Dakar. Technopôle de Pikine: un poumon vert menacé d’asphyxie

Le 19/04/2026 à 09h49

VidéoÀ quelques encablures des klaxons et des embouteillages de la banlieue dakaroise, le temps s’arrête. Ici, on entend l’eau clapoter et les ailes des migrateurs fendre l’air. Ici, c’est le Technopôle, un poumon de 650 hectares que Dakar oublie de protéger.

À l’heure où Dakar suffoque sous l’effet d’une urbanisation galopante, le Technopôle de Pikine apparaît comme une respiration rare. Entre lacs, zones humides et étendues verdoyantes, ce site naturel d’environ 650 hectares constitue l’un des derniers remparts écologiques de la capitale sénégalaise.

Pourtant, derrière cette richesse environnementale, se cache une réalité plus nuancée, faite de luttes quotidiennes, de manque de moyens et d’un sentiment d’abandon.

À quelques encablures des axes routiers saturés et des quartiers densément peuplés, le contraste frappe. Ici, le tumulte urbain cède la place au calme des eaux et au chant des oiseaux migrateurs.

Ce fragile équilibre, essentiel à la biodiversité et au bien-être urbain, repose aussi sur des hommes et des femmes qui exploitent la terre avec persévérance.

Parmi eux, Fallou Sène, maraîcher et fleuriste, fait partie de ces pionniers qui ont transformé un espace autrefois hostile en zone productive. Installé depuis plusieurs années, il cultive aussi bien des légumes que des fleurs, contribuant à la valorisation économique du site.

«Nous produisons du gazon aux salades. Nous sommes spécialisés dans la production de fleurs et la culture maraîchère. Quand nous nous sommes installés ici, la zone était inutilisable; nous l’avons rentabilisée. C’était dur, mais nous y croyions».

Non loin de là, Bara Pouye, jardinier et fleuriste, observe avec lucidité les limites qui freinent leur activité. Pour lui, le potentiel du Technopôle est immense, mais encore largement sous-exploité.

«Notre principal souci est le manque d’eau. L’eau présente ici est salée, ce qui altère la qualité de notre production. Si l’on pouvait nous aider à obtenir une eau de bonne qualité… Je pense que les Sénégalais n’ont pas conscience de l’importance des fleurs. Si on nous soutenait, tous ceux qui passent par ici seraient émerveillés par la beauté de l’endroit.»

Au-delà de l’aspect esthétique et écologique, le Technopôle est aussi un espace de subsistance. Pape Faye, maraîcher, incarne cette agriculture vivrière qui pourrait jouer un rôle clé dans le développement économique du pays, si elle bénéficiait d’un meilleur accompagnement.

«Nous demandons au Président Diomaye de nous aider davantage. Il doit investir plus dans l’agriculture s’il veut développer le Sénégal. Le paysan est brave et travailleur, mais malheureusement freiné par le manque de moyens. Si l’on nous finançait, nous pourrions porter l’économie du pays. Ce manque de considération est à l’origine de notre retard.»

Le Technopôle ne se limite pas à ces activités agricoles. Véritable sanctuaire écologique, il abrite une biodiversité remarquable avec près de 239 espèces d’oiseaux recensées, dont de nombreux migrateurs. Ses huit lacs jouent un rôle crucial dans la régulation climatique et l’équilibre environnemental de Dakar. Mais ce poumon vert est en danger.

L’urbanisation anarchique, les dépôts d’ordures, les rejets d’eaux usées et la prolifération du typha menacent son existence. Malgré les efforts de préservation et les initiatives de valorisation, comme la transformation du typha en combustible écologique, les moyens restent insuffisants face à l’ampleur des défis.

Ainsi, le Technopôle de Pikine se présente comme un paradoxe: un espace vital pour l’équilibre écologique et économique, mais encore marginalisé.

Entre espoir et abandon, il continue de respirer… difficilement. Si rien n’est fait pour renforcer sa protection et soutenir ceux qui le font vivre, le Technopôle risque de perdre peu à peu son rôle de refuge naturel. Pourtant, entre ses eaux fragiles et ses terres fertiles, se dessine une opportunité unique: celle de réconcilier ville, nature et développement durable.

Par Moustapha Cissé (Dakar, correspondance)
Le 19/04/2026 à 09h49