Sans toit ou sous les bombes, l’impossible choix des Soudanais d’Egypte

Des réfugiés soudanais à la frontière avec l'Egypte.
Le 13/02/2024 à 07h33

Après dix mois de guerre au Soudan, de nombreux réfugiés en Egypte font le douloureux choix du retour: à Khartoum, ils seront sous les bombes, mais au Caire, ils n’ont pas de toit.

Rehab est arrivée en Egypte, enceinte, il y a sept mois avec ses enfants, alors que son mari restait au Soudan où depuis le 15 avril deux généraux rivaux se font la guerre.

«Ma fille est née ici et je n’arrive plus à la nourrir», raconte-t-elle à l’AFP, loin de la guerre qui a fait des milliers de morts, dont entre 10.000 et 15.000 dans une seule ville du Darfour, selon des experts de l’ONU.

Près de huit millions de personnes ont été déplacées, d’après l’ONU, dont 1,6 million à l’étranger.

«Ils pensaient que la vie serait meilleure en Egypte», raconte à l’AFP Ibram Kiir, Soudanais de 28 ans arrivé, lui, il y a cinq ans. Mais «ils ont découvert la triste réalité, ils n’ont ni argent ni appartement ni vêtements chauds pour l’hiver, donc ils préfèrent rentrer».

Officiellement, 450.000 Soudanais sont entrés en Egypte depuis avril. Plus encore sont passés illégalement.

Ils voulaient alors échapper aux bombardements. Mais après des mois sans travail, logement ou aide dans un pays où l’inflation dépasse les 35%, ils ont épuisé leurs maigres économies.

Beaucoup vivent à plusieurs familles dans de petits appartements avec souvent un seul revenu très en-deça du salaire minimum.

Dan Mhik Akom, par exemple, essaye de tenir en effectuant des taches ménagères chez des particuliers. Mais un ami a déjà craqué, raconte à l’AFP ce Soudanais de 34 ans: «incapable de nourrir sa famille, il a décidé de rentrer au Soudan».

«Mieux vaut mourir»

Randa Hussein, 33 ans, a vu sa cousine repartir dans la banlieue de Khartoum -un des endroits les plus dangereux du Soudan- en octobre.

«Elle nous a dit: ”mieux vaut mourir que de rester en Egypte”», raconte cette institutrice qui n’a plus aucune nouvelle de sa cousine.

Depuis, Mme Hussein a pris sous son aile une autre Soudanaise, une mère de deux enfants âgée de 20 ans, un temps hébergée chez sa grand-mère.

«Je l’accueille», dit-elle, car les propriétaires menaçaient d’expulser la vieille dame si sa petite-fille ne partait pas.

Sans travail, cette jeune mère «insiste pour repartir au Soudan», affirme Mme Hussein. «Sans nourriture pour son bébé d’un an, elle ne sait plus quoi faire».

Sans toit en Egypte, ces réfugiés ne sont pas non plus sûrs d’en trouver un au pays: leur maison est probablement en ruines ou occupée par des miliciens et les camps de déplacés manquent de tout, notamment de place.

«Les gens sont forcés de choisir entre être sans-abri ou en danger et ils préfèrent rentrer négocier leur sécurité avec des acteurs armés plutôt que de vivre dans la précarité la plus totale», explique à l’AFP la chercheuse Raga Makawi.

Car en Egypte, les Soudanais se disent toujours au bord du précipice.

Hawa Talfon, qui se dit privilégiée avec le revenu de son mari pasteur, a ainsi été expulsée de l’appartement qu’elle louait depuis cinq ans au Caire.

Son propriétaire lui a donné «deux semaines» pour quitter les lieux car elle hébergeait, selon lui, trop de réfugiés.

Son frère et sa famille venaient d’arriver du Soudan en guerre: «je n’allais pas les jeter dehors!», s’emporte Mme Talfon.

«Fardeau»

Au Caire, les récits de familles soudanaises expulsées par des propriétaires prétextant d’«un usage excessif» du mobilier ou de «trop d’occupants» se multiplient.

Yasser Ali, 40 ans, est venu étudier au Caire en 2002. Ces derniers mois, «tout a changé, les gens sont beaucoup plus agressifs», dit-il à l’AFP, alors que se multiplient les publications en ligne pointant du doigt le «fardeau» des migrants.

Le Caire a récemment annoncé un «audit» sur le «coût» des «invités» -le terme que le régime utilise pour désigner les neuf millions de migrants notamment venus du Soudan, de Syrie, du Yémen ou de la Corne de l’Afrique.

Et ce, alors même qu’ils ne bénéficient de quasiment aucune aide, l’ONU et les ONG n’étant pas autorisées à monter de camps d’accueil.

Le Caire fait valoir qu’en échange, les nouveaux arrivants peuvent travailler et circuler librement --ce qui est rarement vrai dans la réalité.

Car ils doivent aussi faire doublement les frais de la crise économique: si les Egyptiens ont vu les loyers exploser, militants et experts pointent du doigt des propriétaires profitant de la situation avec les migrants.

«Soit tu acceptes de payer leur prix, soient ils trouveront quelqu’un d’autre», affirme M. Kiir.

«C’est dur de repartir, impossible d’aller ailleurs et difficile de rester», résume M. Ali depuis une association d’entraide soudanaise... Elle-même menacée d’expulsion!

Par Le360 Afrique (avec AFP)
Le 13/02/2024 à 07h33