Crimes rituels au Gabon: faut-il restaurer la peine de mort? La question qui hante les esprits

Un rassemblement de jeunes manifestants contre les enlèvements d'enfants et crimes de sang à Libreville

Le 18/01/2026 à 17h28

VidéoQu’ont en commun les crimes qualifiés de rituels? Le mobile: la confection à partir d’organes humains d’objets-pouvoirs définis comme fétiches, selon l’expression d’une universitaire qui a consacré en 2023 sa thèse de doctorat à ce sujet. Actuellement, la peur et l’indignation grandissent à Libreville. Fin décembre, une cinquantaine de personnes ont marché pour dénoncer assassinats et disparitions d’enfants, un phénomène qui hante les Gabonais. La peine de mort a été abolie en 2010.

Rapidement interrompue par la police pour défaut d’autorisation, la marche pacifique contre les rituels de sang à Libreville en décembre 2025 a marqué un nouveau seuil dans la mobilisation citoyenne contre les crimes rituels et les violences faites aux plus vulnérables.

Parmi les manifestants, Mario Opounga exprime un sentiment partagé par beaucoup: l’incompréhension face au silence des autorités. «Chaque fois nous enregistrons des recrutements massifs dans l’armée. Mais paradoxalement nos enfants, nos femmes sont sacrifiés, nous nous indignons du silence des autorités devant la gravité de la situation. S’il le faut, nous irons jusqu’au bout», affirme-t-il, déterminé.

Munis de sifflets aux sons stridents, les participants ont scandé des slogans et entonné des chants hostiles à ces crimes de sang. Cette manifestation reflète une angoisse collective ravivée par la médiatisation récente de plusieurs affaires sordides, dont celle du jeune Ngueba Loko Pascal Cameron, 13 ans, retrouvé mort dans une fosse derrière son domicile familial.

Flash back. Les crimes qualifiés de rituels semblent prendre racine dans certaines croyances et pratiques qui remontent à la nuit des temps mais que le temps n’a pu abolir.

En 2023, Luce Manomba Obame soutenait sa thèse à l’Ecole doctorale des hautes études de Paris. Dans ce travail de recherche intitulé «Le crime rituel au Gabon, vers une anthropologie religieuse du corps-matière forte», l’auteure parle de «meurtres dont les victimes ont subi une ablation d’organes, selon les cas d’yeux, de langue, de cœur, de parties génitales. Selon l’opinion publique gabonaise, ces organes extraits serviraient à la confection ou à l’alimentation d’objets-pouvoirs définis localement comme fétiches».

Ainsi, ces meurtres ont en commun un mobile, celui de fabriquer des «fétiches» aux pouvoirs surnaturels.

Dans ce climat de tension, les familles des victimes réclament justice et transparence. Ingrid Pemba, grand-mère d’un défunt, témoigne d’une lassitude amère: «On veut la justice. On ne peut pas nous demander de laisser les autorités faire leur travail alors qu’on a jamais de suite.» Sa voix porte le poids d’un deuil mêlé à la colère de l’impunité présumée.

Sous la pression sociale, les autorités ont ouvert un débat sensible: le retour de la peine de mort, abolie en 2010. La dernière exécution au Gabon remonte à 1985. Lors de ses vœux à l’administration, le président Oligui Nguema n’a pas écarté cette hypothèse, renvoyant la question à une future consultation populaire.

Dans la société gabonaise, les avis sont tranchés. Pour certains, comme Junior Ella Ndong, étudiant, la mesure apparaît comme une réponse nécessaire à la montée de la criminalité. «En ce moment, nous faisons face à un taux de criminalité qui augmente au Gabon. Faire revenir la peine de mort, moi je trouve que c’est une bonne idée. Elle permettra de dissuader les criminels qui n’ont plus peur de la prison», estime-t-il.

D’autres, en revanche, appellent à la prudence. François Ondo Ondo met en garde contre les risques de dérive, «L’exécution de la peine doit tenir compte des situations du crime. Attention à ne pas systématiquement la pratiquer sur tous les présumés criminels qui peuvent être innocents.»

Un rappel à l’équilibre entre fermeté et justice, dans un système judiciaire parfois fragilisé.

La dimension dissuasive de la peine capitale est également remise en question par une partie de la jeunesse. Joel Moigni, étudiant, s’oppose à son rétablissement: «Je suis contre la peine de mort… La plupart des études ont montré ailleurs qu’elle ne permet pas toujours de baisser la courbe de la criminalité.»

Son argument s’appuie sur des références internationales, invitant à une réflexion dépassionnée.

Enfin, pour des citoyens comme Clémentine Leflem, également étudiante, une décision d’une telle portée ne saurait être prise sans une large consultation démocratique. «Une question comme celle de la peine de mort doit faire l’objet d’un référendum. Et là, il faudrait accompagner cette mesure par des garde-fous», préconise-t-elle, insistant sur l’importance de cadres juridiques et éthiques solides.

Alors que le débat s’installe, entre indignation populaire et réponse pénale, le Gabon se trouve à la croisée des chemins. La question dépasse le cadre légal et interroge la capacité de l’État à protéger ses citoyens, à rendre une justice crédible, et à apaiser une société traumatisée par la violence. La suite dépendra autant des décisions politiques que de la voix d’un peuple en quête de sécurité et de paix.

Par Ismael Obiang Nze (Libreville, correspondance)
Le 18/01/2026 à 17h28