Chaque jour, sur les routes et aux artères, taxis et véhicules informels transportent leurs clients. Pourtant, derrière le ronronnement des moteurs se cache une pratique illégale qui a pris de l’ampleur ces dernières années; il s’agit de l’adaptation artisanale des moteurs pour fonctionner avec du butane, un gaz normalement réservé à un usage domestique.
Selon riverains et usagers, cette pratique se développe malgré les risques importants qu’elle fait courir aux conducteurs et à leurs passagers.
«On est toujours témoins d’explosions de véhicules du fait que les conducteurs utilisent le gaz pour alimenter leurs voitures au lieu de l’essence ou du gasoil. Ils mettent en danger la vie des passagers à longueur de journée. Dernièrement, un wôrô-wôrô s’est enflammé avec le chauffeur à l’intérieur au rond-point du palais de la justice de Yopougon. Personne n’a pu rien faire pour le sauver», raconte Abdoulaye Kader, citoyen très remonté contre cette pratique.
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Le butane n’est pas conçu pour être utilisé comme carburant automobile; son usage détourné accroît les risques d’incendie et d’explosion, notamment lors du transvasement entre les bouteilles et les systèmes installés dans les véhicules. «Avec le prix du carburant qui flambe, nous n’arrivons plus à joindre les deux bouts. Une recharge de gaz coûte bien moins cher que des litres d’essence ou de gasoil», confie un chauffeur de taxi rencontré à Grand-Bassam.
Même si les risques liés à l’utilisation du gaz butane pour alimenter la voiture demeurent énormes, certains y trouvent leur compte. Pour eux l’utilisation du gaz est plus économique. À défaut de pouvoir supporter le coût élevé de l’essence ou du gasoil, plusieurs conducteurs ont opté pour ce combustible «moins cher» et plus accessible issu de circuits illégaux de transvasement.
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«En Côte d’Ivoire le carburant est trop cher. Avec l’essence je dois faire le plein du réservoir à 30.000 Fcfa chaque jour. Dans ces conditions, comment je peux faire la recette ? Mais avec quatre bonbonnes de fait-tout à 8.000 Fcfa, j’arrive à faire les courses toute la journée et de bien m’en sortir. Pourquoi aller me fatiguer pour prendre du carburant?», questionne Alassane Issouf, chauffeur de taxi wôrô wôrô à Yopougon.
Et d’ajouter, «d’ailleurs, je n’ai jamais été inquiété ni interpelé par les forces de l’ordre depuis que je roule avec le gaz. Et pour pouvoir mettre fin à cette pratique, il va falloir diminuer le prix du carburant à la pompe. Les risques, il y en a mais c’est Dieu qui nous protège», confie un conduscteur qui utilise le gaz butane depuis plus de quatre ans pour alimenter son véhicule.
La pratique continue de prospérer sous le regard impuissant des autorités pourtant le cadre légal est clair. La loi n° 92-469 du 30 juillet 1992 interdit formellement l’utilisation du gaz butane destiné à la consommation domestique comme carburant pour véhicules, sous peine de sanctions pénales et financières.
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C’est dans ce contexte que dans certaines villes comme Tiassalé, le maire a fait traquer tous les conducteurs utilisant le gaz butane en lieu et place du carburant et a mis fin au phénomène. Aujourd’hui, cette ville sert d’exemple en matière de sécurité routière.
Pour les populations, cette situation est doublement anxiogène ; d’un côté elles disent être exposées aux odeurs incommodantes de gaz et de l’autre, elles redoutent les accidents et les explosions. «On a constamment la peur au ventre une fois à bord de ces véhicules. Non seulement on respire l’odeur du gaz et pis, à la moindre étincelle c’est l’explosion assurée. Il faut que l’Etat se mette au travail pour sévir contre ceux continuent de faire ça», martèle Légué Noël, un usager.
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Pour Soumahoro Mamadou, président de la maison des transporteurs de Côte d’Ivoire, «les administrateurs des transports devraient faire plus d’efforts en subventionnant les transporteurs vu l’état de vétusté des véhicules en Côte d’Ivoire qui fait qu’ils consomment beaucoup de carburant alors que le coût est cher. Cela permettra de moins consommer et par conséquent, faciliter l’accès au carburant. Les autorités devraient multiplier les opérations de contrôle et de sensibilisation».
Le phénomène du gaz butane utilisé comme carburant dans le transport urbain en Côte d’Ivoire signe un échec partiel de la régulation et une réponse sociale aux difficultés économiques de certains chauffeurs.
Un taximan en train de faire le plein de butane de manière artisanale.. E. Djidja/Le360 Afrique
Mais le coût humain et sécuritaire est tangible et appelle à des réponses coordonnées: renforcement de la sécurité routière, alternatives économiques pour les transporteurs, sensibilisation des populations et application stricte de la loi.
En attendant, la peur reste palpable. Entre besoin de survivre économiquement et respect des normes de sécurité, conducteurs et usagers se trouvent pris au milieu d’un débat qui les dépasse.






