Puissances économiques africaines: voici le pays qui va détrôner le Nigéria en 2023

Des billets de dollars américains.
Le 19/10/2023 à 15h05

La mise à jour des prévisions de croissance du Fonds monétaire international (FMI) apporte bien des surprises, dont notamment un chamboulement à la tête des économies les plus puissantes d’Afrique en termes de produit intérieur brut (PIB) à prix courants exprimé en dollars. Ainsi, le Nigeria ne sera plus la première puissance économique du continent au terme de cette année, et ce titre changera de titulaire en 2024 et puis 2025. Voici les principales raisons de ce chamboulement.

Le Nigeria trône au sommet des économies les plus riches du continent en termes de PIB à prix courants exprimés en dollars (au taux de change en vigueur), et ce, depuis 2014 (à l’exception de la parenthèse 2016-2017, durant laquelle l’Afrique du Sud est redevenue la première puissance du continent) à la faveur d’un «rebasage du PIB», (changement de l’année de base utilisée pour le calcul de l’agrégat économique qu’est le PIB) qui a conduit à une revalorisation nominale du niveau de la richesse nationale produite du pays. Ce simple artefact statistique a permis au Nigeria de se hisser au sommet des économies les plus puissantes du continent depuis cette date, le pays bénéficiant en plus de la bonne tenue des cours des hydrocarbures, dont il est redevenu le premier producteur à l’échelle du continent, et à la diversification accrue de son économie.

Cependant, un chamboulement devrait se produire sur le podium des pays les plus riches d’Afrique dont l’ordre est inchangé depuis quelques années: Nigeria, Egypte et Afrique du Sud. A ce titre, selon les données du FMI, en 2022, le Nigeria affichait un PIB de 477,40 milliards de dollars, devant l’Egypte avec 475,23 milliards de dollars et l’Afrique du Sud avec 405,11 milliards de dollars. Mais, selon les données actualisées de ce mois d’octobre de l’institution de Bretton Woods, compilées dans le rapport «Perspectives de l’économie mondiale», des changements sont attendus en 2023, 2024 et 2025 dans ce trio de tête.

En effet, le Nigeria devrait perdre sa position en 2023. C’est l’Egypte, avec un PIB de 398,40 milliards de dollars, qui sera propulsée à la tête des puissances économiques africaines, supplantant le géant ouest-africain (390 milliards de dollars), tandis que l’Afrique du Sud (381 milliards de dollars) restera à la 3e place.Toutefois, le pays des pharaons, le plus dynamique en termes de croissance des grandes économies du continent, ne conservera pas longtemps cette position.

En effet, en 2024, cet ordre va connaître un autre changement: l’Afrique du Sud reprendra la tête des pays les plus riches d’Afrique. En dépit de la crise qu’il traverse du fait notamment des problèmes d’approvisionnement en électricité, le pays chiperait la première place, devant le Nigeria, qui ne bougera pas, alors que l’Egypte retournera à la 3e place. Et en 2025, toujours selon les prévisions du FMI, ce chamboulement se poursuivra, avec le Nigeria revenant au sommet avec un PIB de 458 milliards de dollars, devant l’Afrique du Sud (418 milliards de dollars) et l’Egypte (409 milliards de dollars). Ces positions resteront inchangées jusqu’en 2028.

Pourquoi ce chamboulement durant ces trois années alors que l’ordre est resté longtemps inchangé? Au-delà de l’impact du dynamisme économique, notamment de l’Egypte, qui affiche de meilleures performances économiques, comparativement au Nigeria et à l’Afrique, ces changements s’expliquent quasi essentiellement par l’effet de change, et particulièrement de la forte dépréciation des monnaies du Nigeria et de l’Egypte vis-à-vis du dollar.

Pour le Nigeria, face à la crise que le pays traverse, aggravée par une conjoncture économique mondiale marquée par la guerre Russie-Ukraine et ses impacts négatifs sur l’économie (pénurie, inflation, dépréciation des monnaies, fonte des réserves de change…), les autorités ont introduit des contraintes sur l’accès au change avec l’interdiction des importations de nombreux produits pour favoriser la production locale et réduire les sorties de devises. Toutefois, face aux impacts négligeables de ces mesures, les autorités monétaires ont été obligées de sortir la grosse artillerie.

En juin 2023, la Banque centrale du Nigeria a décidé d’adopter un taux de change unifié pour les devises, notamment le dollar américain, mettant ainsi fin à une politique monétaire qui se traduisait par des valeurs différentes pour le naira, dont une valeur officielle qui était fixe et plusieurs autres valeurs parallèles déterminées selon les segments et la loi de l’offre et de la demande. Suite à cette décision, qui équivaut à une «dévaluation» de la monnaie du pays, le taux de change du naira est passé de 465,50 nairas pour 1 dollar le 16 juin à 656,50 nairas pour le même dollar le 17 juin. Et la dépréciation de la monnaie nigériane s’est poursuivie, atteignant, le 23 du même mois, un pic de 823 nairas pour 1 dollar. Sachant qu’il fallait 448 nairas pour 1 dollar à fin 2022, la monnaie nigériane, qui s’échange ce jeudi 19 octobre à 774,71 nairas, a donc perdu 73% de sa valeur depuis le début de l’année vis-à-vis du billet vert américain.

Cette dépréciation, qui s’est accompagnée logiquement d’une forte inflation de 23,10%, devrait se traduire par une forte hausse du PIB de 20,91% par rapport à l’exercice 2022, à 244.682,75 milliards de nairas. Toutefois, ce PIB à prix courants exprimés en dollar américain chuterait de 19,53% à 390 milliards de dollars, contre 477,40 milliards de dollars en 2022.

En clair, à cause de la forte dépréciation du naira nigérian, le PIB du pays ouest-africain exprimé en dollar recule très fortement. Ce qui fait lui perdre son rang de première puissance économique africaine en 2023 au profit de l’Egypte.

Cette dernière devrait voir son PIB à prix courants passer de 7.842,50 milliards de livres en 2022 à 10.273,34 en 2023, affichant une hausse de 31% tirée essentiellement par l’inflation annuel qui s’est établie à 39,7% à fin août. Toutefois, ce PIB exprimé en dollar américain devrait s’établir à 398,40 milliards de dollars en 2023, contre 475,23 milliards de dollars en 2022, soit une baisse de 16,17%. Cette contraction moindre du PIB égyptien, comparativement à celui du Nigeria, devrait propulser l’économie égyptienne à la première place des économies du continent à la fin de l’année en cours.

Evolution des PIB à prix courants (exprimés en dollars)

Pays20222023e2024p2025p
Egypte475,23398,40358,00409,00
Nigeria477,40390,00395,00458,00
Afrique du Sud405,11381,00401,40418,00

Source: base de données du FMI

A noter que la monnaie égyptienne aussi a connu une forte dépréciation vis-à-vis du dollar américain. En janvier dernier, à la faveur d’une «dévaluation», le taux de change de la monnaie égyptienne est passé de 15,60 livres pour 1 dollar à 31,95 livres pour le même dollar. Et avec un cours actuel de 30,90 livres pour 1 dollar, la monnaie égyptienne a perdu la moitié de sa valeur depuis le début de l’année en cours. Et c’est cela qui explique que malgré la forte hausse du PIB en livres égyptiennes, exprimée en dollars, la richesse créée durant 2023 devrait fortement chuter, mais en propulsant tout de même le pays des pharaons au sommet des pays les plus riches d’Afrique. L’économie égyptienne est aidée en cela par sa dynamique économique avec un taux de croissance de 4,2% en 2022, contre 0,9% pour l’Afrique du Sud et 2,9% pour le Nigeria.

A l’opposé, malgré la crise énergétique et ses impacts sur les performances économiques de l’Afrique du Sud, le rand a affiché une forte résilience vis-à-vis du dollar. Depuis le début de l’année en cours, la monnaie sud-africaine n’affiche, sur l’année, qu’une dépréciation de 9,05% vis-à-vis du dollar. Ce taux de change rand-dollar, qui a faiblement baissé comparativement aux monnaies des deux autres grandes économies du continent, explique ainsi le bon comportement de l’économie sud-africaine, pour devenir, en l’espace d’une année, la plus riche du continent.

Et si l’Afrique du Sud ne réussit pas à se maintenir à la tête des pays les plus riches d’Afrique après 2024, c’est parce qu’elle n’arrivera pas à stimuler sa croissance à cause d’un certain nombre de facteurs, dont la crise du secteur énergétique et la criminalité qui décourage nombre d’investisseurs.

Et c’est cette bonne résistance du rand par rapport au dollar, contrairement aux monnaies égyptienne et nigériane, qui va contribuer à propulser l’économie sud-africaine au premier rang des économies du continent en termes de PIB à prix courants exprimés en dollars avec une valeur de 401,40 milliards de dollars en 2024, contre 395 milliards de dollars pour le Nigeria et 358 milliards de dollars pour l’Egypte. A travers ces projections, on note que les prévisions du FMI tablent sur une meilleure résilience en 2024 de la monnaie nigériane comparativement à celle de l’Egypte.

D’ailleurs, en 2025, le Nigeria devrait retrouver sa position de leader du continent africain. En effet, les effets bénéfiques de la «dévaluation» du naira devront se faire ressentir en améliorant l’attractivité économique du pays. En plus, les réformes entreprises et la diversification accrue de l’économie nigériane, avec notamment les retombées positives de l’entrée en service de la raffinerie d’Aliko Dangote, la plus grande d’Afrique et la 6e au monde, et les impacts de l’arrêt des subventions sur les réserves en devises du pays, devraient booster l’économie nigériane et raffermir davantage le naira. Partant, le Nigeria va retrouver son rang de première économie africaine en 2025 avec un PIB de 458 milliards de dollars, devant l’Afrique du Sud (418 milliards de dollars) et l’Egypte (409 milliards de dollars).

Bref, ce jeu de passe-passe au sommet des économies africaines illustre globalement la fragilité des «grandes puissances» du continent, dont les poids vacillent rapidement selon l’évolution de la conjoncture économique mondiale et des effets de la politique monétaire menée au États-Unis, avec les effets du relèvement du taux directeur américain sur les taux de change dollar-monnaies africaines.

Par Moussa Diop
Le 19/10/2023 à 15h05