«Historiquement, le marigot de Mbao a été utilisé par les communautés locales pour diverses activités. Les marigots sont souvent des lieux de pêche, d’agriculture et de collecte de ressources naturelles. Ils fournissent également de l’eau pour l’irrigation et le bétail. Les populations locales ont développé une connaissance approfondie de ces écosystèmes et des pratiques durables pour en tirer parti sans les dégrader».
Cette présentation d’un spécialiste suffit pour se convaincre que la vie du marigot de Mbao, dans la région de Dakar, a d’abord été un long fleuve tranquille avant que la catastrophe vienne tout bouleverser, mettant en péril l’environnement, la santé des populations riveraines et le patrimoine historique d’une localité plus ancienne que Dakar elle-même.
Sur les berges du marigot de Mbao, Mor Badiane, riverain de longue date, peine à cacher son émotion. Il se souvient d’un lieu vivant où les habitants se baignaient, pêchaient et consommaient les poissons issus de ces eaux. Aujourd’hui, il décrit un environnement totalement défiguré par les rejets d’eaux usées et l’incivisme de certains habitants.
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«Je me baignais, nous y pêchions et mangions des poissons. Mais maintenant, regardez: ce marigot ressemble plutôt à une vaste fosse septique qui accueille les déchets et les eaux usées de toute la commune de Mbao, Keur Massar et Rufisque. Le problème provient des canalisations installées sous le magistère du président Wade et de l’incivisme des riverains, qui ont utilisé ces canaux, les ont percés et les ont détournés pour y déverser leurs eaux usées. Depuis, l’eau s’est polluée et a changé de couleur pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui.»
À quelques mètres de là, Babacar, habitant de Mbao, raconte avec nostalgie la transformation brutale d’un espace qui faisait autrefois la fierté de toute la commune. Selon lui, la faune qui fréquentait régulièrement le marigot a pratiquement disparu sous l’effet de la pollution.
«Il y a quelques années, ce marigot faisait la fierté de la commune. Il était aménagé et les gens venaient ici se promener. Plusieurs espèces d’animaux vivaient même aux environs et venaient s’abreuver ici en toute quiétude et en toute sécurité. Mais maintenant, plus rien, l’endroit se meurt. Les rares animaux qui viennent ici observent les lieux avant de s’enfuir. Tout cela à cause des branchements clandestins des fosses septiques.»
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Face à une situation qui se dégrade depuis plusieurs décennies, Mor Badiane interpelle directement les autorités. Malgré les nombreux projets annoncés au fil des années, il affirme ne constater aucune amélioration concrète sur le terrain et réclame des réponses.
«On entend parler de projets financés par la Banque mondiale, mais sur le terrain, voyez par vous-même, il n’y a rien et cela dure depuis l’époque de l’ancien président Abdoulaye Wade. Nous avons juste une question: qu’est-ce qui retarde l’exécution de ces projets? Nous aimerions vraiment le savoir.»
Pourtant, le marigot de Mbao n’est pas un simple point d’eau. Cette zone humide joue un rôle essentiel dans l’équilibre écologique de la région de Dakar. Pendant des générations, elle a servi de réservoir naturel, de zone de pêche, d’espace agricole et de régulateur des eaux de pluie.
Elle constituait également un refuge pour de nombreuses espèces animales et végétales.
Mais l’urbanisation rapide de la banlieue dakaroise a profondément bouleversé cet équilibre. L’absence de réseaux d’assainissement adaptés, les raccordements clandestins aux canalisations, les déversements d’eaux usées domestiques et parfois industriels ont progressivement transformé cet écosystème en réceptacle de pollution.
Les conséquences sont déjà visibles. Le 9 novembre 2020, des milliers de mulets avaient été retrouvés morts dans le marigot. Les analyses réalisées à l’époque avaient établi un lien direct avec l’extrême niveau de pollution du cours d’eau.
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Les autorités environnementales avaient alors reconnu que le milieu était devenu particulièrement hostile à la vie aquatique.
Aujourd’hui, les inquiétudes dépassent largement le seul cadre écologique. Les populations dénoncent également la saturation du marigot, qui ne parvient plus à assurer son rôle naturel d’évacuation des eaux vers la mer. Résultat: les risques d’inondation augmentent dans plusieurs secteurs de Mbao et de Keur Massar.
Pour de nombreux acteurs locaux, la priorité est désormais claire: draguer le marigot afin de restaurer son lit naturel et empêcher les débordements. Mais au-delà des mesures d’urgence, ils réclament surtout une vision durable intégrant assainissement, aménagement écologique, pisciculture et valorisation du patrimoine naturel.
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Cette situation n’est pas sans rappeler celle de la baie de Hann, longtemps considérée comme l’un des sites les plus pollués du Sénégal avant le lancement de vastes programmes de dépollution. Elle évoque également les menaces qui pèsent sur le Lac Rose, symbole touristique mondialement connu, dont l’écosystème fragile fait aujourd’hui l’objet d’une attention particulière des pouvoirs publics.
Car derrière cette eau devenue noire se cache bien plus qu’un problème environnemental. C’est une mémoire collective qui disparaît, un patrimoine naturel qui s’efface et un mode de vie qui s’éteint lentement.
Si rien n’est fait rapidement, le marigot de Mbao pourrait devenir l’un des plus grands symboles de l’échec de la gestion environnementale dans la région de Dakar. Mais si les autorités, les collectivités et les populations unissent leurs efforts, il peut encore redevenir ce qu’il a longtemps été : une richesse écologique, économique et culturelle au cœur de la banlieue sénégalaise.
