Sommet UE-Afrique: des questions qui fâchent malgré une promesse de 150 milliards d’euros

Le 20/11/2025 à 15h48

les 24 et 25 novembre 2025 à Luanda, Européens et Africains s’emploieront à remettre d’aplomb un partenariat que les déséquilibres structurels rendent difficile à défendre. Malgré les annonces d’investissements massifs et les ambitions affichées, la relation demeure ballotée entre un rapport de force économique asymétrique, des tensions migratoires explosives et une instabilité sécuritaire qui s’étend du Sahel à la Corne de l’Afrique.

Le septième sommet Union européenne-Union africaine (UE-UA), organisé à Luanda sous le thème ambitieux «Promouvoir la paix et la prospérité par un multilatéralisme efficace», intervient à un moment critique pour les deux continents. La rencontre, qui coïncide avec le 25ᵉ anniversaire du partenariat UE-Afrique et le cinquantenaire de l’indépendance de plusieurs États africains, porte la promesse d’un aggiornamento stratégique. Elle révèle surtout l’ampleur du déséquilibre structurel qui continue de façonner les relations euro-africaines.

En plus dans un contexte géopolitique fragmenté, marqué par la montée des puissances émergentes en Afrique- Chine, Russie, Turquie, Inde, Golfe-, l’Union européenne cherche à réaffirmer sa présence. «L’objectif pour ce sommet est de parvenir à un partenariat solide, équilibré et tourné vers l’avenir», a déclaré le président du Conseil européen, António Costa. Mais derrière les discours conciliants affleurent des tensions profondes sur les sujets migratoires, les enjeux sécuritaires et l’accès au financement international.

Les données du commerce et de l’investissement illustrent un déséquilibre. Selon la Commission européenne, l’UE reste le premier partenaire commercial de l’Afrique, bien devant la Chine, l’Inde ou les États-Unis. Plus de 90% des exportations africaines pénètrent le marché européen- fort de 450 millions de consommateurs- sans droits de douane, grâce aux accords préférentiels couvrant 19 pays du continent.

Les États africains, pour leur part, ne constituent collectivement que le quatrième partenaire commercial de l’UE, loin derrière les États-Unis, la Chine et le Royaume-Uni. En matière d’investissement, l’UE demeure en position dominante, avec 238,9 milliards d’euros d’IDE en 2023, selon Eurostat- un stock quatre fois supérieur à celui de la Chine.

Ce déséquilibre alimente, côté africain, un sentiment récurrent: celui d’un partenariat conçu davantage pour sécuriser les chaînes d’approvisionnement européennes que pour stimuler une transformation industrielle africaine. Les critiques adressées au mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM) ou aux normes sanitaires européennes témoignent de cette frustration.

Paix et sécurité: coopération indispensable, mais contestée

L’agenda sécuritaire occupe une place centrale dans un continent où les coups d’État, les conflits civils et l’expansion djihadiste s’intensifient du Sahel à la Somalie. L’UE rappelle qu’elle a lancé 12 missions et opérations civiles ou militaires en Afrique dans le cadre de la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC). Elles sont déployées en République centrafricaine, en Libye, au Mali, au Mozambique et au Somalie.

Elles mobilisent des moyens conséquents, mais leur efficacité est de plus en plus questionnée. Le retrait forcé de certaines missions européennes au Mali et au Niger, au profit d’acteurs russes via le groupe Wagner (désormais Africa Corps), a mis en lumière l’érosion de l’influence sécuritaire européenne sur le continent.

Le Mécanisme européen pour la paix, créé en 2021, constitue pourtant un outil majeur, permettant de financer équipements, formations et opérations de stabilisation. Il accompagne aussi les programmes antiterroristes africains. Mais l’accusation- largement partagée parmi certains cercles africains- d’une approche trop militarisée, insuffisamment coordonnée avec les acteurs locaux, fragilise cette coopération.

Le sommet de Luanda confirme la volonté commune de renforcer l’action conjointe au sein des forums internationaux. Les deux organisations affirment leur engagement dans la mise en œuvre du Pacte pour l’avenir des Nations Unies, la coordination accrue au G20, les réformes financière internationale et la lutte contre le changement climatique

Mais là encore, les intérêts divergent. L’Afrique exige un traitement plus équitable de la dette, citant la hausse du service de la dette extérieure qui absorbe désormais près de 18% des recettes publiques en Afrique subsaharienne selon le FMI (2024).

L’UE, elle, défend une réforme «ordonnée» de la gouvernance financière mondiale, mais refuse de s’engager sur des annulations massives de dette ou sur une refonte des critères de notation internationale, malgré les plaidoyers de la Commission de l’Union africaine.

En plus de ces facteurs, le nœud migratoire renforce des divergences irréductibles et accentuent les tensions. Pourtant absente des discours protocolaires, la question migratoire demeure le principal point de friction entre les deux continents.

Selon Frontex, plus de 281.000 franchissements irréguliers ont été enregistrés aux frontières de l’UE en 2024, en hausse de 17%. L’Afrique représente la majorité des routes migratoires actives: Méditerranée centrale, Atlantique (vers les Canaries), Méditerranée orientale.

Les États européens multiplient les mécanismes de conditionnalité: aide au développement contre contrôle des frontières, réadmissions en échange d’accords de mobilité limités. Une approche souvent perçue en Afrique comme un «chantage diplomatique», pour reprendre l’expression utilisée par plusieurs ministres africains lors des consultations techniques préparatoires.

L’UE, pour sa part, souligne que près de 140 milliards d’euros d’aide publique au développement ont été dirigés vers l’Afrique sur la période 2021-2027 dans le cadre du NDICI-Global Europe. Mais les gouvernements africains estiment que ces ressources sont largement orientées vers la gestion migratoire plutôt que vers les infrastructures productives ou le financement des PME.

Le sommet se déroule sur fond de compétition internationale accrue. Les pays africains rappellent que l’Europe n’est plus l’unique partenaire. Selon la CNUCED, la Chine représente désormais 25% des financements d’infrastructures en Afrique, contre moins de 10% pour l’UE.

L’initiative européenne Global Gateway, dotée de 150 milliards d’euros pour l’Afrique, incarne la volonté de combler ce retard. Elle vise à financer des projets verts, numériques, éducatifs et sanitaires, suscitant des attentes élevées. Pour l’instant, toutefois, seule une fraction des financements a été décaissée. Plusieurs think-tanks européens, dont Bruegel, critiquent un dispositif «trop lent, trop bureaucratique et trop dépendant d’effets d’annonce».

De nombreux États africains, en particulier en Afrique de l’Est et australe, reprochent également à l’UE de privilégier les projets favorisant les exportations européennes — notamment dans les énergies renouvelables ou l’hydrogène vert — sans garantir de transfert technologique massif ou de souveraineté industrielle locale.

La montée des violences dans le Sahel, en RDC, au Soudan ou dans la Corne de l’Afrique renforce la centralité de la sécurité dans les discussions. Mais les perspectives demeurent opposées.

Pour l’UE, l’instabilité africaine constitue une menace directe: flux migratoires, terrorisme, risques systémiques. Pour l’Afrique, en revanche, le problème réside dans l’absence de financements stables pour les opérations africaines de paix. L’UA réclame la mobilisation durable de 25 % de son budget par les États membres pour la paix et la sécurité, un objectif jamais atteint.

Bruxelles encourage la réforme de la gouvernance africaine, mais peine à convaincre face à la montée des régimes militaires. L’UE débat elle-même de l’opportunité de maintenir certains financements dans des pays dirigés par des juntes, notamment à Bamako ou Ouagadougou.

Au terme des deux jours de réunion, une déclaration conjointe est attendue. Elle mettra en avant les principes classiques: coopération renforcée, prospérité partagée, paix durable, multilatéralisme rééquilibré. Pourtant, l’essentiel se jouera dans la capacité des deux organisations à réduire l’écart entre intentions et réalité.

L’Afrique exige davantage de voix et de financement; l’Europe réclame de la stabilité, du contrôle migratoire et des garanties politiques. Le partenariat UE-UA, s’il veut franchir un cap, devra s’extraire d’une logique transactionnelle pour s’inscrire dans une vision stratégique partagée.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 20/11/2025 à 15h48