Pénurie, inflation, pétrole: bombes au Moyen-Orient, ondes de choc en Afrique

Le 12/03/2026 à 15h46

Les premières conséquences de la guerre au Moyen-Orient se font dès à présent ressentir en Afrique, un continent pourtant loin du théâtre des hostilités. La mondialisation a gommé la géographie, rendant encore plus fragiles certains pays africains déjà en mal de développement. Si le conflit s’inscrit dans la durée, le pire est à craindre.

Deux semaines ont passé depuis l’attaque conjointement menée par États-Unis et l’Israël contre l’Iran. Au-delà des destructions massives occasionnées essentiellement du côté iranien, les répercussions de cette escalade destructrice se font déjà sentir partout dans le monde.

Le risque que ce conflit s’inscrive dans la durée inquiète, même si le président américain a annoncé, le lundi 9 mars, que les opérations contre l’Iran pourraient toucher à leur fin mais sans préciser de délai.

Une chose est certaine, cette guerre rappelle une fois de plus la vulnérabilité de l’économie mondiale face aux tensions géopolitiques. Ainsi, bien que géographiquement éloignés du théâtre des opérations, les pays africains, plus particulièrement les producteurs et les importateurs d’hydrocarbures pris globalement commencent à subir les contrecoups de cette guerre.

Ceux-ci touchent presque tous les pays africains, même si certains sont beaucoup plus affectés pour le moment que d’autres, étant géographiquement plus proches des zones de conflit. C’est le cas de l’Égypte impacté par de la perturbation du couloir maritime que constitue le Canal de Suez et par sa forte dépendance de la région.

Mais, au-delà, ce sont tous les pays de l’Afrique de l’Est qui sont au premier plan des ondes de choc de cette guerre dont le principal mécanisme de transmission est l’énergie.

Les pays africains qui surfaient sur des dynamiques économiques plutôt rassurantes, avec en plus un dollar plus faible et des taux d’intérêt bas pour emprunter sur les marchés internationaux, s’inquiètent désormais des répercussions économiques de la guerre au Moyen-Orient. Ces craintes s’épaississent avec les dettes contractées ces dernières années.

L’Egypte desservie par la géographie

D’ailleurs, moins d’une semaine après le déclenchement des hostilités, le président égyptien a estimé que son pays se trouve dans un «état de quasi urgence» économique. Et le raïs égyptien a raison de tirer la sonnette d’alarme. Très dépendante des pays du Golfe, aussi bien des transferts de sa diaspora qui y est fortement installée, des touristes de la région, des investissements directs étrangers colossaux et des placements de devises dans sa banque centrale, l’Égypte voit avec ce conflit le spectre d’une aggravation de la crise économique qu’elle traverse.

En premier lieu, la crise s’est traduite par les suspensions temporaires des traversées du Canal de Suez par les grands armateurs du monde. Ce gel va constituer un manque à gagner important pour le pays, les recettes du canal constituant la 4e source de devises dub pays derrières les exportations, les transferts de la diaspora et les revenus touristiques.

Le détournement du trafic maritime se traduit aussi par des surcoûts logistiques importants pour les marchandises importées d’Asie et devant contourner l’Afrique pour être livrées en Egypte. Avec les hausses du coût du conteneur, de la prime de risque, de l’assurance et du prix du fuel, les produits importés par l’Egypte vont coûter beaucoup cher.

En second lieu, les tensions au Moyen-Orient vont automatiquement impacter un secteur stratégique pour le pays: le tourisme.

Toutefois, c’est surtout au niveau inflation que les craintes sont les plus vives. Cependant, en rehaussant rapidement les prix sur les carburants et le gaz dont le pays est pourtant producteur, les autorités n’ont pas favorisé la détente des prix. Le gouvernement a acté, le mardi 10 mars, une hausse jusqu’à 30% du prix des carburants, justifiant les pressions «exceptionnelles» sur les marchés mondiaux de l’énergie causées par la guerre au Moyen-Orient.

Le gaz naturel destiné aux véhicules a connu une hausse de 30% à 13 livres égyptiennes le mètre cube, le prix du butane de 22% à 275 livres la bouteille de 15,5 kilos, l’essence sans plomb a augmenté de 17% à 20,75 livres, le diesel de 17% à 20,75 livres…

Quand on sait l’effet de la hausse des carburants sur l’économie, aucun doute n’est permis quant à l’augmentation des prix des transports, des biens et des marchandises vont augment. Ces fortes hausses des prix des carburants semblent davantage se justifier par la volonté du gouvernement de poursuivre sa réforme du secteur énergétique en réduisant les subventions sur les carburants dans le sillage de ses négociations avec le FMI.

Enfin, l’inflation est aussi entretenue aussi par le repli de la livre égyptienne vis-à-vis du dollar américain. Depuis le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient, la livre égyptienne a perdu plus de 10% de sa valeur. Une dépréciation qui contribue à renchérir le coût des importations et, par ricochet, à aggraver l’inflation provoquée par la hausse des prix des carburants.

Craignant une flambée des prix, le président Abdel Fattah-al-Sissi a averti les commerçants pratiquant des «prix abusifs» qu’«ils pourraient être jugés par des tribunaux militaires». Mais ces menaces n’ont pas empêché une hausse logique des prix. Reste qu’en plus de l’Egyopte, ce sont tous les autres pays africains qui commencent à sentir les impacts de cette guerre à cause de ses impacts inflationnistes qui commencent à se faire sentir.

Choc pétrolier

Pour les pays africains, les impacts sont à plusieurs niveaux. D’abord, il y a les pays d’Afrique de l’Est, d’Afrique australe et d’autres pays. Ces derniers, étant dépendants des fournisseurs du Golfe, sont directement affectés par l’arrêt des livraisons du brut via le Détroit d’Ormuz où transite plus de 20% du pétrole brut mondial. Téhéran a bloqué ce canal d’approvisionnement mondial réduisant très l’offre mondiale de pétrole et de gaz.

Ces pays dépendants des hydrocarbures du Golfe se retrouvent dans une situation délicate. Dans le contexte actuel, il est difficile de trouver une alternative sur le marché du fait de la rareté des pays à même de pouvoir augmenter rapidement leur production.

Ce scénario a entrainé un déséquilibre sur le marché mondial du pétrole avec à la clé une hausse des cours du baril de pétrole et du gaz. Le baril de Brent de la mer du Nord qui s’échangeait sous la barre des 70 dollars a franchi les 100 dollars et atteint 117,93 dollars lors de la séance du 9 mars avant de baisser à 91 dollars suite à l’annonce de Trump que les opérations contre l’Iran «pourraient toucher à leur fin».

Toutefois, le cours du baril a repris son trend haussier et a fortement augmenter ce lundi matin pour dépasser à nouveau le seuil des 100 dollars. Au prix d’aujourd’hui, le baril a pris plus de 30 dollars par rapport à son cours de la veille du déclenchement de la guerre. Ce qui est très important pour déclencher une flambée des prix des carburants au niveau mondial.

Malheureusement, à cause de leurs capacités de raffinage limitée, les pays africains sont importateurs nets de produits pétroliers raffinés qu’ils importent à prix élevés.

En conséquence de quoi, plusieurs pays ont revu à la hausse les prix à la pompe. La rapidité de la hausse des prix des carburants dans certains pays africains s’explique surtout par le fait qu’ils ne disposent pas des stocks de sécurité de 90 jours de consommation. Certains pays sont dépourvus de capacités de stockage et ne peuvent supporter des perturbations du marché même durant une période courte.

Et même ceux qui disposent des stocks stratégiques plus conséquents sont obligés de procéder à des réajustements des prix à la pompe. D’ailleurs, même dans des pays qui disposent des réserves stratégiques de trois mois comme la France, des hausses des prix des carburants sont constatées.

Ainsi, face à la flambée du cours du baril de pétrole, les pays n’ont pas d’autres choix que de procéder à des hausses des prix des carburants. Le prix à la pompe a aussi augmenté dans de nombreux pays africains.

A l’image de l’Égypte, Nigeria a annoncé de fortes hausses des prix des carburants et du gaz. Dans un contexte de forte volatilité, la raffinerie de Dangote a procédé à trois ajustements successifs du prix de l’essence en une semaine. Le litre est passé de 774 nairas (0,48 EUR) à 874 nairas, puis à 995, avant d’atteindre environ 1.100 nairas après la dernière révision, soit une hausse globale de 42,19%.

Victimes de conflits qui se passent «loin de chez nous»

Les Sud-africains se disent «victimes de conflits qui se déroulent loin de chez nous», comme l’a déclaré le président Cyril Ramaphosa. Une hausse des prix des carburants est attendue en avril prochain en Afrique du Sud. Cette hausse intervient alors que les prix avaient atteint en janvier 2026 leur plus bas niveau depuis quatre ans.

Cette spirale entraine une cascade de hausse des prix qui sera entretenue par les perturbations des chaînes d’approvisionnement mondial et les dépréciations des monnaies africaines vis-à-vis du dollar américain qui a retrouvé sa vigueur dans le sillage de la flambée du cours du pétrole dont les transactions sont assurées par le billet vert américain. Pire, des pénuries de carburants commencent à apparaitre dans certains pays africains. En RDC, Beni, dans la province du Nord-Kivu, connait une pénurie. Le prix du litre d’essence est passé de 2500 (1,1 dollar) à 8000 franc congolais (3,6 dollars). Ce qui va alimenter encore la spirale inflationniste. Des pénuries sont aussi signalées dans d’autres pays.

L’inflation et son corollaire la pénurie

Du coup, l’inflation qui était sur un trend baissier partout en Afrique après avoir atteint des sommets après les crises du Covid et de la guerre Russie-Ukraine reprend, portée par la crise énergétique provoquée par la Guerre au Moyen-Orient et les perturbations des chaînes logistiques.

En effet, comme c’est toujours le cas, lorsque les marchés anticipent une perturbation des flux pétroliers, comme c’est le cas actuellement avec la fermeture du détroit d’Ormuz, ils intègrent rapidement une prime de risque dans les cours du brut. En tenant compte également des frais liés au surcoût occasionné par la hausse du prix du fuel et de l’allongement du trajet consécutif au contournement du canal de Suez, les prix des produits importés par les pays africains augmentent mécaniquement.

D’après l’assureur crédit français Coface, un scénario extrême dans lequel le prix du pétrole dépasserait durablement les 100 dollars le baril pourrait provoquer une nouvelle flambée inflationniste au niveau mondial.

Et pour cause, la hausse des prix des carburants se diffuse progressivement dans l’ensemble de l’économie d’un pays. Elle renchérit les coûts de transport, de production et de logistique. Du coup, les prix des produits importés, les matières premières importés et les biens produits localement et contenant des intrants importés finissent par augmenter et se répercuter progressivement sur l’ensemble de la chaîne économique. Cela touche particulièrement les produits alimentaires entraînant une spirale inflationniste. Si la situation reste encore contenue, c’est que les pays du Golfe ne produisent presque que de produits pétroliers, contrairement à la situation qui prévalait lors du début de la crise Russie-Ukraine, deux pays grands producteurs de céréales, d’engrais, de légumineuses,…

Les dépréciations des monnaies africaines vis-à-vis du dollar, valeur de refuge en période d’incertitudes, vient impacter négativement sur les factures des importations.

Outre la livre égyptienne qui a perdu plus de 10% de sa valeur, le rand sud-africain et le naira nigérian ont également cédé respectivement 5,53% et 2,30%.

Et les importateurs répercutent automatiquement ces surcoûts sur les consommateurs avec à la clé une hausse généralisée des prix, touchant particulièrement les produits alimentaires.

Reste que l’inflation dépendra de la durée des tensions politiques. Plus le conflit dure, plus l’inflation se fera ressentir. Les chocs pétroliers temporaires ont généralement des effets plus limités que lors de crises prolongées, même si dans certains cas les prix ne retrouvent pas leur niveau d’avant la crise. Ainsi, beaucoup d’observateurs pensent que l’arrêt rapide du conflit devrait limiter l’impact inflationniste qui constituera un lourd fardeau pour les consommateurs africains.

Si cette inflation se concrétise, cela poussera les banques centrales à intervenir en revoyant leurs orientations monétaires en rehaussant les taux directeurs dans le but de freiner la demande de crédit au risque de freiner la croissance.

Le transport aérien entre en zone de turbulence

Le secteur aérien africain, structurellement fragile est déjà affecté par la crise du Moyen-Orient. En effet, les compagnies aériennes africaines desservant la région ont été obligées d’arrêter leurs liaisons, à l’instar des autres compagnies du monde à cause de la fermeture des espaces aériens et des aéroports de certains pays du Golfe.

Cela concerne particulièrement EgyptAir, Ethiopian Airlines, Royal Air Maroc, Kenya Airways, pour ne citer que les plus importants et les plus impactés par la crise au niveau de cette région.

Ethiopian Airlines, la plus importante compagnie aérienne du continent et très présente dans cette région, a annoncé avoir perdu 137 millions de dollars de revenus durant la première semaine de la guerre du Moyen-Orient.

Selon Lemma Yadhecha, directeur commercial de la compagnie, Ethiopian a suspendu ses vols vers dix destinations du Golfe et du Moyen-Orient entrainant une chute du trafic passagers et cargo à partir du hub d’Addis-Abeba. Ce sont ainsi 15 vols passagers quotidiens qui ont été annulés. «La compagnie a annulé plus de 100 vols par semaine, certaines destinations étant auparavant desservies jusqu’à trois fois par jour, et nous avons perdu environ 137 millions de dollars en une semaine», a-t-il déclaré.

Si Ethiopian est durement affectée par la guerre, c’est le cas également d’EgyptAir fortement présente au niveau de la région où se concentre la très forte majorité de la diaspora égyptienne forte de 10 millions d’âmes.

Dans une moindre mesure, Royal Air Maroc a également annoncé la suspension de son trafic vers Dubaï et Doha jusqu’au 15 mars est aussi impactée. Casablanca étant un hub emprunté par de nombreux voyageurs africains qui se rendent au Moyen-Orient.

Outre l’impact sur les compagnies aériennes africaines, cette crise affecte aussi les déplacements des voyageurs africains à l’intérieur même du continent. En effet, Doha et plus particulièrement Dubaï sont devenus des hubs pour de nombreux voyageurs africains.

D’ailleurs, même pour relier deux capitales africaines, certains voyageurs son obligés de passer par ces hubs du Moyen-Orient. Ainsi, de nombreux voyageurs d’Afrique du Nord sont obligés de passer par ces hubs pour relier l’Afrique de l’Est ou d’autres pays du fait de l’absence ou de la faiblesse de liaisons directes.

Reste que ces premiers impacts ne seront que les prémices d’une crise beaucoup plus grave si le conflit dure plus longtemps. Si l’inflation se généralise, les banques centrales seront dans l’obligation d’intervenir en relevant leurs taux directeurs pour la juguler avec le risque de freiner les crédits à l’économie et donc freiner la croissance.

Malheureusement, même les producteurs africains de pétrole et de gaz risquent de ne pas tirer profit de cette envolée des cours. C’est le cas du Nigeria, à cause des prix bas déjà verrouillés dans des contrats de long terme.

Par ailleurs, si la crise perdure, les pays africains risquent de voir les transferts des migrants installés dans les pays du Golfe se réduire drastiquement. Or, des pays comme l’Égypte et certains pays d’Afrique de l’Est, en sont dépendants. Des segments entiers de ces expatriés risquent de perdre leur emploi dans un contexte de conflit armé.

Par Moussa Diop
Le 12/03/2026 à 15h46