Commerce. 57% des exportations des pays en développement orientés vers le Sud: ce que l’Afrique pourrait gagner

La CNUCED estime que le commerce mondial entre dans une période de recomposition où les paramètres de croissance, de compétitivité et d’intégration internationale sont remis en question.

Le 06/02/2026 à 14h49

La Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement anticipe une croissance économique mondiale plafonnée à 2,6% en 2026, dans un contexte où les échanges internationaux sont soumis à une recomposition profonde, mêlant ralentissement macroéconomique, fragmentation géopolitique et durcissement réglementaire, selon sa Global Trade Update publiée en janvier 2026.

Au-delà des cycles conjoncturels, le rapport de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le (CNUCED) met en évidence dix dynamiques structurantes qui redéfinissent durablement les règles, les moteurs et la géographie du commerce mondial. Une transformation systémique, dont les économies en développement apparaissent à la fois comme les principaux acteurs émergents et les plus exposés aux déséquilibres.

Dans son rapport, l’organisation onusienne estime qu’à l’orée de 2026, le commerce mondial ne traverse pas une simple phase de ralentissement. Il entre dans une période de recomposition profonde, où les paramètres traditionnels de croissance, de compétitivité et d’intégration internationale sont remis en question simultanément. C’est le diagnostic central posé par la Global Trade Update de janvier 2026 publiée par la CNUCED, qui décrit un système commercial mondial désormais structuré par l’incertitude, la fragmentation et la multiplication des arbitrages stratégiques.

Le point de départ de cette recomposition est macroéconomique. La CNUCED estime que la croissance mondiale restera durablement modérée, à 2,6% en 2025 comme en 2026. Ce niveau, historiquement faible hors période de crise aiguë, limite mécaniquement l’expansion des échanges, en pesant sur la demande extérieure, les flux d’investissements productifs et la capacité des États à soutenir l’activité par des politiques budgétaires ou industrielles ambitieuses. Malgré les gains de productivité potentiels associés aux technologies numériques et à l’intelligence artificielle, le rapport souligne que ces effets restent insuffisants pour compenser la faiblesse structurelle de la demande globale.

Positionnement comparé de l’Afrique dans le commerce mondial

indicateurPosition de l’Afrique Indication chiffrée clé
Orientation géographique des exportationsParmi les régions les plus orientées Sud-Sud> 50% des exportations vers les économies du Sud
Dynamique du commerce Sud-SudTop 3 des régions contributricesAfrique : plus de la moitié des exportations vers le Sud
Accès aux services numériquesDernier rang mondial (PMA)16% des exportations de services livrables numériquement
Poids des services dans le commerceSous la moyenne mondialeLe commerce des pays en développement pèse 27 % du commerce des services
Intégration aux chaînes de valeur mondialesPosition périphérique à intermédiaireLe commerce des pays en développement pèse ⅔ du commerce mondial via chaînes de valeur
Dépendance aux matières premièresForteLe commerce des pays en développement pèse 33 % des exportations mondiales de matières premières
Vulnérabilité alimentaireÉlevéeLe commerce des pays en développement pèse sur les produits alimentaires pèse 87 % des exportations agricoles

Ce ralentissement touche l’ensemble des régions, mais ses effets sont asymétriques. Les économies en développement, hors Chine, verraient leur croissance légèrement fléchir à 4,2% en 2026, contre 4,3% l’année précédente. Derrière cette moyenne se cache une forte volatilité, liée à la dépendance aux marchés extérieurs, aux flux de capitaux et aux cours des matières premières. La CNUCED insiste sur le fait que la modération de la croissance mondiale accroît la vulnérabilité des pays les plus exposés aux chocs exogènes, qu’ils soient financiers, climatiques ou géopolitiques.

Les grandes économies avancées ne jouent plus leur rôle traditionnel de locomotive. Les États-Unis verraient leur croissance ralentir à 1,5% en 2026, tandis que la Chine, acteur central des chaînes de valeur mondiales, enregistrerait une expansion limitée à 4,6%, contre 5% en 2025. En Europe, malgré des impulsions budgétaires ciblées dans certains pays, la demande globale resterait contrainte, réduisant la capacité du continent à absorber les exportations des pays tiers. Cette conjoncture alimente un environnement commercial plus concurrentiel, où les parts de marché se disputent dans un contexte de croissance molle plutôt que d’expansion partagée.

Mais la transformation du commerce mondial ne se limite pas à la conjoncture, elle est également institutionnelle, car la CNUCED consacre une part centrale de son analyse à la réforme de l’Organisation mondiale du commerce, qualifiée de «moment charnière» pour la gouvernance commerciale internationale.

Pour les pays en développement, la restauration d’un mécanisme de règlement des différends pleinement opérationnel apparaît comme une condition essentielle pour préserver la prévisibilité et l’équité du système commercial mondial.

Avec cette fragilisation institutionnelle s’ajoute une montée continue du protectionnisme. Le rapport souligne que les droits de douane ont retrouvé, depuis 2025, un rôle central dans les stratégies économiques des États, en particulier dans les grandes économies.

Les tarifs sont désormais utilisés non seulement pour protéger des secteurs industriels, mais aussi comme instruments de politique géoéconomique, de rééquilibrage commercial ou de sécurisation des chaînes d’approvisionnement. Cette prolifération tarifaire accroît l’incertitude, mais en plus complique la planification des entreprises et par extension peut entraîner une contraction des volumes échangés, y compris avant même l’entrée en vigueur effective des mesures, par effet d’anticipation.

Les économies les plus petites et les moins diversifiées apparaissent particulièrement exposées. Leur capacité limitée à rediriger rapidement leurs exportations ou à absorber des hausses de coûts réduit leurs marges de manœuvre budgétaires et fiscales. La CNUCED souligne que, dans certains cas, les hausses tarifaires sur les produits de base peuvent avoir des effets directs sur les revenus, l’emploi et la sécurité alimentaire, accentuant les vulnérabilités structurelles des pays concernés.

Ce climat d’incertitude accélère un autre phénomène majeur, celui de la reconfiguration des chaînes de valeur mondiales. Selon la CNUCED, près des deux tiers du commerce international s’effectuent aujourd’hui au sein de ces chaînes, dont l’organisation est profondément modifiée par les tensions géopolitiques, les nouvelles politiques industrielles et les avancées technologiques. Les entreprises privilégient désormais des stratégies dites «risk-aware», combinant diversification géographique des fournisseurs, relocalisation partielle et intégration verticale afin de sécuriser l’accès aux intrants critiques.

Cette reconfiguration crée de nouveaux pôles de croissance, mais elle génère également des risques d’exclusion. Les pays disposant d’infrastructures performantes, d’une main-d’œuvre qualifiée et d’un cadre réglementaire stable sont mieux positionnés pour attirer les investissements liés à ces nouvelles configurations productives. À l’inverse, les économies périphériques, dépendantes d’un avantage comparatif fondé sur le faible coût du travail, risquent d’être marginalisées si la production se concentre autour de quelques hubs régionaux. La CNUCED insiste sur la nécessité de politiques proactives en matière de logistique, de formation et de climat des affaires pour rester intégrées aux chaînes de valeur mondiales.

Un changement plus silencieux, mais tout aussi structurant, concerne la nature même du commerce. Le rapport met en évidence la montée en puissance des services comme principal moteur de la croissance des échanges. Sur la dernière décennie, les exportations mondiales de services ont progressé en moyenne de 5,3% par an, contre un rythme nettement inférieur pour les biens.

En 2025, la croissance des exportations de services atteindrait 9%, portant leur part à 27% du commerce mondial. Cette «servicification» reflète l’intégration croissante des services financiers, logistiques, numériques et intellectuels dans l’ensemble des processus productifs.

La numérisation accélère cette dynamique, mais elle révèle aussi des fractures profondes. Les services numériquement livrables représentent désormais plus de la moitié des exportations mondiales de services, mais leur part reste marginale dans les pays les moins avancés. La CNUCED souligne qu’en 2024, seulement 16% des exportations de services des PMA (Pays les moins avancés) étaient livrables numériquement, contre plus de 60% dans les économies développées. Cette asymétrie limite la capacité de nombreux pays à capter les gains de la transformation numérique du commerce.

La géographie des échanges évolue en parallèle. Le rapport met en évidence l’essor spectaculaire du commerce Sud-Sud, devenu l’un des principaux moteurs de la croissance commerciale mondiale. Entre 1995 et 2025, la valeur des exportations de marchandises entre pays en développement est estimée être passée d’environ 0,5 trillion à 6,8 trillions de dollars. Aujourd’hui, 57% des exportations des pays en développement sont destinées à d’autres économies du Sud. Cette dynamique reflète l’intégration croissante des chaînes de valeur régionales, en particulier en Asie, mais aussi une diversification progressive des débouchés commerciaux.

Pour la CNUCED, cette évolution offre des opportunités importantes, notamment pour l’Afrique et l’Amérique latine, où les échanges interrégionaux restent sous-développés malgré des complémentarités économiques fortes. Le renforcement des liens Sud-Sud pourrait devenir un levier central de résilience face au ralentissement des économies avancées, à condition de s’appuyer sur des infrastructures adaptées et des cadres commerciaux cohérents.

La transition environnementale constitue un autre axe structurant du commerce mondial en 2026. Plusieurs accords internationaux relatifs au climat, à la biodiversité et aux ressources naturelles entrent en phase opérationnelle, intégrant de plus en plus explicitement des objectifs environnementaux dans les politiques commerciales. La CNUCED souligne que les engagements climatiques renforcés de 113 pays pourraient réduire les émissions mondiales de 12% d’ici 2035, modifiant en profondeur les conditions de compétitivité internationale.

Dans ce cadre, la mise en œuvre complète du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’Union européenne représente un tournant majeur. En imposant un prix du carbone sur certaines importations, ce dispositif redéfinit l’accès au marché européen et pourrait inciter d’autres régions à adopter des instruments similaires. La CNUCED avertit toutefois que ces mesures, si elles répondent à des objectifs climatiques légitimes, risquent d’alourdir les coûts de conformité pour les exportateurs des pays en développement, en l’absence de mécanismes d’accompagnement adaptés.

Les marchés des minerais critiques illustrent enfin les tensions entre transition énergétique et stabilité commerciale. Après la flambée des prix de 2021-2022, les cours ont fortement corrigé, se situant fin 2025 entre 18% et 39% en dessous de leurs sommets. Cette baisse reflète une expansion rapide de l’offre et une demande moins dynamique que prévu, notamment dans les batteries. Toutefois, la CNUCED souligne que la multiplication des restrictions à l’exportation et des stratégies de sécurisation des approvisionnements maintient un niveau élevé de risque géopolitique autour de ces ressources essentielles.

Selon le rapport, le commerce agricole conserve une importance stratégique dans un paysage fragmenté. Les produits alimentaires et agricoles représentent environ un tiers des exportations de matières premières, et près de 87% concernent directement l’alimentation. Les chocs climatiques, les conflits et la volatilité des marchés des engrais continuent de fragiliser la sécurité alimentaire mondiale.

La CNUCED insiste sur le rôle vital d’un commerce agricole ouvert et prévisible pour prévenir les pénuries et stabiliser les revenus ruraux, tout en soulignant la nécessité de renforcer les capacités productives locales pour réduire les dépendances excessives aux importations.

Au total, la Global Trade Update de janvier 2026 dessine un commerce mondial en mutation profonde, où la croissance ralentie coexiste avec une intensification des recompositions structurelles. La question centrale demeure entière: dans un système de plus en plus fragmenté, les économies sauront-elles transformer ces dynamiques en leviers de développement inclusif, ou assistera-t-on à une accentuation durable des asymétries qui structurent déjà le commerce international?

Par Mouhamet Ndiongue
Le 06/02/2026 à 14h49