Deux commandants de Boko Haram ont également été libérés dans le cadre de cet accord, qui va à l’encontre de la loi nationale interdisant tout paiement aux ravisseurs.
L’argent a été transporté par hélicoptère jusqu’au bastion de Boko Haram à Gwoza, dans l’État de Borno, dans le nord-est du pays à la frontière avec le Cameroun, et remis à Ali Ngulde, un commandant de la région, ont déclaré trois différentes sources à l’AFP.
La région est tellement isolée et la couverture téléphonique tellement mauvaise que Ali Ngulde a dû se rendre au Cameroun voisin pour confirmer que la rançon lui avait été livrée et autoriser la libération du premier groupe de 100 écoliers de l’internat catholique de St. Mary de Papiri, selon les mêmes sources.
Le paiement d’une rançon aux jihadistes, qui avaient suscité des protestations mondiales après l’enlèvement de 276 jeunes filles pour la plupart chrétiennes à Chibok en 2014, risque d’irriter encore plus le président américain Donald Trump qui s’est récemment présenté comme un défenseur des chrétiens du pays.
Les responsables du gouvernement nigérian nient avoir versé de l’argent au groupe armé qui le 21 novembre a enlevé près de 300 élèves et membres du personnel de l’internat Saint Mary, dans le centre de l’État du Niger. Au moins 50 d’entre eux avaient réussi à échapper aux ravisseurs.
Boko Haram, qui mène une insurrection sanglante depuis 2009 dans le nord-est du Nigeria et s’est spécialisé dans les enlèvements de masse, n’a pas été directement lié à ce kidnapping.
Mais plusieurs sources sécuritaires ont affirmé à l’AFP que l’un de ses commandants les plus redoutés en était à l’origine. Il s’agit du jihadiste Sadiku, à la tête d’une cellule dans l’État du Niger.
Cet homme tristement célèbre est accusé d’avoir mené en 2022 un spectaculaire attentat à la bombe et à l’arme à feu contre un train reliant la capitale Abuja à Kaduna, qui lui avait déjà permis de récupérer une somme considérable en échange de la libération de ses otages, parmi lesquels des banquiers et des fonctionnaires.
Son implication a également été confirmée au chercheur Vincent Foucher, spécialiste du conflit jihadiste au Nigeria, par une source proche des jihadistes et une autre source au sein du gouvernement.
Pression de Trump
Retenus dans un camp près de Borgu, à 370 kilomètres de Minna, la capitale de l’État du Niger, les élèves et le personnel de St. Mary’s ont été libérés après deux semaines de négociations menées par le conseiller à la sécurité nationale Nuhu Ribadu.
Selon quatre sources proches des négociations, ils ont recouvré la liberté après le versement par le gouvernement d’une «énorme» rançon.
Le montant total a été estimé à 40 millions de nairas par personne, soit environ sept millions de dollars au total, par une de ces sources. Une autre a évoqué un montant nettement inférieur de deux milliards de nairas (1,5 million de dollars) en tout.
Les Services de sécurité nigérians (DSS) ont catégoriquement nié avoir payé la moindre somme, affirmant que «les agents du gouvernement ne paient pas de rançons».
Mais un porte-parole a déclaré que si une famille souhaite libérer ses proches, personne ne peut l’en empêcher.
Le Nigeria est sous forte pression diplomatique depuis que Donald Trump a dénoncé à l’automne dernier la «persécution» des chrétiens par des «terroristes islamistes» dans le pays le plus peuplé d’Afrique. Les États-Unis ont mené des frappes aériennes le jour de Noël visant des jihadistes dans l’État de Sokoto (nord-ouest).
Abuja et les experts de la région rejettent cette grille d’analyse, les violences touchant indistinctement les fidèles des deux religions dans ce pays divisé entre un nord principalement musulman et un sud majoritairement chrétien.
Les enlèvements de masse ont connu une recrudescence ces derniers mois, touchant en majorité des musulmans, mais celui de St. Mary’s a été le plus médiatisé.
Le pays est depuis longtemps en proie à des kidnapping massifs, les criminels et les groupes jihadistes collaborant parfois pour extorquer des millions aux familles des otages, et les autorités semblent impuissantes à les arrêter.
Les lois criminalisant le paiement de rançons n’ont pas mis fin à cette épidémie, avec 828 enlèvements comptabilisés pour la seule année 2025, selon l’observatoire américain Armed Conflict Location & Event Data (ACLED).
C’est plus que le Mexique et la Colombie réunis. Les enlèvements «impliquent souvent plusieurs victimes», a expliqué Ladd Serwat, analyste de l’ACLED pour l’Afrique. Seuls le Cameroun voisin et la Birmanie ont connu un nombre plus élevé.
«Industrie de l’enlèvement»
L’enlèvement de St. Mary’s est intervenu alors que, selon certaines informations, les hommes de Sadiku avaient quitté leur bastion de Shiroro et avaient besoin de fonds, rapporte M. Foucher, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS).
«Leur mission a toujours été d’obtenir de l’argent» pour les dirigeants de Boko Haram dans le nord-est, poursuit-il.
Dans le cadre de l’accord concernant les enfants de St. Mary, des sources ont indiqué que Boko Haram avait également exigé que l’armée nigériane autorise les habitants du village d’Audu Fari, dans la région de Borgu, à rentrer chez eux après en avoir été chassés par les militaires.
Audu Fari a servi de voie d’approvisionnement pour Sadiku et ses combattants, ainsi que de lieu de transit pour leurs familles qui se rendaient dans ses camps depuis les bastions de Boko Haram dans le nord-est.
En 2022, le Nigeria a adopté une loi criminalisant le paiement de rançons, avec des peines d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à 15 ans.
Mais des Nigérians continuent de payer pour libérer leurs proches, pendant que les autorités ferment les yeux.
La crise des kidnappings est devenue «une industrie structurée et lucrative» qui a rapporté quelque 1,66 million de dollars entre juillet 2024 et juin 2025, selon un rapport récent de SBM Intelligence, un cabinet de conseil basé à Lagos.
Les groupes armés et les criminels se sont tournés vers les enlèvements pour gagner rapidement de l’argent dans un pays où plus de la moitié de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté et où les inégalités sont abyssales.
Selon des sources sécuritaires, les autorités ont à plusieurs reprises versé de l’argent pour sauver des victimes d’enlèvements massifs et de personnalités très en vue.
Lors d’un enlèvement de masse dans l’État de Kaduna, où plus de 180 fidèles chrétiens ont été capturés en janvier, le gouverneur local a exclu le paiement d’une rançon. Les victimes ont été libérées trois semaines plus tard, mais aucun détail sur les négociations n’a été rendu public.
En décembre 2020, les autorités de l’État de Katsina ont versé 30 millions de nairas (près de 78.000 dollars) pour la libération de 340 écoliers kidnappées dans un lycée de la ville de Kankara.
Le cerveau de cet enlèvement, Awwalun Daudawa, a confirmé le paiement de cette somme dans une conversation téléphonique avec un intermédiaire dont l’enregistrement a fuité.
Le conseiller à la sécurité nationale Nuhu Ribadu a plusieurs fois obtenu la libération de victimes aux mains de bandits sans que rien ne leur soit versé, a toujours insisté son bureau.
La NSA n’a pas répondu aux multiples demandes de réaction de l’AFP.
Intermédiaires
Un autre porte-parole sécuritaire a qualifié de «fausses informations» les allégations selon lesquelles une rançon aurait été déposée par hélicoptère. «Soyons rationnels. C’est une erreur. C’est ridicule. C’est presque inimaginable», a-t-il affirmé.
Mais un analyste de l’État de Zamfara, dans le nord-ouest du pays, touché par les enlèvements, estime «impossible que les bandits continuent à libérer les personnes qu’ils ont kidnappées sans obtenir de paiement en échange».
«Le gouvernement nie ce que nous savons tous, à savoir qu’il paie des rançons lorsque des écoliers et des victimes de haut rang sont concernés», a-t-il ajouté sous couvert d’anonymat.
Dans certains cas, des membres des forces de l’ordre servent d’intermédiaires pour faciliter la remise de l’argent aux ravisseurs, a raconté à l’AFP Abubakar Abdulkarim, un habitant de Minna.
M. Abdulkarim a demandé l’aide des forces de l’ordre pour remettre 4.000 dollars aux criminels qui avaient enlevé son frère aîné alors qu’il travaillait dans sa ferme à Kontagora, dans l’État du Niger.
Parfois, les familles des victimes qui n’ont pas de moyens ont recours au financement participatif pour collecter des fonds.
Au début de l’année, une cagnotte en ligne a circulé, affichant la photo d’un chef traditionnel du sud-ouest du Nigeria, kidnappé le soir du Nouvel An, afin de collecter les 11.400 dollars exigés par ses ravisseurs.
