Après les initiatives observées ces dernières années pour l’or, notamment dans des pays d’Afrique de l’Ouest, le Burkina Faso, le Mali, le Ghana, marqué par leur volonté de renforcer leur souveraineté sur les ressources et les chaînes de valeur locales, sommes-nous en train d’assister à un scénario similaire, mais beaucoup plus soft, pour le diamant ?
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En effet, la possible cession de De Beers, multinationale britannique leader dans l’exploitation, le commerce et le marketing des diamants, par la multinationale Anglo American ouvre un chapitre stratégique majeur pour les grands producteurs africains de diamants. Le Botswana, la Namibie et l’Angola, soutenus par des groupes d’entreprises, expriment un intérêt manifeste pour acquérir des parts dans le géant historique, selon Al Cook, PDG de De Beers. Une démarche collective qui s’inscrit dans une dynamique continentale plus large visant à reprendre le contrôle des ressources et des chaînes de valeur, à l’instar des initiatives récentes sur l’or en Afrique de l’Ouest.
Contexte de l’or en Afrique de l’Ouest
| Pays | Initiative clé | Objectif principal |
|---|---|---|
| Burkina Faso | Renégociation des contrats miniers | Contrôle accru des ressources et redevances |
| Mali | Réforme du code minier | Transformation locale de l’or |
| Ghana | Accords pour la raffinerie locale; Monopole d’Etat en matière d’achat, de vente et d’exportation de l’or | monopole de l’achat, de la vente et de l’exportation de l’or |
Source: Presse;
L’annonce d’Anglo American, propriétaire à 85%, de se désengager de De Beers place les nations productrices au cœur d’une bataille pour l’influence. Le Botswana, actionnaire actuel à 15% via Debswana, coentreprise avec De Beers, vise clairement une participation majoritaire, renforçant ainsi son emprise sur une ressource vitale pour son économie. L’Angola, poursuivant sa stratégie agressive de réforme minière, cherche également à accroître sa part.
La Namibie, bénéficiaire d’un accord lui attribuant 15% de la production locale de De Beers, actuellement en renégociation, hésite mais reste dans la course. «L’accent n’est pas mis sur l’identité du futur propriétaire mais sur l’alignement avec notre stratégie à long terme, notamment notre intérêt pour les diamants naturels et nos partenariats avec les pays producteurs», souligne Al Cook à Reuters.
Une déclaration qui souligne le levier que détiennent ces États: leur rôle de pourvoyeurs de matières premières est incontournable pour la pérennité opérationnelle de De Beers. Leur participation au capital deviendrait un outil puissant pour négocier de meilleurs termes sur la répartition des diamants bruts, la transformation locale et les redevances.
L’intérêt africain survient dans un contexte de crise pour le secteur. Les résultats du premier semestre 2025 révèlent une chute de 13% du chiffre d’affaires (1,95 milliards de dollars) et une perte nette de 189 millions de dollars. La concurrence féroce des diamants de laboratoire (90% moins chers), la baisse des prix et un stock invendu colossal (2 milliards de dollars) pèsent lourd. La décision de De Beers d’abandonner sa marque de diamants de synthèse, Lightbox, confirme son recentrage forcé sur le segment naturel.
Pays producteurs de diamants intéressés par De Beers
| Pays | Participation actuelle dans De Beers | Objectif déclaré | Défis majeurs |
|---|---|---|---|
| Botswana | 15% via Debswana (coentreprise) | Participation majoritaire | Dépendance économique au diamant (30% du PIB) |
| Namibie | 15% de la production locale (accord) | Renégociation des termes | Économie diversifiée (moins dépendante) |
| Angola | Aucune (intérêt nouveau) | Acquisition stratégique de parts | Instabilité régulatrice et infrastructures |
Source: Presse;
La réponse stratégique de De Beers se focalise désormais sur l’Inde, qualifiée par le PDG de De Beers de «marché extrêmement important». Le groupe y anticipe un doublement de la demande de diamants naturels d’ici 2030, visant un marché de 16,7 milliards de dollars. L’ouverture à Mumbai du plus grand magasin Forevermark au monde et l’ambition d’atteindre 100 points de vente en Inde d’ici 2030 illustrent ce pivot vers la consommation personnelle, loin du modèle traditionnel centré sur le cadeau. En parallèle, De Beers renforce sa filiale technologique Element Six (300 millions de dollars de revenus en 2025), spécialisée dans les applications industrielles du diamant synthétique.
Comparaison visuelle entre diamants naturels (De Beers) et diamants de laboratoire (90% moins chers), menace clé pour le secteur.. DR
Opportunités et écueils
C’est le lieu de souligner que l’émergence d’un consortium d’États africains comme actionnaires potentiels de De Beers représenterait un précédent majeur dans la gouvernance des ressources minières du continent, ouvrant une voie vers une souveraineté économique plus substantielle. Une telle participation au capital pourrait significativement renforcer la rétention de valeur locale en offrant aux gouvernements un levier direct pour négocier et investir dans l’amont et l’aval de la filière. L’objectif serait de déplacer progressivement les activités de transformation — le taillage, le polissage et potentiellement la joaillerie — vers les territoires producteurs, créant ainsi des emplois spécialisés, développant un savoir-faire industriel et capturant une plus grande part de la marge finale, au-delà de la simple vente de la matière brute.
En parallèle, cette structure permettrait de consolider les revenus publics via des dividendes qui pourraient offrir une stabilité complémentaire aux revenus fiscaux cycliques, tout en instaurant une transparence accrue sur les chaînes de valeur et les marges de l’entreprise. Sur le plan stratégique, une voix collective au sein du conseil d’administration offrirait aux pays producteurs une capacité inédite à influencer la gouvernance mondiale du diamant, à défendre leurs intérêts dans les décisions commerciales clés et à orienter la réponse de l’industrie face à des défis existentiels comme la montée des diamants de laboratoire.
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Cependant, cette ambition se heurte à des écueils structurels profonds. La fragmentation des intérêts entre les États concernés constitue un premier obstacle majeur; les positions divergentes du Botswana, qui vise une participation majoritaire cohérente avec son historique de gestion, de l’Angola, aux ambitions affirmées mais aux capacités d’intégration variables, et de la Namibie, dont l’hésitation reflète une évaluation prudente des risques, interrogent directement la faisabilité d’un front uni et coordonné. Une dynamique collective d’autant plus complexe qu’elle se déploie dans un contexte marchand dégradé, où investir des capitaux publics dans une entreprise en prise avec une baisse de la demande, des stocks invendus importants et une concurrence disruptive des diamants synthétiques, représente un pari économique risqué pour des budgets nationaux souvent déjà sous tension.
Enfin, même en cas d’acquisition, l’équilibre des pouvoirs restera un enjeu permanent; les États actionnaires devront constamment négocier avec la direction opérationnelle de De Beers, dont la stratégie, comme l’a souligné son PDG, est axée sur des marchés de consommation comme l’Inde et sur des pivots technologiques, imposant un dialogue parfois exigeant entre les objectifs de souveraineté nationale à long terme et les impératifs de rentabilité et d’adaptation commerciale à court et moyen terme.
Ainsi, l’intérêt conjoint du Botswana, de la Namibie et de l’Angola pour De Beers marque une étape audacieuse vers une souveraineté accrue sur la chaîne de valeur diamantifère. Elle s’inscrit dans la lignée des mouvements observés sur d’autres ressources en Afrique, reflet d’une volonté politique croissante de transformer la richesse du sous-sol en développement économique tangible.
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Toutefois, le succès de cette manœuvre dépendra de leur capacité à surmonter les divisions potentielles, à évaluer froidement les risques financiers liés à la santé du marché, et à construire un partenariat équilibré et mutuellement bénéfique avec l’opérateur historique.







