0,962 pour un rang de 3ème/54. Après avoir temporairement imposé une Autorisation Électronique de Voyage (ETA) perçue comme restrictive, le Kenya a effectué un virage radical en exemptant de toute formalité préalable les citoyens de 52 pays africains (seuls les citoyens libyens et somaliens sont soumis à une ETA). Une politique audacieuse, motivée par son rôle de plaque tournante régionale (membre clé du COMESA et de la CAE).

Le Bénin, bien que rétrogradé de la première à la quatrième place après le rétablissement du visa pour cinq pays, maintient une position forte avec un score de 0,906, son parcours depuis le 31ème rang en 2016 illustrant une volonté politique historique.

Le reste du Top 20 est composé du Ghana (5ème, 0,868), de Cabo Verde (6ème, 0,864), du Mozambique (7ème, 0,842), de Maurice (8ème, 0,826), du Burundi (9ème, 0,823), de la Sierra Leone (10ème, 0,811), de l’Érythrée (11ème, 0,808), de Djibouti et des Comores (12ème ex aequo, 0,800), du Sénégal (14ème, 0,792), de Madagascar (15ème, 0,785), de l’Éthiopie (16ème, 0,732), de la Tanzanie (17ème, 0,709), de la Namibie (18ème, 0,653), de la Zambie (19ème, 0,483), et enfin du Zimbabwe et du Malawi (20ème ex aequo, 0,472).

Une liste majoritairement constituée de pays à revenu faible ou intermédiaire de la tranche inférieure, ainsi que de plusieurs États insulaires et enclavés, suggérant une corrélation entre une politique d’ouverture proactive et une recherche impérative d’opportunités économiques, qu’il s’agisse de stimuler le tourisme, les investissements ou l’intégration commerciale régionale.

Palmarès 2025 des 20 pays africains les plus ouverts aux voyages sans visa

RangPaysScore AVOIPolitique d’ouverture cléÉvolution notable
1Gambie1.000Accès sans visa pour tous les Africains depuis 2020Leader constant (score parfait depuis 5 ans)
1Rwanda1.000Suppression totale des visas pour les citoyens africains (2023)Modèle d’intégration continentale
3Kenya0.962Exemption de visa sans ETA pour 52 pays (sauf Libye/Somalie)Bond spectaculaire (+0.849 en 1 an), hub logistique de la CAE
4Bénin0.906Ouverture historique (1ᵉʳ en 2018) mais recul après visa réimposé à 5 pays-4 places en 2025, mais progression de +0.609 depuis 2016
5Ghana0.868Libre circulation dans l’espace CEDEAO+0.498 depuis 2016, moteur ouest-africain
6Cabo Verde0.864Mixte visa-free/visa à l’arrivée pour 80% de l’AfriqueStratégie touristique proactive (État insulaire)
7Mozambique0.842Projet d’ETA suspendu (problèmes techniques)Légère progression (+0.026)
8Maurice0.826Visa-free pour 49 pays, mais visa requis pour 5 pays africainsSeul pays à revenu élevé du Top 10
9Burundi0.823Membre actif de la CAE (libre circulation en progression)-
10Sierra Leone0.811Bénéficie de la réciprocité CEDEAO+0.534 depuis 2016 (2ᵉ plus forte hausse)
11Érythrée0.808Visa à l’arrivée généralisé (sauf Kenya/Ouganda)Plus gros bond décennal : +0.756 depuis 2016
12Djibouti0.800Nouveau e-visa en 2025 mais maintien de l’ouverture-
12Comores0.800Visa à l’arrivée pour la majorité des pays-
14Sénégal0.792Dynamique CEDEAO (libre circulation effective)+0.437 depuis 2016
15Madagascar0.785Politique de visa à l’arrivée dominante-
16Éthiopie0.732Visa préalable exigé seulement pour 5 pays (ex: Égypte, Nigeria)+0.680 depuis 2016
17Tanzanie0.709Membre CAE, facilitation croissanteProgression minime (+0.004)
18Namibie0.653Lancement d’un e-visa en 2025-
19Zambie0.483Abolition des visas pour 6 pays africains supplémentaires (2025)Stratégie « Destination Zambie » : tourisme +35% (2024)
20Zimbabwe0.472-Progression modérée (+0.153 depuis 2016)
20Malawi0.472-+0.157 depuis 2016

Source: Africa Visa Openness Report 2025 - Banque Africaine de Développement.

Avec un score de 0.151 pour un rang de 44ème /54, le positionnement du Maroc dans le bas du classement AVOI reflète une politique en matière de Visa encore restrictive envers les citoyens africains. Selon le rapport, 51,1% des voyages intra-africains nécessitent encore un visa pour la destination.

L’initiative notable de 2025 est l’introduction d’une Autorisation Électronique de Voyage (ETA) temporaire pour la période allant de septembre 2025 à janvier 2026 pour les détenteurs de billets de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN 2025). Bien qu’innovante et intégrée à une application dédiée, cette Autorisation Électronique de Voyage ne modifie pas la politique restrictive de fond.

Qu’en est-il du Maroc ?

L’un des paradoxes que l’on peut noter est que le Maroc investit dans l’image d’un hub économique et touristique panafricain (CAN, sièges d’institutions), mais sa fermeture en matière de Visa entrave concrètement la mobilité des entrepreneurs, investisseurs et touristes africains, limitant ainsi le potentiel économique de la ZLECAf pour son territoire.

Cela dit, le Royaume est beaucoup mieux classé que l’Algérie, qui affiche l’une des politiques les plus restrictives du continent, avec un score AVOI de 0.094 pour un rang de 50ème/54 pays classés. L’Algérie figure parmi les cinq pays les moins ouverts d’Afrique. Le rapport souligne qu’elle a durci sa politique en 2025 en imposant un visa avant voyage à un pays qui en était auparavant exempté. Une décision qui s’inscrit dans une tendance générale de recul de l’ouverture, contrairement à l’esprit de la ZLECAf.

Quelques pays au delà du top 20

RangPaysScore AVOIObservation clé
22Côte d’Ivoire0.415Position médiane qui reflète une ouverture limitée à la CEDEAO (libre circulation effective), mais des restrictions persistantes envers les autres Africains. Son score stagnant (+0,019 seulement depuis 2016) souligne l’absence de progrès significatif vers une ouverture continentale, malgré son rôle économique ouest-africain.
25Tunisie0.377Le pays maintient une politique globalement restrictive (visa requis pour la majorité des Africains). Son léger gain historique (+0.140 depuis 2016) ne masque pas son recul en 2025 : réintroduction d’un visa préalable pour un pays africain précédemment exempté. Tendance qui va à l’encontre des objectifs de la ZLECAf.
42Mauritanie0.170Son recul significatif en 2025 est frappant: abandon du visa à l’arrivée au profit d’un e-Visa obligatoire pour presque tous les voyageurs africains. Bien que technologiquement moderne (nouveau portail), cette transition rigidifie l’accès, illustrant le paradoxe des outils numériques utilisés pour renforcer le contrôle préalable plutôt que la fluidité.
44Maroc0.151ETA temporaire pour la CAN 2025, mais politique restrictive structurelle
49Egypte0.109Reste l’un des pays les plus restrictifs d’Afrique en matière de visas. Son score historiquement bas (+0.109 depuis 2016) reflète une politique d’accès rigide
50Algérie0.094Parmi les 5 derniers ; durcissement en 2025 pour un pays auparavant exempté
54Seychelles0.000Chute due à l’ETA obligatoire (équivalent e-visa)

Source: Africa Visa Openness Report 2025 - Banque Africaine de Développement.

Notons que l’évolution technologique marque profondément le paysage africain en 2025, avec des conséquences paradoxales sur l’ouverture des pays. Ainsi, le premier constat fait par la BAD est celui de l’essor des eVisa (31 pays africains les ont adoptés en 2025 contre 9 en 2016). Cela s’explique par le fait que les plateformes numériques offrent des avantages indéniables: réduction des coûts et délais pour les gouvernements, plus grande commodité et transparence pour les voyageurs par rapport aux processus papier. Ces solutions représentent également une modernisation nécessaire des systèmes frontaliers et sont un outil puissant d’efficacité administrative et de sécurité.

Le deuxième constat est relatif au cas épineux des Autorisations électroniques de voyage (ETA). Adoptées par des pays comme le Kenya et les Seychelles, les ETA visent une pré-évaluation des voyageurs exemptés de visa. Bien que présenté comme distinctes, l’AVOI les classe comme des «visa avant voyage» car elles imposent des formalités préalables (dossier en ligne, coût, justificatifs) équivalentes dans la pratique à un eVisa. Les Seychelles, autrefois leader, se retrouvent ainsi dernières du classement (54ème avec un score de 0).

Le troisième constat relevé dans le rapport est que quatre pays (Guinée-Bissau, Mauritanie, Nigeria, Somalie) sont passés d’une politique de « visa à l’arrivée » à un système de « visa avant voyage » (eVisa pour trois d’entre eux), impactant négativement 162 scénarios de voyage et leur classement. Une tendance, couplée à la conversion d’ETA en exigences préalables, qui explique en grande partie la chute du score moyen continental (0.445, niveau de 2021) et la remontée à 51% des trajets nécessitant un visa avant le départ.

Le rôle des communautés économiques régionales

Le rapport confirme le rôle central des Communautés Économiques Régionales (CER) comme laboratoires de l’intégration et de la libre circulation. La Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) reste la référence absolue. Elle a instauré une libre circulation complète et réciproque (sans visa) pour ses citoyens, créant un espace intégré propice au commerce, au tourisme et aux investissements. Une réussite citée en exemple par la BAD.

La Communauté d’Afrique de l’Est (CAE) montre également des progrès encourageants, avec des membres comme le Kenya, le Rwanda, le Burundi et la Tanzanie dans le Top 20 de l’Indice d’ouverture des visas africains. La BAD exprime l’espoir qu’elle atteindra bientôt le niveau de la CEDEAO. Les postes frontaliers à guichet unique (OSBP) mises en place par le Kenya illustrent cette dynamique de facilitation.

L’absence de nouvelles ratifications du protocole de l’UA sur la libre circulation des personnes au-delà des quatre pays initiaux souligne que les récents progrès sont davantage le fruit d’initiatives nationales ou sous-régionales que d’un cadre continental contraignant. C’est le lieu de souligner ici le besoin crucial de leadership politique et de confiance mutuelle pour passer des espaces régionaux intégrés à une véritable « Africazone ».

Notons que les pays les plus performants de l’AVOI ne sont pas les plus riches, mais souvent ceux qui voient dans l’ouverture de visa un levier de développement économique tangible. La Zambie (19ème sur 54 pays) en offre une illustration frappante. Son abolition du visa pour 53 pays (dont 6 africains supplémentaires) dans le cadre de sa campagne « Destination Zambie », combinée à des améliorations des infrastructures, a dopé le tourisme entrant (+35% en 2024). Ici, le lien entre facilité d’accès et croissance du secteur touristique est direct.

Dynamiques régionales et paradoxes technologiques dans l’ouverture des visas

CatégoriePays concernésImpact sur l’AVOI
Pionniers continentauxGambie, Rwanda, KenyaScores >0.96 : modèle d’ouverture sans conditionnalité régionale
Régressions en 2025Bénin, AlgérieBénin : -4 places ; Algérie : durcissement
Bascules technologiquesGuinée-Bissau, Nigeria, Mauritanie, SomaliePassage du « visa à l’arrivée » au « e-visa » (baisse de score)
Performances régionalesCEDEAO (Ghana, Sénégal, Sierra Leone...)Libre circulation réciproque = moteur d’intégration
Cas extrêmesSeychelles, Algérie, ÉgypteETA/e-visa généralisé ou politiques restrictives (scores <0.2)

Source: Africa Visa Openness Report 2025 - Banque Africaine de Développement.

Comme le souligne le Dr Joy Kategekwa, directrice du Bureau de coordination de l’intégration régionale de la BAD, «une Afrique sans visa est une bonne politique économique. Au cœur du succès de la ZLECAf se trouve la capacité des africains à se déplacer là où ils sont nécessaires. Là où se trouve l’opportunité». Ainsi, la fluidité des déplacements des entrepreneurs, investisseurs et commerçants est vitale pour la réalisation du marché unique continental. En effet, la réduction des barrières à la mobilité est un multiplicateur d’opportunités économiques locales et transfrontalières.

Face à un progrès qui marque le pas en 2025, le rapport appelle à une nouvelle impulsion politique. Dans ce contexte, le Dr. Kategekwa lance une idée audacieuse: «et si nous convenions qu’il devrait avoir une Africazone, un peu comme l’espace Schengen?»

Une vision qui rejoint l’appel de l’Ambassadrice Amma Adomaa Twum-Amoah, diplomate ghanéenne élue Commissaire de l’Union africaine (UA) pour le département Santé, Affaires humanitaires et Développement social (HHS), qui appelle tous les États membres à accélérer la ratification du protocole de l’UA sur la libre circulation des personnes. «Ce protocole offre une solution transformatrice pour faire progresser la mobilité, approfondir l’intégration et renforcer notre résilience économique collective», fait-elle valoir.

Elle rappelle que «la mobilité humaine n’est pas un accessoire de l’intégration, c’est son sang vital». Le Top 20 de l’Africa Visa Openness Index2025 montre la voie; il appartient maintenant aux dirigeants africains de faire preuve de la même audace que celle qui a donné naissance à la ZLECAf elle-même pour transformer l’«Africazone» d’une vision en réalité.

Leviers économiques et obstacles à la libre circulation intra-africaine

PaysScorePositionnement économiqueInitiative notable
Zambie0.48319ᵉ (+5 places)Suppression visa pour 53 pays → tourisme +35% (2024)
Maurice0.8268ᵉ (pays à revenu élevé)Visa requis pour 5 pays africains
Maroc0.15144ᵉ (hub économique aspirant)ETA-CAN 2025 : innovation limitée à l’évènement
Éthiopie0.73216ᵉVisa préalable pour seulement 5 pays africains
Cabo Verde0.8646ᵉOuverture stratégique pour tourisme insulaire

Source: Africa Visa Openness Report 2025 - Banque Africaine de Développement.

Par Modeste Kouamé
Le 23/01/2026 à 11h21