Dans son espace de travail, l’artiste s’entoure d’outils variés composés d’un ensemble géométrique, de markers acryliques, des plexiglas, des feuilles de contre-plaqué. Chaque instrument devient un prolongement de sa main pour sculpter la matière et révéler les textures qui transporte les amateurs de l’art dans un autre univers.
«Je fais de l’archéologie artistique. Dans mon art, je vais à la recherche de ce que les gens ne regardent pas, ce que l’on a tendance à négliger notamment les sentiments, les émotions, les souvenirs et également l’étude du son… je cherche toujours à tirer l’attention sur ces choses qui font partie de la construction de notre environnement, de notre communauté, bref, une manière de stimuler le changement», explique l’artiste.
Derrière son projet artistique, se cache une histoire. Adolescente déjà, elle se découvre une fascination pour la création et la peinture. Ce qui débute comme une passion se transforme progressivement en vocation. Déterminée à approfondir ses connaissances, elle choisit de poursuivre des études dans le domaine artistique. Cette formation académique lui permet d’affiner sa connaissance, sa technique et d’enrichir son regard jusqu’à l’obtention de son bachelor.
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Après des années d’études à l’international, elle rentre au bercail pour mettre les connaissances acquises au service de son art. Depuis six ans, elle est artiste professionnelle et tire l’essentiel de ses revenus de cette activité qui était, autrefois, un simple rêve d’adolescente. «Le travail qui m’a le plus nourrie ou qui m’a donnée plus d’argent est l’art. Je m’inscris en faux lorsque j’entends dire que l’art ne nourrit pas son homme. C’est juste que très souvent en Afrique, les gens ont tendance à banaliser le travail des artistes, mais également les artistes eux-mêmes ne savent pas comment exploiter leur talent pour se faire de l’argent. Je peux commercialiser une toile entre 80 et 800.000 Fcfa», confie-t-elle.
Si «l’archéologie artistique» constitue sa signature, Eslie ne se limite pas à un seul domaine. Polyvalente, elle explore plusieurs formes d’expression: la peinture, le dessin, la vidéo, la photographie, la couture que l’exploration des matériaux, laissant chaque médium servir le récit qu’elle construit.
Cette diversité nourrit sa créativité et renforce la richesse de ses œuvres. Chaque expérience devient une source d’inspiration qui nourrit son travail.
Dans l’atelier de l’artiste, le temps de création n’obéit à aucune règle fixe. Selon elle, la réalisation d’une œuvre peut varier considérablement.
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«Je peux finir une toile en trente minutes lorsque l’inspiration est très forte. Mais certaines œuvres demandent plusieurs jours voire mois, surtout lorsque la toile est grande ou que la commande exige un travail plus complexe. Mais en tant qu’artiste on a parfois besoin de faire des breaks pour des réflexions afin d’affiner notre travail, car notre travail est beaucoup prenant émotionnellement, physiquement que sur la durée», confie-t-elle.
Comme tout projet ambitieux, son parcours ne fut pas un long fleuve tranquille. Les débuts ont été marqués par des difficultés: difficulté pour se lancer, manque de sérieux dans les collaborations et parfois manque de professionnalisme. «Tout début est toujours difficile. Ma première exposition n’a pas été facile. Mais également l’environnement ivoirien qui a tendance à ne pas faciliter la manière de travailler, beaucoup de retard dans les exécutions», déplore-t-elle.
Mais dans ces moments tumultueux, le soutien de ses parents a joué un rôle déterminant. «Ils ont toujours cru en moi et m’ont encouragée à continuer, même lorsque les choses semblaient compliquées, et avec notre petite communauté composée d’Anthonie, moi-même, Tahera et des bénévoles, nous avançons bien sur notre projet. C’est seulement en janvier dernier qu’on a eu la possibilité de le lancer alors que c’est un projet conçu depuis longtemps», raconte-t-elle. Cette confiance familiale lui a donné la force de persévérer.
Dans un environnement où les métiers artistiques restent parfois sous-estimés, vivre de son art peut sembler difficile. Pourtant, pour Near, cela est possible.
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Selon elle, la clé réside dans la persévérance, le sérieux, la valeur qu’on s’accorde la créativité et la capacité à se réinventer. «On peut vivre de l’art en Côte d’Ivoire. Cela demande du travail, de la patience et beaucoup de résilience, mais c’est possible. Et comme je l’ai dit plus haut, je gagne l’essentiel de mes revenus de mon art», affirme-t-elle avec conviction.
Exodus, le rêve
Animée par la volonté de créer des ponts entre artistes et de partager les expériences, aujourd’hui l’un de ses projets phares qui a fait l’objet d’une exposition dénommée «Meander», une proposition artistique interactive située au croisement de la tradition et de l’innovation technologique. Cette exposition demeure ouverte au public jusqu’au 29 mars 2026, au restaurant Kajazoma, à Abidjan, pour permettre au public de voir de plus près sa créativité.
«Né d’une frustration, ”Exodus” est un projet artistique et culturel itinérant ivoirien dont l’ambition est de créer des espaces de rencontre vivants entre artistes, lieux et public. Il investit des espaces variés (restaurants, hôtels et autres lieux de vie) afin de libérer l’art de ses cadres conventionnels et de lui permettre d’occuper pleinement l’espace public ivoirien».
Une vingtaine d’œuvres, réalisées à partir de papier réemployé ou de peinture acrylique liquéfiée, y sont présentées. Ces créations, réunies sous l’intitulé «Éclats de matière», constituent une œuvre mixte où papier et acrylique s’entrelacent pour composer un paysage abstrait vibrant. Sur des toiles lumineuses, l’artiste déchire puis superpose soigneusement des fragments de papier aux textures variées (lisses, granuleuses, parfois translucides), construisant ainsi une surface irrégulière, tactile, subtilement sculptée par la lumière. Ces strates successives révèlent un relief délicat et des harmonies visuelles d’une grande pureté.
Ce projet artistique se veut un espace d’expression, de collaboration et de réflexion autour des trajectoires humaines, de la mémoire et du mouvement. Les œuvrent qui y sont invitent le regard à faire vivre l’abstraction, à lui insuffler sa propre profondeur et sa propre valeur. Ce moment approche le public des artistes, éclairent les processus créatifs et offrent une initiation pédagogique à l’univers de l’art contemporain.
Il vise à contribuer de manière active au développement culturel en rendant l’art plus accessible, plus vivant et plus ancré dans le quotidien, c’est pourquoi « Exodus ne se limite pas aux arts visuels. Le projet intègre également la musique, la danse, la photographie, ainsi que les médias et la technologie, afin de décloisonner les disciplines et de refléter la pluralité de la création contemporaine », explique-t-elle.
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Un tel talent force nécessairement l’admiration. Aujourd’hui, ils sont venus nombreux, prendre part à son exposition. Tous en témoignent. «Je suis émerveillée par sa créativité. Je trouve que c’est très authentique, c’est ma première fois de voir de l’art numérisé en Côte d’Ivoire», s’exclame Sandrine Tonekoi, une admirative rencontrée à l’exposition.
Pour terminer, l’artiste en appelle à l’implication des autorités dans le secteur de l’art car pour elle, la Côte d’Ivoire regorge assez d’artistes talentueux qu’il faut davantage faire découvrir et valoriser afin de leur donner une place au soleil
Sa pratique ne se limite pas à observer ces dynamiques, elle cherche à y prendre part activement, en valorisant les pratiques culturelles et en encourageant, leur préservation et leur transmission. Near nourrit l’espoir de voir son art s’éclore davantage afin d’encourager les échanges, stimuler les collaborations et favoriser la circulation des artistes au-delà des frontières.






