Chaque matin, dès l’aube, des milliers d’Abidjanais s’entassent dans les taxis communaux ou intercommunaux (wôrô-wôrô), dans les minibus de transport en commun appelé gbaka et les bus etc. Direction: les lieux ou zones d’activités du Plateau, de Cocody, de Marcory, d’Adjamé ou de Yopougon. Mais avant même d’arriver au bureau ou dans les commerces, une partie importante du revenu mensuel est déjà engloutie.
«Je travaille à la zone industrielle de Yopougon. Je gagne 100.000 francs CFA par mois. Rien que pour le transport, je dépense en moyenne 1.500 francs par jour en allée et retour, donc près de 50.000 francs mensuellement. Il ne reste presque rien pour la nourriture, le loyer et les factures… c’est trop compliqué cette histoire de transport à Abidjan», confie Ismaël Naka, agent commercial, habitant Adjamé et travaillant à la zone industrielle de Yopougon.
Et Ouattara Ali d’ajouter, «le transport d’ici à Kouté qui coûtait 2.500 Fcfa, tout au plus 3.000 Fcfa, maintenant ça peut aller jusqu’à 6.000 Fcfa aux heures de pointe pour la même distance. On ne comprend plus rien», déplore l’élève, visiblement remonté contre la situation.
Pour beaucoup, le problème n’est pas seulement le prix unitaire du transport, mais l’accumulation des correspondances. Un travailleur peut payer deux à trois véhicules par trajet, matin et soir. À la fin du mois, la note devient insoutenable. «Quand on additionne tout, on se rend compte qu’on travaille presque pour se déplacer», déplore Myriam Konan, vendeuse dans une boutique de vêtements à Cocody. Comme Ouattara, elle dit «Parfois, je préfère marcher une partie du trajet pour économiser quelques francs».
L’argent consacré au transport est autant de ressources en moins pour l’alimentation, la santé ou l’éducation des enfants. Certains travailleurs reconnaissent même réduire leurs repas ou s’endetter pour tenir jusqu’à la fin du mois.
«Je partage l’avis des uns et des autres, compte tenu du Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti (SMIG) qui est fixé à 75.000 FCFA par mois en Côte d’Ivoire. Quand on retranche le transport, on se retrouve pratiquement à sec. C’est donc normal qu’on trouve que le tarif du transport est cher», soutient Mamadou Soumahoro, président de la Maison des transporteurs de Côte d’Ivoire (MTCI).
Au-delà de l’aspect financier, le transport à Abidjan rime aussi avec embouteillages interminables, fatigue et stress. Des heures passées dans la circulation, sous la chaleur, finissent par user les nerfs. «Je pars de la maison à 5h30 pour arriver au travail à 8h. Le soir, je rentre parfois après 21h. C’est épuisant», raconte Ismaël. «Et quand on est fatigué, on travaille moins bien».
Cette réalité a des répercussions sur l’économie globale. Des travailleurs exténués et financièrement étranglés sont moins productifs, moins motivés, et parfois contraints de multiplier les petits boulots pour joindre les deux bouts.
Plusieurs facteurs expliquent cette cherté du transport: hausse du prix du carburant, mauvaise gestion du secteur du transport, rareté des véhicules aux heures de pointe, urbanisation rapide qui éloigne les populations des centres d’emploi. À cela s’ajoute le coût élevé des loyers en zone centrale, poussant les travailleurs à s’installer toujours plus loin de leur lieu de travail.
Face à cette situation, la population lance un appel pressant aux autorités. Beaucoup espèrent un renforcement des transports publics, des tarifs plus accessibles, ainsi qu’une meilleure organisation du réseau urbain. Pour le président de la MTCI, «il faut créer un système de facturation au kilomètre de sorte à homologuer les tarifs sur toute l’étendue du territoire», propose-t-il.
«Si le transport était moins cher et plus fluide, la vie serait plus supportable. On ne demande pas l’impossible, juste de pouvoir travailler sans être étranglés par le transport», résume Ismaël.
À Abidjan, la cherté de la vie ne se mesure plus seulement au prix du riz ou de l’huile. Elle se vit chaque jour dans le transport, les bus bondés et le gbaka. Tant que le transport continuera d’engloutir une part excessive des salaires ou des revenus, le malaise social restera profond, et le cri de cœur des travailleurs reste toujours plus fort.
