Le président algérien Abdelmadjid Tebboune a nommé, lundi 23 février, Mohamed Lamine Lebbou, nouveau gouverneur de la Banque d’Algérie. Il remplace Mouatassem Boudiaf qui assurait l’intérim depuis le limogeage de Salah Eddine Taleb, le 4 janvier 2026, emporté certainement par la chute du dinar algérien sur le marché parallèle et qui avait fini par susciter l’inquiétude des dirigeants algériens. Avant sa nomination, Lamine Lebbou occupait le poste de directeur général de BEA International Bank, la filiale française de la Banque extérieure d’Algérie. Il est également passé par plusieurs postes au sein de BNP Paris El Djazaïr où il a débuté sa carrière (2004-2006).
Par la suite, il a rejoint la faculté des sciences économiques et de gestion de l’université Badji Mokhtar d’Annaba (2007-2017), avant de prendre la direction de l’entreprise publique Icosia (2017-2019), puis celle du Conseil d’administration de Algerian Qatari Steel (2020-2021) avant de prendre la tête de la Banque nationale d’Algérie (2021-2024).
Agé de 48 ans, titulaire d’une maîtrise en économie industrielle et d’un DEA en analyse économique des organisations de l’Université Lumière Lyon 2 (France), Mohamed Lamine Lebbou cumule ainsi une solide expérience dans les domaines académique et bancaire.
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Si le profil du nouveau gouverneur ne pose pas problème, il n’en demeure pas moins que les changements successifs à la tête d’une institution aussi stratégique que la Banque centrale trahissent une instabilité chronique. Et pour cause, le gouverneur d’une Banque centrale est un personnage clé de la politique monétaire du pays, de sa stabilité financière et de la maitrise de l’inflation.
La nomination du nouveau gouverneur de la Banque d’Algérie intervient dans un contexte où l’institution est appelée à jouer un rôle fondamental dans l’accompagnement des politiques économiques du pays.
En premier lieu, la Banque d’Algérie intervient pour accompagner un dinar artificiellement soutenu avec un taux officiel fortement décorrélé du taux du marché parallèle qui en réalité le baromètre de référence du taux de change.
Ensuite, le nouveau gouverneur doit faire face à la décrue des réserves de change de l’Algérie. Dépendantes quasi uniquement des recettes tirées des hydrocarbures, celles-ci ont fondu dans le sillage de la chute du cours du baril de pétrole qui s’est échangé autour d’une moyenne de 65 dollars en 2025. Officiellement, les réserves de change avoisinaient les 69 milliards de dollars à fin 2025, mais de nombreux observateurs pensent que le niveau des avoirs extérieurs serait beaucoup moindre.
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En outre, la politique monétaire est appelée à accompagner la stratégie de diversification économique du pays qui peine à se traduire concrètement sur le terrain. Le pays est toujours dépendant des hydrocarbures qui représentent, bon an mal an, près de 95% des recettes d’exportation et plus de 45% des recettes budgétaires du pays.
Par ailleurs, le nouveau gouverneur est appelé à accélérer la cadence des réformes bancaires nécessaires pour doter le pays d’une architecture financière moderne.
Sur l’ensemble de ces points, ses prédécesseurs n’ont pas réussi à obtenir des résultats escomptés. La raison est à chercher dans l’absence de continuité à la tête de l’institution monétaire résultant souvent de désaccord stratégique entre l’exécutif et l’autorité monétaire.
Or, la tutelle politique exercée sur la Banque d’Algérie, qui s’est renforcée sous Tebboune, érode la crédibilité de l’institution auprès des acteurs économiques et des partenaires internationaux et empêche le gouverneur de dérouler correctement sa politique.
Pour contribuer à accompagner les importants chantiers (réforme du secteur financier, diversification économique, stabilité du dinar,…), tout en assurant ses missions fondamentales, la Banque centrale a besoin de stabilité au sein de son management en charge de la politique monétaire et d’une certaine dose d’indépendance. Ce qui est loin d’être le cas de la Banque centrale d’Algérie.
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Et cette valse des gouverneurs dure depuis des années. Depuis l’indépendance en 1962, le pays a vu passer 14 gouverneurs, en tenant compte de deux intérimaires. En dehors des exceptions que sont Seghir Mostefaï (28 décembre 1962 au 30 juin 1981) et d’Abderrahmane Hadj-Nacer (1989 à 1992), les mandats des autres gouverneurs ont été plutôt éphémères.
Et c’est surtout sous le magistère d’Abdelmadjid Tebboune, président depuis le 19 décembre 2019, que la valse des gouverneurs de la Banque centrale s’est accélérée. De 2019 jusqu’à présent, cinq gouverneurs se sont succédés à la tête de la Banque centrale algérienne en un peu plus de 6 ans: Aïmen Bennabderramane (novembre 2019-juin 2020), Rosthom Fadli (juin 2020-mai 2022), Salah Eddine Taleb (mai 2022-janvier 2026), Mouatassem Boudiaf (janvier 2026-février 2026) et Mohammed Lamine Lebbou (février 2026- ?).
Cinq gouverneurs se sont succédés à la tête de la Banque d'Algérie depuis l'élection de Tebboune, le 19 décembre 2019.
En clair, en Algérie, on démet et on nomme les gouverneurs de l’institution de la politique monétaire comme on nomme n’importe quel fonctionnaire.
Cela s’explique aussi par la gouvernance du régime et la non indépendance de la banque vis-à-vis des politiques.
Dans certains pays, le chef de l’État ne peut pas le démettre le gouverneur de la Banque sauf faute grave, et ce quelles que soient les divergences de points de vue. Le cas le plus illustratif est celui du président Donald Trump avec le gouverneur actuel de la Reserve Federale, Jerome Powell.
Malgré les critiques du président américain et les divergences de points de vue, l’un souhaitant une politique soutenant la croissance avec des taux directeurs bas et l’autre mettant l’accent sur la stabilité monétaire et la maitrise de l’inflation, le gouverneur restera à son poste jusqu’à la fin de son mandat, si aucune faute grave n’a été relevée dans l’exercice de sa fonction.
Plus proche de l’Algérie, au Maroc, la stabilité du poste de gouverneur de Bank Al Maghrib est inscrite dans du marbre. Depuis l’indépendance du Royaume, seulement six gouverneurs se sont succédés à la tête de l’institution en charge de la politique monétaire. L’avant dernier, Mohamed Seqat (1989-2023) a passé 14 ans à la tête de l’institution alors que l’actuel gouverneur, Abdellatif Jouahri est en poste depuis le 23 avril 2003, soit presque 26 ans.
Les deux derniers gouverneurs de la Banque centrale marocaine ont 40 ans de gestion de l’institution gardienne de la politique monétaire du Royaume. Une stabilité qui est source de confiance aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, auprès des institutions financières.
Sur la même période 1989-2026, onze gouverneurs (dont deux intérimaires) se sont succédés à la tête de la Banque d’Algérie. Aïmen Benabderrahmane a eu le mandat le plus court avec seulement sept mois passés à la tête de l’institution de la politique monétaire du pays.









