Fin des subventions aux carburants au Nigeria: réactions en chaîne attendues en Afrique de l’Ouest et centrale

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Le 03/06/2023 à 09h12

Aussitôt installé au fauteuil de président de la première puissance économique et démographique du continent, le nouveau président nigérian Ahmed Bola Tinubu a annoncé la fin immédiate des subventions aux carburants. Avec la restauration de la sécurité, c’était une de ses promesses électorales. La mesure s’est traduite par le triplement du prix des carburants induisant ceux des transports et des produits qui en dépendent. Outre les syndicats et les citoyens nigérians, la mesure est surveillée de près par les pays voisins.

Le «Faiseur de roi» devenu «roi» compte désormais imposer sa feuille de route. A peine investi, et en annonçant la fin immédiate des subventions aux carburants, le nouveau président nigérian Bola Tinubu a pris une mesure très impopulaire, là où ces prédécesseurs avaient échoué

Suite à cette annonce du président, les Nigérians se sont rués sur les stations pour s’approvisionner en carburants. Des files d’attente interminables se sont formées dans les grandes villes du pays. Une panique qui a poussé l’équipe de communication de la présidence d’apporter des précisions en soulignant que la mesure prise par le président rentrera en vigueur fin juin courant, comme l’avait budgétisé l’administration de l’ex-président Buhari.

Seulement, la Compagnie nationale pétrolière (NNPC) a ajusté ses prix à la pompe dans ses différents points de vente, actant la fin des subventions. Résultat: les prix ont quasiment triplé.

Le litre d’essence est passé, à Lagos de 190 nairas (30 centimes d’euro) avec la subvention à 500 nairas (1 euro). A Kaduna, la grande ville du nord du pays, le prix du litre d’essence est passé de 197 nairas (0,40 euro) à 540 nairas (1,10 euro).

Les transporteurs n’avaient d’autres choix que d’augmenter leurs tarifs urbains et de marchandises. Les chauffeurs de taxi ont zux aussi triplé leurs tarifs. A Abuja, les courses facturées à 1.500 nairas se font désormais entre 3.000 et 3.500 nairas. Alors, les habitants de ces villes limitent, autant que possible, leurs déplacements.

Et par effet boule de neige, ce sont les prix de tous les produits qui commencent à augmenter. A titre d’exemple, le prix d’un sac de garri, aliment largement consommé au Nigeria à base de manioc, le coût d’un sac de 50 kg est passé de 35.000 nairas (70 euros) à 45.000 nairas (91 euros). Les Nigérians, déjà confrontés à une inflation à deux chiffres dépassant les 20%, n’en peuvent plus.

Cette situation suscite l’inquiétude chez les Nigérians. Et pour cause, du fait des capacités électriques faibles et un taux d’électrification bas, beaucoup de citoyens et d’entreprises du pays recourent aux groupes électrogènes pour leur alimentation en électricité, tirant profit d’un carburant subventionné et donc bon marché.

Avec le triplement des prix de l’essence, les coûts de production de cette électricité vont connaitre la même évolution, augmentant sensiblement les charges aussi bien pour les ménages que les entreprises, notamment les startups et les Très Petites et moyennes entreprises (TPME).

Reste à savoir si le pouvoir tiendra, ou non, cette fois-ci. Plusieurs raisons peuvent contribuer au succès de cette mesure. D’abord, le coût des subventions est devenu insupportable pour le budget de l’Etat. En effet, la facture de la subvention des carburants a dépassé les 10 milliards de dollars en 2022. Et pour 2023, l’ancien gouvernement de l’ex-président Muhammadu Buhari avait budgétisé une enveloppe de 7,3 milliards de dollars pour financer les subventions à la pompe durant les six premiers mois de l’année.

Selon la Compagnie nationale pétrolière (NNPC), l’Etat accuse déjà des impayés de l’ordre de 6,1 milliards d’euros au titre des subventions qu’il devrait régler. La facture des subventions correspond à 25% du budget fédéral et contribue à creuser le déficit budgétaire. C’est dire que le coût des subventions est devenu insupportable pour l’Etat fédérale alors que ce montant pourrait être orienter vers d’autres secteurs sociaux (éducation, santé…).

Ensuite, ayant fait de cette suppression des subventions une de ses principales promesses de campagne, le nouveau président peut se targuer d’avoir annoncé la couleur et d’avoir demandé le suffrage universel sans cacher au peuple sa volonté de supprimer ces subventions. En clair, il n’a fait qu’appliquer sa promesse de campagne, ce qui en soit est une mesure à inscrire à son actif.

En outre, l’élection présidentielle venant juste de se terminer, Bola Tinubu n’a donc aucune échéance électorale dans le proche avenir et ne craint pas de possibles revers électoraux. Par ailleurs, si le président a affiché aussi rapidement sa décision, c’est que les carburants subventionnés, importés dans leur quasi-totalité, seront bientôt totalement produit localement grâce à l’investissement réalisé par l’homme d’affaires Aliko Dangote dont la raffinerie dotée d’une capacité de 650.000 barils par jour va permettre au Nigeria d’arrêter les importations de carburants dès le démarrage de la commercialisation de ses produits raffinés. Utilisant le brut nigérian et raffiné sur place, le prix du carburant pourrait baisser considérablement par rapport à celui importé d’Europe et qui supporte les coûts de fret et de logistique.

Enfin, ce système de subvention, s’il est populaire, il sert aussi et surtout à entretenir la corruption au niveau du secteur pétrolier nigérian. Selon Kashimi Shettima, nouveau vice-président du Nigeria, les subventions sont une «escroquerie» qui profite à certaines personnes. En plus que cette mesure va entraîner une réduction, voire une élimination du trafic de carburant entre le Nigéria et ses voisins à cause du gap au niveau des prix. A titre d’exemple, alors que le prix du litre de l’essence était de 190 nairas au Nigeria, il était de 489,486 nairas au Bénin, 527,139 nairas au Togo… Un différentiel énorme qui encourage la contrebande au détriment de l’Etat nigérian.

Reste qu’entre l’annonce et sa concrétisation sur le terrain, il y a un gap. Pour preuve, plusieurs tentatives d’élimination de la subvention des carburants ont été initiées par différents gouvernements, sans succès. Et cette fois-ci encore, il y a un risque à ce que la mesure entraine un mécontentement populaire, sachant que les autorités n’ont pas annoncé de mesures visant à atténuer l’impact social de la levée des subventions. Il faudra s’attendre à des manifestations populaires, notamment des salariés qui voient leur pouvoir d’achat se dégrader encore plus à cause de cette nouvelle flambée des prix.

D’ailleurs, le Nigeria Labour Congres (NLC), qui regroupe plusieurs syndicats nigérians, a attaqué la décision du président en justice et exigé son retrait immédiat. Nous sommes scandalisés par la décision du président Bola Tinubu de supprimer les subventions sur les carburants sans avoir procédé aux consultations nécessaires ou sans avoir mis en place des mesures palliatives», a déclaré le NLC dans un communiqué.

Partant, il faut s’attendre à des violentes manifestations de la population. Et le gouvernement nigérian semble s’y préparer. Selon le nouveau vice-président nigérian, la nouvelle administration se prépare à «une opposition féroce». En 2012, lorsque les autorités de l’époque avaient souhaité supprimer les subventions, elles étaient obligées de faire appel à l’armée, sans pour autant arriver à imposer leur point de vue.

Reste à savoir si le gouvernement va mettre en place des mesures visant à atténuer l’impact sur les citoyens. En tout cas, cette décision sera saluée par les institutions internationales, notamment le Fonds monétaire international (FMI) qui n’a cessé de demander aux autorités nigérianes et des autres pays africains à supprimer les coûteuses subventions sur les hydrocarbures.

Partant, la fin des subventions au Nigeria risque de faire tache d’huile au niveau de la région ouest et centre africain où les prix des carburants sont subventionnés dans de nombreux pays et pèsent énormément sur les dépenses budgétaires. A titre d’exemple, les subventions ont représenté 13% du budget de l’Etat au Cameroun. D’ailleurs, de nombreux pays s’étaient déjà engagés sur cette voie. C’est le cas du Sénégal dont le gouvernement s’est engagé à supprimer d’ici 2025 les subventions du supercarburant et du gasoil.

En tout cas, le timing semble être relativement favorable à l’annonce de la fin des subventions avec la décrue du cours du baril de pétrole et donc de la baisse des prix des carburants.

Pour les pays africains, en plus des économies qu’ils pourront réaliser, cette mesure impopulaire leur permettrait de répondre, une fois pour toute, aux recommandations du FMI sur la vérité des prix sur les hydrocarbures.

A noter que rares sont les pays africains qui ont jusqu’à présent osé franchir le pas. C’est le cas notamment du Maroc où les subventions à la pompe ont été éliminées dès 2014. Et la vérité des prix y prévaut depuis lors avec un mécanisme d’ajustement des prix à la pompe en fonction des cours sur le marché international. Tout dernièrement, c’est le cas qui a annoncé la fin des subventions sur les carburants.

Reste que beaucoup de gouvernements africains hésitent à franchir le pas du fait que la mesure est très impopulaire et se traduit souvent par une flambée des prix du fait de l’impact du secteur des transport sur les autres secteurs économiques.

Partant, tous les regards seront braqués sur le Nigeria. En cas de succès de la suppression des subventions aux carburants dans ce pays, il est certain que les autres gouvernements d’Afrique de l’ouest et centrale ne manqueront pas de suivre. Cela leur permettra de réduire leurs déficits budgétaires et d’orienter davantage de fonds à des secteurs sociaux. De même, cela facilitera leurs discussions vis-à-vis des bailleurs de fonds qui exigent souvent la fin de ses subventions qui profitent plus aux riches qu’aux pauvres.

Reste que la fin des subventions aura des impacts négatifs sur les populations les plus vulnérables et les petites entreprises dont il est nécessaire de prendre en compte, dans toute politique d’élimination des subventions, en mettant en place des mesures d’accompagnement pour certains secteurs afin d’éviter de fortes répercussions sur les citoyens.

A ce titre, les Etats peuvent atténuer l’impact de la levée des subventions en réduisant les impôts et taxes qui grèvent les prix des carburants et qui peuvent représenter jusqu’à plus de 50% des prix à la pompe. De même, l’existence de raffineries de pétrole peuvent aussi contribuer à réduire les pénuries et les prix des carburants.

Le Nigeria pourrait constituer un véritable laboratoire pour les pays de la sous-région. Vu l’impact l’impact du géant ouest-africain sur l’économie régionale, le succès de cette mesure pourrait sonner la fin des subventions des hydrocarbures au niveau de la région.

Par Moussa Diop
Le 03/06/2023 à 09h12