Crise des engrais. Calendriers agricoles perturbés, rendements compromis: l’Afrique subsaharienne récolte la tempête Hormuz

Le choc des prix aggrave mécaniquement la précarité de plusieurs pays africains qui, aux marges budgétaires limitées, pourraient tout simplement être évincés du marché spot de l'urée, désormais proche des 1 000 dollars la tonne.

Le 18/04/2026 à 12h00

L’analyse des derniers développements dans le Golfe révèle une recomposition brutale des flux d’engrais mondiaux où un certain nombre de pays africains émergent comme recours crédible pour les marchés du Sud-Est africain et d’Asie du Sud. Avec près d’un tiers de l’urée mondiale bloquée et des prix spot qui ont doublé à 1.000 dollars la tonne, un niveau qui évince mécaniquement les petits acheteurs africains, le Centre du commerce international (ITC) chiffre le potentiel de sauvetage.

Alors qu’une trêve fragile est en vigueur depuis le 7 avril 2026 entre les États-Unis et l’Iran, que le blocus naval imposé par les deux parties étrangle le détroit d’Hormuz depuis fin février, et que l’Iran annonce la réouverture du détroit d’Hormuz, le marché mondial des fertilisants subit une onde de choc dont les répliques menacent directement la sécurité alimentaire du continent africain.

L’analyse croisée des dernières actualités révèle un tableau où d’un côté, des pays d’Afrique subsaharienne exposés à un risque immédiat de pénurie et de flambée des prix; et de l’autre, un Maroc qui transforme la tempête en démonstration de force financière et logistique. Entre les deux, l’Égypte et l’Algérie apparaissent comme des fournisseurs de secours potentiels. Plongée dans un choc systémique où l’Afrique incarne, plus que jamais, le double visage de la fragilité et de la résilience.

«La question la plus immédiate, c’est l’engrais, parce qu’elle affecte ensuite la sécurité alimentaire, et la sécurité alimentaire est toujours le fondement de la stabilité». La mise en garde, signée Pamela Coke-Hamilton, directrice exécutive du Centre du commerce international (ITC), donne le ton de l’urgence. Dans un entretien accordé à Reuters le 14 avril, la responsable onusienne souligne que près d’un tiers de l’urée mondiale transite habituellement par Hormuz. Avec le blocus naval imposé par l’Iran et les États-Unis, c’est toute la chaîne d’approvisionnement en engrais azotés qui se trouve fracturée.

L’ITC a dressé une liste de pays en développement particulièrement dépendants des producteurs du Golfe. En Afrique, le Kenya, l’Ouganda et l’Afrique du Sud sont nommément cités. Pour ces économies agricoles, le temps joue contre elles. «Il y a des problèmes importants concernant la disponibilité des engrais, et il y a aussi un calendrier agricole à respecter pour garantir la prochaine récolte. Un calendrier qui est en train d’être manqué», ajoute Coke-Hamilton.

Crise des engrais: cartographie des pays africains face au séisme logistique du Golfe

Pays / GroupeRôle ou impact dans la criseDonnées chiffréesObservations / Mesures
KenyaPays subsaharien exposé à un risque immédiat de pénurie et de flambée des prix.Cité nommément par l’ITC comme particulièrement dépendant des producteurs du Golfe.Risque d’être évincé du marché spot en raison des prix élevés (1 000 $/t). Calendrier agricole menacé.
OugandaMême profil de vulnérabilité que le Kenya.Cité nommément par l’ITC.Agriculture pluviale dominante, fenêtre de plantation étroite, risque de baisse des rendements.
Afrique du SudÉgalement citée par l’ITC comme pays dépendant.Incluse dans la liste des pays en développement dépendants des producteurs du Golfe.Impact mentionné sur la sécurité alimentaire et l’attente des agriculteurs.
MarocTransforme la crise en «démonstration de force financière et logistique».- Levée de fonds OCP : 1,5 milliard USD (émission hybride).

- Sursouscription : 4,6 fois (carnet à 7 milliards USD).

- Hausse prix soufre : +35% en avril.

- Part TSP visée en 2026 : > 50% (contre 30% en 2025).

- Stocks de soufre sécurisés jusqu’à « fin juin au moins ».
Diversification des approvisionnements (Kazakhstan, Canada, Europe, etc.). Réduction temporaire de production de 30% (maintenance avancée).
ÉgypteFournisseur de secours potentiel (« bouée de sauvetage »).Potentiel d’exportations non exploité : 1,6 milliard USD.Capacités de production d’engrais azotés pouvant approvisionner l’Est africain via l’axe Méditerranée–mer Rouge.
AlgérieFournisseur de secours potentiel.Potentiel d’exportations non exploité : 1,3 milliard USD.Même rôle que l’Égypte comme alternative aux cargaisons du Golfe.
République Démocratique du Congo (RDC)Impactée indirectement via la compétitivité minière.Citée avec le Chili et l’Indonésie pour le risque de payer plus cher le soufre et l’acide sulfurique (lessivage des métaux).Menace sur la production de cuivre et de cobalt (premier producteur mondial). Effet domino de la crise d’Ormuz sur le secteur extractif.

Sources: ITC; Presse;

L’analyse de l’agence onusienne est sans appel: les pénuries entraîneront une réduction de l’usage des fertilisants et, partant, une baisse des rendements, sans possibilité de décaler les semis. L’effet sera «plus prononcé» en Afrique subsaharienne, où l’agriculture pluviale domine, les fenêtres de plantation sont étroites et la sensibilité des exploitants au coût des intrants est maximale.

Le choc des prix aggrave mécaniquement cette précarité. Le 15 avril, l’Inde, premier importateur mondial d’urée, a vu les offres dans son dernier appel d’offres bondir à environ 1.000 dollars la tonne, contre 508 dollars deux mois plus tôt. Les professionnels du secteur préviennent que de tels niveaux d’achat «forceront les petits acheteurs d’Asie et d’Afrique à payer plus cher». Concrètement, des pays comme le Kenya ou l’Ouganda, aux marges budgétaires limitées, pourraient tout simplement être évincés du marché spot.

Et le Maroc dans tout ça ?

À mille lieues de cette fébrilité, le Maroc envoie un signal contraire. Le 16 avril, le géant public des phosphates le Groupe OCP a levé 1,5 milliard de dollars via une émission obligataire hybride internationale. L’opération est «historique» à plus d’un titre. Il s’agit de la première émission hybride en dollars réalisée par le Groupe, et la première du genre pour une entreprise africaine sur les marchés mondiaux.

Les obligations hybrides, combinant caractéristiques de dette et de fonds propres, permettent à OCP de renforcer sa structure financière sans alourdir excessivement son endettement, alors même que le programme d’investissement du groupe avoisine 14 milliards de dollars.

La confiance des marchés est notable. Le carnet d’ordres a culminé à près de 7 milliards de dollars, soit une sursouscription de 4,6 fois supérieure au montant émis. Cent soixante-seize investisseurs issus de vingt-trois pays ont participé à l’opération, arrangée par BNP Paribas, Citi et JPMorgan. Un tel succès, en pleine fermeture du détroit d’Hormuz et volatilité des marchés obligataires de la région MENA, constitue un camouflet aux anticipations les plus pessimistes.

Pourtant, le Maroc n’est pas immunisé contre les contrecoups du conflit. Le Groupe OCP révèle, dans un document interne authentifié par Reuters, que le prix du soufre en provenance du Moyen-Orient, intrant essentiel pour la fabrication d’engrais phosphatés, a grimpé de 35% en avril par rapport à la période pré-conflit.

Face à cette tension, le Groupe public déploie une stratégie à plusieurs détentes. D’abord, il a sécurisé des stocks de soufre suffisants pour couvrir ses besoins opérationnels jusqu’à «fin juin au moins». Ensuite, il diversifie ses sources d’approvisionnement en se tournant vers le Kazakhstan, le Canada, l’Europe, le golfe du Mexique et la mer Rouge. Enfin, OCP accélère la substitution de son mix-produit: le triple superphosphate (TSP), moins gourmand en soufre et sans ammoniaque, représentait 30% des volumes en 2025 ; l’objectif est de dépasser 50% en 2026. Parallèlement, le groupe a avancé au deuxième trimestre des travaux de maintenance qui amputent temporairement sa production de 30%, ajustant ainsi l’offre à la réalité des coûts.

Les alternatives Égyptienne et Algérienne

L’ITC identifie dans son rapport une bouée de secours pour les pays déficitaires. «Des fournisseurs alternatifs, notamment en Afrique du Nord, pourraient aider à combler le déficit», affirme l’agence. L’Égypte détiendrait un potentiel d’exportations non exploité de 1,6 milliard de dollars, et l’Algérie de 1,3 milliard supplémentaire.

Des chiffres qui dessinent une recomposition des flux: alors que les cargaisons du Golfe restent bloquées, les capacités de production égyptiennes et algériennes, principalement en engrais azotés, pourraient être sollicitées pour approvisionner les marchés est-africains et sud-asiatiques. La logistique reste toutefois un défi, mais l’axe Méditerranée–mer Rouge, pour peu que la sécurité de navigation soit assurée au sud de Suez, offre une route de substitution crédible.

Au-delà des engrais, le blocage d’Hormuz perturbe un autre maillon critique: le soufre et l’acide sulfurique, indispensables à l’industrie minière pour le lessivage des métaux. Selon une information de Reuters datée du 16 avril, l’Inde envisage de restreindre ses exportations de soufre pour préserver son marché intérieur, tandis que la Chine s’apprête à limiter ses ventes d’acide sulfurique dès le mois prochain.

Dans ce contexte de compétition accrue, «les producteurs de nickel en Indonésie, ainsi que certains producteurs de cuivre au Chili et en République démocratique du Congo, risquent de devoir payer des prix plus élevés». La RDC, premier producteur mondial de cobalt et important producteur de cuivre, voit ainsi sa compétitivité minière directement menacée par la hausse du coût des réactifs, un effet domino qui illustre l’étendue insoupçonnée de la crise d’Hormuz sur les économies africaines extractives.

L’analyse croisée de ces actualités met en lumière une Afrique écartelée entre des vulnérabilités anciennes et des îlots de résilience modernes. L’Afrique subsaharienne non productrice de gaz ou de phosphate subit de plein fouet un choc d’offre sur lequel elle n’a aucune prise.

Les mécanismes de soutien évoqués par l’Union européenne dans son projet du 15 avril (subventions, reports de charges, prêts bonifiés couvrant jusqu’à 50% des surcoûts) restent un luxe inaccessible pour des budgets publics exsangues. L’Europe, qui constate une hausse de 58 % des prix des engrais azotés par rapport à 2024, mobilise ses marges budgétaires ; l’Afrique, elle, voit ses « fenêtres de plantation se refermer ».

De l’autre côté, le Maroc prouve qu’une politique industrielle de long terme, adossée à des réserves minières stratégiques (31% du marché mondial du phosphate selon le Groupe OCP) et à une gestion financière audacieuse, permet de naviguer en eaux troubles avec une marge de manœuvre que peu d’États africains possèdent. La capacité d’OCP à se financer massivement sur les marchés internationaux, à diversifier ses approvisionnements en soufre et à faire pivoter son outil industriel vers des produits moins exposés (TSP) constitue un cas d’école de résilience stratégique.

Reste une inconnue géopolitique de taille: la diplomatie. Alors que l’ONU plaide pour un corridor humanitaire destiné aux cargaisons d’engrais, et que les marchés actions européens oscillent au gré des espoirs de cessez-le-feu, les agriculteurs du Kenya, d’Ouganda ou d’Afrique du Sud attendent, eux, un signe tangible.

Comme l’a rappelé Pamela Coke-Hamilton avec gravité: «la sécurité alimentaire est toujours le fondement de la stabilité». Dans cette crise, l’Afrique n’a pas seulement besoin de compassion; elle a besoin d’engrais. Et de temps.

Par Modeste Kouamé
Le 18/04/2026 à 12h00