Mines. Possible fusion entre Rio Tinto et Glencore: menaces sur les actifs africains

La potentielle union de Rio Tinto et Glencore est évaluée à 215 milliards de dollars.

Le 17/01/2026 à 10h21

Alors qu’une potentielle fusion entre les géants miniers mondiaux Rio Tinto et Glencore est en discussion, l’on est en droit de s’interroger sur les implications pour les actifs productifs des pays africains.

Rio Tinto et Glencore tentent un nouvel accord pour créer la première entreprise minière mondiale. La quatrième fois sera-t-elle la bonne ? Alors que ces deux groupes miniers négocient fiévreusement une fusion historique avant la date limite du 5 février 2026, la possible création d’un géant minier de 215 milliards de dollars promet des gains pour les actionnaires mais expose un certain nombre de pays africains à des turbulences réglementaires et géopolitiques.

En effet, pour les pays africains hôtes de leurs actifs miniers majeurs il y a de quoi scruter les implications stratégiques. Cette potentielle union n’est pas qu’une affaire de marchés: elle pourrait redéfinir la carte des ressources critiques du continent, avec la Chine comme arbitre incontournable.

Disons que la fusion potentielle entre Rio Tinto et Glencore expose les actifs africains à une reconfiguration majeure, mêlant consolidation industrielle et risques systémiques pour les économies locales. Les deux géants miniers, ancrés dans des bassins ressources-clés du continent, exploitent des minerais indispensables à la transition énergétique mondiale. Leur union créerait une concentration inédite d’actifs stratégiques, avec des implications asymétriques selon les pays.

Actifs miniers et contributions économiques

PaysRio TintoGlencoreContributions clés (2024)
GuinéeProjet Simandou (fer)-58 millions de dollars d’impôts ; corridors ferroviaires
RDC-KCC, Mutanda (cuivre, cobalt)50% production mondiale de cobalt
Afrique du SudRichards Bay (74%), Palabora (cuivre)Goedgevonden (charbon), ferrochrome20 000+ emplois (Rio Tinto seul)
MadagascarQMM (sables minéraux)-4 millions de dollars/an d’investissements sociaux (25 ans)
ZambieExplorationCuivre, nickelDépendance minière > 70% exportations
AutresNamibie, Mozambique, Zimbabwe, etc.Tanzanie, Burkina Faso, MauritanieActifs vulnérables aux cessions

Source: Reuters.

En Guinée, le projet Simandou de Rio Tinto– parmi les plus vastes gisements de fer à haute teneur au monde– constitue un pilier économique national, ayant contribué à hauteur de 58 millions de dollars d’impôts en 2024. Toute cession forcée compromettrait non seulement les revenus fiscaux, mais aussi les projets d’infrastructures structurants, notamment les corridors ferroviaires liés à l’exploitation.

En République Démocratique du Congo, la domination de Glencore via Kamoto Copper Company (KCC) et Mutanda Mining, socle de la production mondiale de cuivre et cobalt, accroîtrait la dépendance du pays à un opérateur unique post-fusion, réduisant sa marge de manœuvre dans les négociations futures.

L’Afrique du Sud cristallise des enjeux de concurrence. Rio Tinto y détient 74% de Richards Bay Minerals (sables minéraux) et une participation dans Palabora (cuivre), tandis que Glencore contrôle des actifs charbonniers (Goedgevonden), de ferrochrome et de vanadium. Une imbrication qui pourrait déclencher l’intervention des autorités antitrust locales, exigeant des cessions pour éviter une hégémonie sectorielle.

À Madagascar, l’opération Qit Madagascar Minerals de Rio Tinto (sables minéraux), modèle d’impact social avec 4 millions de dollars investis annuellement, pourrait voir sa pérennité menacée par une rationalisation globale du portefeuille.

Les pays périphériques – Zambie, Tanzanie, Burkina Faso, Mauritanie et Namibie – hébergent des actifs en cuivre, nickel, zinc ou en phase d’exploration. Bien que vitaux pour leurs économies locales, ces sites sont paradoxalement les plus vulnérables: jugés moins stratégiques à l’échelle mondiale, ils deviendraient les premières cibles de cessions forcées pour satisfaire les régulateurs, risquant de priver ces États de leviers de développement.

«L’Afrique est particulièrement susceptible d’être concernée par les ventes d’actifs, l’Amérique latine étant devenue moins accueillante pour les investissements chinois», explique Glyn Lawcock, analyste chez Barrenjoey, société de services financiers australienne, active dans le secteur minier via son expertise en analyse et en banque d’investissement.

Risques post-fusion par pays

PaysVulnérabilitésRisques de cessionEnjeux géopolitiques
GuinéePertes fiscales ; infrastructures compromisesÉlevé (intérêt chinois pour Simandou)Dépendance aux investissements étrangers
RDCRéduction du pouvoir de négociationModéré (cuivre stratégique)Concentration opérateur unique
Afrique du SudChômage ; concurrence antitrustTrès élevé (imbrication des actifs)Régulateurs locaux exigent des cessions
MadagascarArrêt programmes sociauxMoyen (rationalisation portefeuille)Fragilité économique locale
ZambiePerte de leviers de développementÉlevé (cible prioritaire pour la Chine)Dépendance au cuivre (30% PIB)
Pays périphériquesPrivation d’investissementsMaximum (actifs « non stratégiques »)Moindre capacité de négociation

Source: Reuters.

Une tension entre rationalisation industrielle et stabilité socioéconomique qui illustre le dilemme africain: la fusion promet des synergies globales, mais fragilise des maillons locaux essentiels. Comme l’on peut le constater, plusieurs États producteurs africains courent le risque de voir leur pouvoir de négociation sur les redevances, la fiscalité et les clauses RSE s’éroder face à un partenaire unique.

La fusion Rio Tinto-Glencore propulserait aussi la Chine au cœur des arbitrages stratégiques, transformant Pékin en régulateur incontournable et bénéficiaire potentiel de la restructuration des actifs africains. Premier acheteur mondial de matières premières, l’État chinois dispose d’un levier réglementaire redoutable, forgé par des précédents. L’exemple emblématique de Las Bambas en 2013 démontre cette mécanique implacable.

Les autorités chinoises avaient alors contraint Glencore à céder sa participation dans la mine péruvienne de cuivre à des intérêts nationaux pour 6 milliards de dollars, condition sine qua non à l’approbation de la fusion avec Xstrata, multinationale suisse majeure du secteur minier jusqu’à sa fusion avec Glencore en 2013. Un deal qui reste perçu comme un scénario de référence pour les régulateurs.

«La Chine verra cela comme une opportunité d’obtenir des actifs par pression, l’Afrique étant désormais la cible prioritaire face au rejet croissant des investissements chinois en Amérique latine», souligne Glyn Lawcock, analyste chez Barrenjoey.

L’enjeu cuivre cristallise également les appétits stratégiques de Pékin. Avec 17% du marché mondial commercialisé par l’entité fusionnée selon Lawcock – et une concentration inédite dans ce métal critique pour l’électrification et l’IA –, la Chine exigera mécaniquement des contreparties. Les actifs africains de cuivre, notamment en RDC (Kamoto, Mutanda) et Zambie pourraient devenir ainsi des monnaies d’échange, susceptibles d’être transférés à des entités chinoises sous couvert de garanties d’approvisionnement.

Une dynamique qui s’inscrit dans un jeu géopolitique plus vaste où Chinalco, actionnaire historique à 11% de Rio Tinto, agit comme cheval de Troie. Le géant étatique avait déjà envisagé un échange actifs-contre-titres ciblant Simandou en Guinée, révélant son intention de consolider son emprise sur les ressources africaines. La fusion pourrait amplifier de tel levier, permettant à Pékin d’exercer une pression. Comme le résume Mark Kelly, PDG du cabinet de conseil MKI Global Partners, «cette transaction serait longue et compliquée sur le plan réglementaire, et la présence de Chinalco dans l’actionnariat de Rio Tinto complique davantage le tableau», soulignant comment les intérêts chinois pourraient instrumentaliser le processus d’approbation pour capter des actifs clés.

Ainsi, à en croire les analystes cités plus haut, le triple mécanisme– pression réglementaire, captation ciblée des ressources critiques et influence actionnariale – ferait de la Chine l’architecte souterrain des recompositions minières africaines, où les intérêts locaux risquent d’être sacrifiés sur l’autel des équilibres géoéconomiques globaux.

Erosion des acquis locaux vs dépendance stratégique

Ainsi, pour les économies africaines hôtes des opérations minières, la fusion Rio Tinto-Glencore dessine un paysage où les bénéfices immédiats s’effacent devant des vulnérabilités structurelles accrues. Les contributions économiques directes– plus de 20.000 emplois générés par Rio Tinto seul et 150 millions de dollars d’impôts injectés dans six pays en 2024– constituent des piliers fragilisés par les restructurations prévisibles.

Les programmes sociaux vitaux, à l’image des investissements annuels de 4 millions de dollars par an sur 25 ans de Rio Tinto à Madagascar, et les infrastructures de développement comme le corridor ferroviaire de Simandou en Guinée, pourraient être compromis par des cessions précipitées imposées par les régulateurs. Une instabilité qui pourrait menacer particulièrement l’Afrique du Sud, où l’imbrication des actifs des deux groupes (Richards Bay Minerals, Goedgevonden) expose le marché du travail à des chocs en cascade.

Si la fusion Rio Tinto-Glencore incarne la course mondiale aux minerais critiques. Pour l’Afrique, elle représente à la fois une opportunité de consolidation d’actifs stratégiques sous une enseigne disposant d’une forte capacité d’investissement, et un risque majeur de fragmentation forcée de ces mêmes actifs sous la pression réglementaire, notamment chinoise. Les gouvernements africains concernés gagneraient à anticiper ces scénarios.

Leur capacité à négocier des garanties sur l’emploi, les recettes fiscales, les investissements locaux et la pérennité des opérations en cas de cession sera cruciale. Comme le démontre le précédent Las Bambas, les intérêts stratégiques des grandes puissances consommatrices, en premier lieu la Chine, pèseront bien plus lourd dans la balance que les préoccupations des États hôtes africains. Un compromis devrait aussi se faire entre les promesses de valeur pour les actionnaires et la préservation des intérêts économiques vitaux des nations africaines qui abritent ces richesses minérales.

Enjeux stratégiques et dépendances

PaysRessources clésDépendance à l’entité fusionnéeMenaces chinoises
GuinéeFer (Simandou)CritiqueCession forcée à une entité chinoise comme Chinalco
RDCCuivre/cobaltMajeureTransfert d’actifs à des entités chinoises
Afrique du SudCharbon, sables minérauxÉlevéeAntitrust ; pressions réglementaires
MadagascarSables minérauxModéréeRationalisation des coûts
ZambieCuivreForteMonnaie d’échange pour approbation réglementaire
AutresZinc, nickel, explorationFaible (mais vulnérable)Cessions pour apaiser Pékin

Source: Reuters.

Par Modeste Kouamé
Le 17/01/2026 à 10h21