Société

retraite: le calvaire des papys sénégalais

Si dans les pays nantis la retraite est synonyme de repos, au Sénégal, comme dans la plupart des pays sous-développés, cette période est vécue avec angoisse et précarité.

Par Ibrahima Diallo (Dakar, correspondance)
Le 22/08/2016 à 09h30
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Abdou Diop, un ancien travailleur de l’usine textile Sotiba, est muezzin à la mosquée de son quartier à Dakar. Il s’est reconverti à cette activité après sa retraite. A l’image d’Abdou, beaucoup de séniors sénégalais, pour donner un nouveau sens à leur vie, après le changement profond qui résulte de l’abandon de leurs activités professionnelles, s’investissent beaucoup dans la religion. «Les Sénégalais croient qu’il faut attendre la vieillesse pour adorer Dieu. Pour s’en convaincre, il suffit de voir les pèlerins sénégalais à la Mecque, ce sont les plus âgés de toutes les autres délégations», observe A. A. Sall, un enseignant d’arabe, qui a fait ses études en Arabie Saoudite.

En dehors de la religion, beaucoup de retraités, qui redoutent cette «rupture» souvent fatale, n’hésitent pas à se recycler dans d’autres activités. «Les retraités sont encore des réservoirs d’énergie, de compétence, d’expertise que la nation doit utiliser», disent les responsables politiques.

Ceux qui n’ont pas cette possibilité, pour fuir la solitude, fréquentent assidument les "Grands-places" (lieux de rencontres) pour discuter entre personnes âgées, souvent en jouant aux damiers. Mais ces repères de «vieux oisifs» tendent de plus en plus à disparaitre dans la capitale sénégalaise.

Dans tous les cas, les retraités sénégalais partagent la même angoisse devant une mort qui s’approche de plus en plus, mais aussi et surtout face à la précarité et les maladies de vieillesse. «C’est vraiment difficile, parce que quand on avait l’habitude d’exercer un métier pendant des décennies et qu’on arrête subitement, ce n’est pas facile à supporter», confie Dieng, à la retraite depuis quelques mois. S’il a cessé toute activité professionnelle, Dieng, à l’image de beaucoup de retraités sénégalais, continue de prendre en charge sa famille.

«Actuellement, je suis sans le sous alors que c’est moi qui continue à prendre en charge toutes les dépenses à la maison, puisque j’ai de jeunes enfants qui n’ont pas encore commencé à travailler. En ce moment, je suis malade, mais je n’ai pas accès aux soins de santé puisque la boîte qui m’employait tarde à verser nos cotisations à l’IPRES (l’Institution de prévoyance des retraites du Sénégal). Donc, je me contente de prendre du paracétamol pour calmer la douleur. On me promet que d’ici quelques mois ma situation sera régularisée à l’IPRES», dit-il, résigné.

Bref, une retraite, ça se prépare. Et la préparation psychologique est souvent plus essentielle que la préparation matérielle. En effet, même ceux qui perçoivent leur pension n’ont pas un meilleur moral. Pour cause, cette pension (environ 100.000 FCFA payés tous les deux mois, soit environ 153 euros) est jugée dérisoire. C’est à peine de quoi payer l’eau et l’électricité. Et il faut un vrai parcours du combattant pour toucher cette modique somme.

Toutefois, tous les retraités ne sont pas logés à la même enseigne. Il y a la grande majorité logée à l’IPRES et les «vieux gâtés de l’Etat», c’est-à-dire les anciens fonctionnaires, dont les pensions sont logées au Fonds national de retraite (FNR). Ces derniers reçoivent mensuellement une pension beaucoup plus nantie –puisqu’ils cotisaient plus durant leur vie active.

La récente décision du président Macky Sall d’augmentation de 10% les pensions de retraite a été ressentie comme un ouf de soulagement, surtout pour ceux qui sont à l’IPRES. Parallèlement, l’IPRES a ouvert des agences dans chaque région et annoncé une mensualisation des paiements.

70% des personnes du 3e âge victime d’hypertension artérielle

Si la retraite est synonyme de précarité – du moins au Sénégal – elle est aussi connu comme étant la période durant laquelle on recense de nombreuses maladies. Les plus fréquentes auxquelles sont confrontés les séniors sénégalais sont les maladies cardiovasculaires, notamment l’hypertension artérielle, le cancer de la prostate, le diabète, la cataracte et les pathologies articulaires.

Des pathologies «handicapantes» et «invalidantes» dont le traitement est souvent hors de portée de la plupart des retraités sénégalais. Ainsi, 70% des séniors sénégalais seraient atteints de l’hypertension artérielle (Hta).

Pour soulager les personnes âgées (plus de 60 ans), l’ancien président Abdoulaye Wade avait lancé le Plan Sésame. Cette initiative avait pour objectif de renforcer la protection sociale existante des retraités (ceux issus du public et du privé) et mettre en œuvre une véritable protection sociale au profit des autres personnes âgées qui n’en bénéficiaient pas. Il s’agit des paysans, pasteurs, pêcheurs, les ménagères et ceux qui sont dans le secteur informel.

Mais après quelques années de fonctionnement ce plan a montré ses limites au point que ses bénéficiaires le qualifient de «fictif».

En effet, seuls la consultation et une infime partie des médicaments – pas forcément les plus essentiels et les plus coûteux – sont subventionnés. A cela, s’ajoute la lourdeur administrative. Charges largement supérieures aux ressources, excès, mauvaise gestion, une contribution financière insuffisante, etc.

Voilà les éléments qui ont plombé le Sésame, d’après l’aveu même de la ministre de la Santé Mme Eva Marie Coll Seck. Du coup, face à l’énorme dette hospitalière, certaines structures sanitaires ont réduit au minimum l’offre de service pour les bénéficiaires.

5 gériatres pour une population de 650.000 séniors

Pour redynamiser ce Plan Sésame, le gouvernement a décidé de l’intégrer au vaste programme de Couverture maladie universelle (CMU) lancée par le président Macky Sall et doté d’un budget de 90 milliards de FCFA. En outre, les bénéficiaires du Sésame sont désormais filtrés et seuls les soins de consultations, certains examens basics et certains médicaments, ceux commercialisés dans les structures de santé, sont pris en charge.

Cependant, le manque de personnel médical spécialisé dans les maladies de vieillesse est jugé préoccupant. Ainsi, en 2010, le Sénégal ne compte que 5 gériatres, dont une femme, pour environ 650 000 personnes âgées dont beaucoup doivent subir un traitement «à vie» ! Parmi ces cinq spécialistes, un seul est basé hors de Dakar, précisément à Saint-Louis. Ce qui veut dire qu’en moyenne, chaque gériatre doit s’occuper de 100 000 patients.

Le Centre médico-social de l’IPRES de Dakar, l’une des rares structures du pays dédiée à la prise en charge médicale des retraités, est littéralement pris d’assauts, chaque jour, par des centaines de patients. Le nombre de consultation y dépasse les 21.000 personnes chaque année.

Dans son mémoire de fin d’étude pour l’obtention du diplôme supérieur de journalisme au Centre d’études des sciences et techniques de l’information (CESTI) de l’Université de Dakar, Abdou Diaw a montré qu’au Sénégal, les politiques sanitaires et sociales, malgré, leur diversité, avaient longtemps privilégié la prise en charge de la mère, de l’enfant ainsi que des actions transversales touchant une bonne partie des différents segments de la population. «Les personnes du 3e âge ont été les grands oubliées de la politique de santé publique», écrit-il. Une réforme datant de 1979 permet néanmoins une prise en charge à hauteur de 80% des frais d’hospitalisation des allocataires de l’IPRES.

La seule note positive, c’est qu’au Sénégal – comme partout en Afrique et dans les sociétés islamisées – les personnes âgées ne sont pas enfermées dans un asile. Elles sont entourées de leurs enfants et petits-enfants et sont considérées comme des sages.

Par Ibrahima Diallo (Dakar, correspondance)
Le 22/08/2016 à 09h30

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