Lutte contre la prolifération des armes de destruction massive: les pays africains engagés et les grands absents

SP

Le 04/06/2024 à 11h50

Face à la menace de la prolifération des armes de destruction massive (ADM), les pays africains rejoignent de plus en plus l’Initiative Sécurité contre la Prolifération. L’événement de Marrakech, organisé du 31 janvier au 2 février 2024, et les récentes adhésions marquent une étape importante dans l’ancrage africain à l’Initiative. La participation croissante du continent relève-t-elle d’une prise de conscience des menaces, d’une volonté politique affirmée d’y faire face de manière coordonnée au niveau régional, ou d’une tout autre dynamique ?

Missiles, bombes à neutrons, gaz sarin... le nombre de pays africains rejoignant l’Initiative de Sécurité contre la Prolifération (ISP) est en hausse. La Gambie vient d’annoncer son adhésion à cette initiative qui vise à renforcer la coopération opérationnelle entre les États participants pour interrompre les flux de telles armes. Cette adhésion intervient quelques mois après celle de Madagascar, devenant ainsi les 112ème et 113ème pays à rejoindre les pays qui ont la volonté de coopérer pour mettre fin aux transferts de biens pouvant être utilisés dans la fabrication de telles armes.

Des adhésions qui suivent leur participation à l’événement de Marrakech, co-organisé par le Maroc et les États-Unis du 31 janvier au 2 février 2024, témoignant de l’impact positif de cette réunion sur l’engagement régional. Autant dire que le continent africain, longtemps resté en marge de cette dynamique, connaît désormais un regain d’intérêt pour l’ISP.

Longtemps considéré comme un angle mort dans la lutte contre la prolifération des armes de destruction massive, le continent africain* sort de sa léthargie et prend les devants pour contrer cette menace grandissante.

Alors que la menace de la prolifération des armes de destruction massive (ADM) et de leurs vecteurs ne cesse de planer, l’ISP se positionne comme un outil multilatéral crucial pour contrer ce fléau. Lancée en 2003, cette initiative réunit aujourd’hui 113 États qui se sont engagés à interdire le transfert illicite d’ADM, de leurs systèmes de lancement et de matériels connexes.

La récente réunion politique et événement de sensibilisation de l’ISP à Marrakech a marqué un tournant décisif pour l’engagement africain dans la PSI. L’événement de Marrakech a réuni des hauts représentants de 35 pays de la communauté internationale, dont 25 États africains et 10 pays du groupe d’experts opérationnels de l’ISP. Les discussions ont permis d’explorer les cadres juridiques, les meilleures pratiques et les capacités d’interdiction nécessaires pour lutter contre les menaces de prolifération.

À l’issue de la réunion, cinq pays africains supplémentaires (Bénin, Guinée équatoriale, Ghana, Togo et Zambie) ont annoncé leur adhésion à l’Initiative, portant le nombre total d’adhérents africains à 13 sur 113 pays dans le monde. Plusieurs autres ont exprimé leur intention de rejoindre l’initiative prochainement.

Bien que principalement occidentale à ses débuts, l’initiative connaît un réel essor en Afrique ces dernières années. Ces adhésions croissantes des pays africains témoignent de la prise de conscience des dangers liés à la prolifération des ADM et de leur volonté de s’engager dans la lutte régionale contre ce fléau. Elle reflète également les efforts diplomatiques déployés par le Maroc et les États-Unis pour promouvoir l’initiative sur le continent.

Cet engouement croissant traduit une prise de conscience des enjeux sécuritaires liés à la prolifération des ADM en Afrique. Le continent, confronté à des défis multiples tels que le terrorisme, les trafics illicites et l’instabilité politique dans certaines régions, représente désormais un point de passage stratégique pour les réseaux de prolifération.

Les nouveaux pays adhérents à l’ISP comprennent l’importance de renforcer leur cadre juridique et opérationnel pour faire face à cette menace. Grâce à l’ISP, ils bénéficieront d’un partage d’informations renforcé, d’une assistance technique et d’un soutien dans le renforcement de leurs capacités d’interdiction.

Les grands absents

Cependant, malgré ces avancées notables, de nombreux pays africains restent encore en retrait. Avec seulement 13 pays sur 54, c’est à peine 24% des pays du continent qui sont engagés. Ce qui est relativement faible. Les grands absents, tels que l’Afrique du Sud, l’Algérie, le Nigeria, l’Éthiopie ou le Kenya, pèsent lourd dans l’équation sécuritaire régionale. Leur adhésion à l’ISP permettrait de combler des lacunes importantes et de renforcer la coopération transfrontalière, essentielle pour contrer les réseaux de prolifération qui prospèrent sur les failles juridiques et opérationnelles.

Au-delà des adhésions formelles, le défi majeur reste la mise en œuvre effective des principes d’interdiction de l’ISP. De nombreux pays africains manquent encore de moyens techniques, humains et financiers pour assurer un contrôle efficace de leurs frontières maritimes, aériennes et terrestres. Le renforcement des capacités nationales et régionales en matière de détection, d’inspection et d’interdiction des cargaisons suspectes est une priorité absolue.

L’ISP offre un cadre idéal pour coordonner ces efforts et mutualiser les ressources. Les exercices d’interdiction conjoints, les formations spécialisées et le partage de bonnes pratiques permettront aux pays africains de relever ce défi de taille, avec le soutien de leurs partenaires internationaux. L’avenir de la sécurité collective en Afrique en dépend.

Un engagement africain en pleine progression

Au-delà des nouvelles adhésions, l’événement de Marrakech a également permis de souligner l’importance de la coopération Sud-Sud dans la lutte contre la prolifération. Les pays africains disposent de capacités et de ressources uniques qu’ils peuvent mettre en commun pour relever ces défis sécuritaires communs.

Certains pays africains se sont déjà illustrés dans leur engagement au sein de l’ISP. C’est le cas du Maroc, qui a co-présidé l’événement de Marrakech et s’est engagé à poursuivre ses efforts pour encourager d’autres pays africains à rejoindre l’initiative. Le Maroc a également souligné le rôle pivot de la dimension africaine dans la coopération internationale contre la prolifération.

Renforcer les capacités nationales et régionales

Au-delà des adhésions symboliques, l’enjeu essentiel pour les pays africains reste le renforcement de leurs capacités nationales et régionales en matière de lutte contre la prolifération. L’événement de Marrakech souligne l’importance cruciale du développement des compétences, de la coordination interministérielle et de l’échange d’informations pour détecter et intercepter efficacement les matériels liés aux ADM.

Les pays adhérents à l’ISP se sont engagés à aider les nouveaux membres, notamment africains, en partageant leurs meilleures pratiques, en offrant des formations et en renforçant la coopération opérationnelle. Des ateliers et exercices régionaux sont prévus pour permettre aux pays africains de consolider leurs capacités d’interdiction.

Une assistance essentielle pour que les engagements pris dans le cadre de l’ISP se traduisent concrètement sur le terrain, au niveau des forces de sécurité, des douanes, des garde-côtes et des autres acteurs impliqués dans la lutte contre la prolifération.

Défis et perspectives

Malgré ces avancées encourageantes, des défis subsistent pour assurer une participation africaine pleine et entière à l’Initiative. Le renforcement des cadres juridiques nationaux, la sensibilisation des décideurs politiques et l’allocation de ressources adéquates restent des priorités pour de nombreux pays du continent.

Cependant, la dynamique actuelle laisse présager un engagement africain grandissant dans les années à venir, dans la mesure où l’enjeu de la non-prolifération des ADM est désormais pleinement reconnu comme une priorité sécuritaire régionale, appelant une mobilisation collective renforcée.

* Voici les 13 pays africains qui ont rejoint l’Initiative au 3 juin 2024: Angola, Bénin, Djibouti, Gambie, Ghana, Guinée équatoriale, Libéria, Libye, Madagascar, Maroc, Togo, Tunisie, Zambie. (Source: département d’Etat américain).

Par Modeste Kouamé
Le 04/06/2024 à 11h50