Abidjan: un particulier use d’un faux pour faire démolir un quartier avant de disparaitre

Le 13/06/2026 à 14h22

Stupeur et colère dans un quartier d’Abidjan, en partie rasé lors d’une opération de démolition organisée par un particulier, sur la base d’un... faux document de justice. Une enquête est ouverte et le suspect recherché.

Alors que le gouvernement ivoirien mène depuis plusieurs années des opérations dites de «déguerpissement» au nom de la nécessité de restaurer «l’ordre urbain», la dernière en date, le 3 juin, parait aussi rocambolesque qu’invraisemblable: elle serait le fait d’un simple individu, selon les autorités qui affirment ne pas être à l’origine de la décision.

Depuis, cette affaire surréaliste suscite un tollé dans le pays et beaucoup s’interrogent. Comment un particulier a-t-il pu faire démolir autant de logements sans l’aval de l’État de surcroît sur la base d’un faux document ?

En attendant, ils sont des milliers de personnes à avoir perdu leurs toits dans le quartier de Koumassi Campement, près du centre-ville, sans solution de relogement.

«Ça fait mal»

Depuis une semaine, certains continuent à vivre dans ces ruines, dormant sous des tentes ou des abris de fortune improvisés, malgré la pluie et les eaux usées qui dégoulinent, ont constaté des journalistes de l’AFP. D’autres ont trouvé refuge dans une école située non loin de là.

«Ça fait mal. Nous sommes devenus des SDF. Qui peut casser nos maisons et nous séparer de nos familles comme ça?», enrage Souleymane Zébé, les yeux rouges de larmes et la voix nouée par l’émotion. Autour de lui, une vaste étendue de gravats mêlés à des détritus et des tôles broyées par les bulldozers à perte de vue.

C’est quelque part dans ces décombres que lui et sa famille habitaient depuis des années «en toute harmonie» dans une maison en dur, construite sur un terrain «légalement» acquis par son grand-frère au prix de nombreuses années de travail et de sacrifices, assure ce maçon, âgé de 46 ans.

Mais tout est en ruine maintenant: «c’est comme si on recommençait de zéro», se désole-t-il.

Non loin de là, Assana Traoré, 29 ans, erre dans les débris de sa désormais ex-maison, le cœur rempli de «tristesse» et de «colère».

«Tu es née ici, tu y as grandi et un bon jour on vient tout détruire sans même te prévenir. C’est vraiment dur», confie t-elle à l’AFP, le regard perdu dans le vide.

Comme la majorité, elle a été réveillée en cette matinée du 3 juin par le bruit assourdissant des bulldozers et l’odeur des gaz lacrymogènes tirés par les forces de sécurité pour les empêcher de récupérer leurs bagages, raconte cette jeune dame enceinte.

Matelas, meubles, argent, documents précieux… beaucoup racontent avoir quasiment tout perdu, alors que nombre d’entre eux affirment détenir des titres de propriétés.

Faux document

«C’était brutal. En une journée, ils ont tout terrassé. Je n’ai plus rien. Même les vêtements que je porte, on me les a offerts», fulmine Issa, un chauffeur de camion qui a aussi vu sa maison détruite.

La Côte d’Ivoire mène depuis 2023 des opérations de démolition parfois brutales, ciblant, selon les autorités, des quartiers précaires construits dans des zones dangereuses, pour éviter notamment des pertes humaines dans des inondations ou glissements de terrain.

Mais à Koumassi Campement, les destructions ont été revendiquées par un homme, Jacques Alloui Brou, qui a même fait une vidéo le week-end dernier, où il affirme être dans son bon droit, décision de justice à l’appui.

Problème: selon le procureur d’Abidjan, cette fameuse décision brandie par M. Brou «n’autorise aucune démolition de constructions».

Dans un communiqué, mercredi, Oumar Braman Koné a annoncé l’ouverture d’une enquête et demandé l’interpellation de ce particulier qui reste à l’heure actuelle «introuvable».

Les autorités ivoiriennes, déjà critiquées pour la brutalité de certaines destructions officielles, nient toute implication dans cette opération précise, mais à Koumassi Campement, beaucoup sont sceptiques.

«Je ne peux pas croire que ce monsieur puisse à lui seul mobiliser des véhicules remplis des forces de l’ordre, en plus des machines qui sont venues casser les maisons. C’est impossible», estime Souleymane Zébé qui craint que l’enquête «n’aboutisse à rien».

Face à cette situation, le Conseil national des droits de l’Homme en Côte d’Ivoire (CNDH) a exprimé mercredi «sa profonde préoccupation» sur les conséquences humanitaires, économiques et sociales des opérations de démolition en cours.

«Qui a réquisitionné les forces de l’ordre? Qui les a mis en mission?», s’interroge Charles Blé Goudé, le leader du Cojep, un mouvement d’opposition qui a saisi un avocat pour demander des réparations.

Par Le360 Afrique (avec AFP)
Le 13/06/2026 à 14h22