Afrique du Nord: le regard du FMI sur une décennie de résilience budgétaire

Kristalina Georgieva, Directrice Générale du FMI.

Le 02/02/2026 à 14h48

Kristalina Georgieva, Directrice Générale du FMI, dresse un tableau assez intéressant de l’Afrique du Nord et de la Corne de l’Afrique: une résilience démontrée et des progrès fiscaux réels, mais des vulnérabilités structurelles profondément ancrées qui exigent des réponses différentes et audacieuses.

Alors que le monde arabe célèbre aujourd’hui le 10ème anniversaire de son Forum budgétaire à Dubaï, les déclarations de Kristalina Georgieva, Directrice Générale du FMI, offrent un prisme précieux pour analyser la trajectoire et les défis persistants des économies africaines de la région, de l’Afrique du Nord à la Corne. Son discours, centré sur la nécessité de passer de la résilience au renouveau, met en lumière les progrès accomplis et les vulnérabilités critiques auxquelles font face des pays comme l’Algérie, l’Égypte, la Tunisie, la Mauritanie, la Libye, la Somalie et le Maroc.

Profils économiques des pays africains concernés

PaysCatégorieDéfis structurelsProgrès récents
AlgérieExportateur pétroleVolatilité des prix pétroliers, dépendance aux hydrocarburesProduction accrue, investissements dans les infrastructures et diversification
LibyeExportateur pétroleConflits, instabilité politique, dépendance aux hydrocarburesProgrès en diversification (potentiel IA)
ÉgypteImportateur pétroleVulnérabilité de la dette, exposition aux marchés financiersRéformes fiscales (élargissement assiette, numérisation), reprise du tourisme
TunisieImportateur pétroleDette croissante, contraintes budgétairesAccès retrouvé aux marchés financiers
MarocImportateur de pétroleExposition aux conditions financières mondialesRéformes fiscales (numérisation), transferts de fonds vigoureux
MauritanieExportateur de gazVulnérabilité de la dette-
SomalieÉconomie fragileConflits, déplacements, insécurité alimentaire, besoins humanitairesNécessité urgente de stabilité macroéconomique

Source: FMI; Presse.

La région arabe, incluant ses membres africains, a démontré une résilience notable selon Georgieva, avec une croissance projetée à 3,7% cette année. Une performance qui s’explique par divers facteurs: les pays exportateurs de pétrole comme l’Algérie et la Libye bénéficient d’une production accrue, tandis que les importateurs nets- Égypte, Tunisie, Maroc- profitent de la baisse des prix pétroliers, de la vigueur des transferts de fonds et de la reprise du tourisme.

Plusieurs pays ont aussi retrouvé l’accès aux marchés financiers. Des progrès impressionnants en diversification et investissements dans les infrastructures sont relevés, visant à tirer parti des promesses de l’intelligence artificielle.

Sur le front fiscal, le bilan de la décennie est positif. Kristalina Georgieva souligne des avancées considérables dans trois domaines clés, impliquant directement plusieurs pays africains. Le premier domaine est celui du renforcement des cadres budgétaires. Viennent ensuite les avancées réalisées en matière de mobilisation des recettes intérieures, puis ceux réalisée en matière de réforme des dépenses.

Le renforcement des cadres budgétaires, identifié dès 2019 comme une priorité pour une plus grande transparence, une publication plus rapide des informations et des budgets plus clairs et prospectifs, a porté ses fruits. Bien que les exemples concrets cités concernent principalement les États du Golfe, cette dynamique s’applique pleinement aux pays africains, notamment pour gérer la volatilité pétrolière (Algérie, Libye) ou la vulnérabilité liée à l’endettement (Tunisie, Égypte).

La mobilisation des recettes intérieures, autre priorité récurrente du Forum, a également progressé de manière tangible. La Directrice Générale du FMI cite explicitement l’Égypte, la Jordanie et le Maroc «qui ont accru leurs recettes grâce à d’importantes réformes d’élargissement de l’assiette fiscale, au renforcement de leurs administrations fiscales et à un recours accru à la numérisation». L’introduction de la TVA et des droits d’accise dans le Golfe – étendue progressivement à d’autres – ainsi que l’adoption de l’impôt minimum mondial sur les sociétés représentent des pas en avant structurants. Enfin, les réformes des dépenses publiques, troisième pilier des travaux du Forum, avancent avec la réduction des subventions énergétiques régressives dans des pays comme Bahreïn et Oman, libérant des ressources pour les ménages vulnérables. Une réorientation cruciale pour tous les États africains de la région, particulièrement ceux confrontés à des contraintes budgétaires sévères.

Vulnérabilités pétrolières, dette et fragilité

Malgré la résilience affichée, la Directrice Générale du FMI alerte sur des risques considérables et des défis structurels profonds qui frappent inégalement les sous-ensembles africains. Pour les exportateurs de pétrole (Algérie, Libye), le défi consiste à gérer la volatilité des prix du pétrole tout en favorisant la diversification économique. La volatilité des prix du pétrole constitue une autre préoccupation majeure, une baisse de la demande mondiale ou la levée des réductions OPEP+ pouvant exacerber les déséquilibres entre l’offre et la demande. Leur dépendance aux hydrocarbures demeure un talon d’Achille pour la stabilité budgétaire et la croissance à long terme.

Les importateurs nets (Égypte, Tunisie, Maroc, Mauritanie) font face à d’importantes vulnérabilités en matière d’endettement et à une forte exposition aux conditions de financement mondiales. Kristalina Georgieva souligne que «l’endettement important et croissant de nombreux pays devrait atteindre des niveaux sans précédent», et que les tensions budgétaires ailleurs pourraient accroître leurs coûts d’emprunt. La nécessité de réserves budgétaires et de cadres budgétaires crédibles à moyen terme s’impose comme une priorité vitale.

Enfin, les économies fragiles ou sortant de conflit (Libye, Somalie) sont aux prises avec des conflits, des déplacements de population et l’insécurité alimentaire. Pour la Directrice Générale du FMI, «il est urgent d’instaurer une stabilité macroéconomique et de garantir l’accès au financement extérieur, notamment au soutien international et à l’allègement de la dette». Kristalina Georgieva insiste: «le soutien aux pays sortant d’un conflit doit demeurer une priorité», leur redressement exigeant une planification rigoureuse, un soutien international constant et des ressources importantes. L’ampleur des besoins humanitaires immenses dans ces pays reste un défi régional critique.

Face aux défis structurels, la dirigeante du FMI esquisse une feuille de route en trois axes prioritaires pour les économies africaines de la région. Premièrement, le renforcement de la crédibilité budgétaire et la reconstitution des réserves s’imposent comme essentiels pour atténuer la vulnérabilité aux chocs, en particulier dans les pays fortement endettés où les réactions des marchés financiers peuvent avoir des effets disproportionnés. Kristalina Georgieva souligne que des cadres budgétaires solides et crédibles peuvent ancrer les anticipations, renforcer la confiance et consolider la résilience. Pour les économies fragiles et à faible revenu, elle rappelle une norme fondamentale: «les pays ont besoin d’un ratio impôts/PIB d’au moins 15%" pour financer des institutions viables et une croissance durable».

Avancées fiscales par domaine (2019-2026)

DomaineProgrès régionauxPays africains impliqués
Cadres budgétairesTransparence accrue, budgets prospectifsAlgérie (volatilité pétrolière), Tunisie (gestion dette)
Mobilisation des recettesÉlargissement assiette fiscale, renforcement administrations, TVA/droits d’acciseÉgypte, Maroc, Algérie (en cours)
Réformes des dépensesRéduction subventions énergétiques, ciblage ménages vulnérablesMaroc, Tunisie (pressions budgétaires)

Source: FMI; Presse.

Deuxièmement, un nouvel élan pour les réformes qui stimulent la productivité est indispensable, car sans une croissance plus forte, il sera de plus en plus difficile pour les pays de maintenir leurs finances en ordre. Un pilier qui repose sur trois leviers dont la création d’un environnement entrepreneurial dynamique grâce à des barrières à l’entrée plus faibles et une concurrence loyale, crucial pour générer l’innovation et absorber le grand nombre de jeunes qui arrivent sur le marché du travail.

Il s’agit également de l’ouverture aux investissements directs étrangers et à l’expertise mondiale, essentielle pour exploiter les gains de productivité des technologies émergentes comme l’IA, afin d’accélérer la transformation numérique et de positionner les économies comme pôles d’excellence.

Il faidra également mettre en place une intégration commerciale approfondie pour diversifier les marchés d’exportation et capter les opportunités des chaînes d’approvisionnement mondiales. La dirigeante du FMI insiste sur le rôle central du secteur privé, affirmant catégoriquement que «seul celui-ci peut créer suffisamment d’emplois».

Enfin, l’optimisation des dépenses publiques devient impérative dans un contexte de fortes contraintes budgétaires. S’appuyant sur un rapport récent du FMI, la dirigeante défend que «dépenser plus intelligemment n’est pas seulement une bonne gestion budgétaire, c’est aussi une bonne stratégie de croissance», ce qui implique de réduire l’intervention de l’État dans l’activité économique et de recentrer progressivement le rôle de l’État vers la création de conditions propices plutôt que la stimulation directe de la croissance.

Cela dit, Kristalina Georgieva réaffirme l’engagement du FMI à soutenir la région, «notamment par des conseils stratégiques intégrés, des financements et un renforcement des capacités». Elle mentionne de manière spécifique la collaboration via le centre METAC au Liban, pertinent pour les pays d’Afrique du Nord, et le bureau régional à Riyad.

Ainsi, la voie tracée pour la prochaine décennie est claire: ancrer la crédibilité budgétaire, libérer le potentiel du secteur privé comme principal moteur d’emplois et de diversification, intégrer la région dans les flux technologiques et commerciaux mondiaux, et optimiser chaque denier public.

Le défi est de capitaliser sur la dynamique de la dernière décennie pour transformer la résilience en un véritable renouveau économique. Le succès de cette transition sera déterminant pour la stabilité et la prospérité futures des nations africaines de la région.

Axes prioritaires 2026-2036 par typologie de pays

TypologiePriorité 1Priorité 2Priorité 3
Exportateurs de pétrole et de gazCrédibilité budgétaireDiversification économiqueIntégration technologies émergentes (IA)
Importateurs de pétroleRéduction dette (ratio impôts/PIB ≥15%)Ouverture aux IDEOptimisation dépenses publiques
Économies fragilesAccès financement extérieurReconstruction institutionsSoutien humanitaire international

Source: FMI; Presse.

Par Modeste Kouamé
Le 02/02/2026 à 14h48