Le Brésil, le Sénégal et l’Algérie seraient fiscalement perdant avant même d’entrer sur les terrains de la coupe du Monde FIFA 2026, pendant que le Maroc et l’Égypte négocient avec un bouclier troué.
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Le 11 juin prochain, l’Afrique du Sud ouvrira le bal du plus grand Mondial de l’histoire face au Mexique. Seize jours plus tard, le Maroc entamera sa campagne contre le Brésil à East Rutherford, New Jersey. Même compétition, même ambition sportive. Mais sur le plan fiscal, ces deux sélections africaines ne jouent pas dans la même division. L’une bénéficie d’une convention fiscale protectrice signée en 1977; l’autre affronte, en plus de Neymar, un prélèvement fédéral de 30% sur ses gains américains.
Mondial 2026: le tableau de bord fiscal des dix sélections africaines
| Pays | Convention fiscale avec les États-Unis | Article spécifique «artistes/athlètes» | Retenue fédérale estimée | Groupe | Lieux des matchs de groupe | Principales jock taxes étatiques exposées | Charge de conformité (estimation par joueur) |
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Maroc | Oui (1977) | Oui (Art. 17) | Réduite, mais primes de joueurs exposées | C | East Rutherford (NJ), Foxborough (MA), Atlanta (GA) | 10,75% (NJ) ; 9% (MA) ; 4,99% (GA) | 5 000 – 15 000 $ (ITIN, 1040-NR, CWA, duty days) |
| Égypte | Oui | Non détaillée dans le rapport | Dépend du contenu exact du traité | G | Seattle (WA), Vancouver (Canada), Seattle (WA) | Aucune (0 % WA + exemption Canada) | 5 000 – 15 000 $ (ITIN, 1040-NR, CWA, duty days) |
| Afrique du Sud | Oui | Non détaillée | Dépend du contenu exact du traité | A | Estadio Azteca (Mexico, Mexique), Mercedes-Benz Stadium (Atlanta, Géorgie, États-Unis), Estadio BBVA (Monterrey, Mexique) | Mexique: impôt fédéral de 25% brut sur les revenus de source mexicaine (deux matchs) – l’exemption fiscale accordée aux fédérations ne couvre pas les joueurs.États-Unis: 4,99% (Géorgie) pour le match à Atlanta. | 5 000 – 15 000 $ (conformité multi-juridictions : ITIN, 1040-NR, déclarations mexicaines,duty days) |
| Sénégal | Non | - | 30 % automatique sur les revenus de source US | I | Deux matchs à East Rutherford (NJ) | 10,75 % (NJ) pour ces deux matchs | 5 000 – 15 000 $ (ITIN, 1040-NR, CWA, duty days), sans possibilité d’allègement fédéral |
| Algérie | Non | - | 30 % automatique | J | Kansas City Stadium (Arrowhead), San Francisco Bay Area Stadium (Silicon Valley) | Missouri : ~7,7% ; Californie : 13,3% | 5 000 – 15 000 $ (ITIN, 1040-NR, CWA, duty days) |
| Ghana | Non | - | 30 % automatique, sur les revenus de source US (un seul match) | L | BMO Field (Toronto, Canada), Gillette Stadium (Foxborough, MA), BMO Field (Toronto, Canada) | Canada: exemption fiscale complète pour les deux matchs à Toronto. États-Unis: Massachusetts - taux marginal de 9% (5% + surtaxe de 4% au-delà de 1 107 750 $) pour le match à Foxborough. | 5 000 – 15 000 $ (conformité multi-pays : ITIN, 1040-NR, déclaration Massachusetts,duty daystransfrontaliers) |
| Tunisie | Non | - | 30 % automatique sur les revenus de source US (un seul match) | F | Estadio BBVA (Monterrey, Mexique), Estadio BBVA (Monterrey, Mexique), Arrowhead Stadium (Kansas City, MO, États-Unis) | Mexique: impôt fédéral de 25% brut sur les revenus de source mexicaine pour les deux matchs (l’exemption FIFA ne couvre pas les joueurs). États-Unis: Missouri - triple imposition (~7,7%: État 4,7% + retenue non-résident 2% + taxe municipale de Kansas City 1%). | 5 000 – 15 000 $ (conformité multi-pays : ITIN, 1040-NR, déclarations Missouri, obligations fiscales mexicaines,duty days) |
| Côte d’Ivoire | Non | - | 30 % automatique sur les revenus de source US (deux matchs) | E | Lincoln Financial Field (Philadelphie, PA), BMO Field (Toronto, Canada), Lincoln Financial Field (Philadelphie, PA) | Philadelphie: combinaison État + local de 6,50% (Pennsylvanie 3,07% + taxe municipale non-résident 3,43%). Canada: exemption complète pour le match à Toronto. | 5 000 – 15 000 $ (conformité multi-pays : ITIN, 1040-NR, déclarations Pennsylvanie et Philadelphie,duty daystransfrontaliers) |
| RD Congo | Non | - | 30 % automatique sur les revenus de source US (nombre de matchs US encore indéterminé) | K | Confirmé: NRG Stadium (Houston, TX, États-Unis). Probables (zone Centrale): stades à Houston, Kansas City (MO), Arlington/Dallas (TX), Mexico, Guadalajara ou Monterrey (Mexique). | Houston: 0 % (Texas sans impôt sur le revenu). Scénarios possibles pour les deux autres matchs: fiscalité nulle (Texas, exemption Mexique si applicable ?), ou jusqu’à ~7,7% (Missouri) voire 25% brut (Mexique). Le bilan final reste suspendu à la confirmation des stades. | 5 000 – 15 000 $ (conformité potentiellement multi-pays: ITIN, 1040-NR, déclarations selon les États, obligations mexicaines éventuelles) |
| Cap-Vert | Non | - | 30 % automatique sur les revenus de source US (trois matchs) | H | Mercedes-Benz Stadium (Atlanta, GA), Hard Rock Stadium (Miami, FL), NRG Stadium (Houston, TX) | Atlanta: 4,99% (Géorgie). Miami: 0% (Floride). Houston: 0% (Texas). Aucun impôt local additionnel. | 5 000 – 15 000 $ (ITIN, 1040-NR, déclaration Géorgie,duty daysdans trois États) |
Sources: Greenback Expat Tax Services; Presse.
Le rapport que vient de publier Greenback Expat Tax Services, société américaine de préparation fiscale pour expatriés, spécialisée dans les déclarations d’impôts des citoyens américains vivant à l’étranger dresse une cartographie inédite de ce champ de bataille invisible. Pour les dix nations africaines qualifiées, la conclusion est sans appel: le tirage au sort des groupes n’a pas seulement déterminé des adversaires sportifs, il a aussi scellé des destins fiscaux radicalement différents.
Le Maroc, protégé mais pas immunisé
Le Maroc est, avec l’Égypte et l’Afrique du Sud, l’un des rares pays africains à disposer d’une convention fiscale avec Washington. Signé à Rabat le 1er août 1977 et entré en vigueur en décembre 1981, ce traité place la Fédération royale marocaine de football dans une position structurellement plus favorable que la majorité de ses homologues du continent.
Mais ce bouclier a des trous. D’abord, les conventions fiscales américaines couvrent exclusivement les impôts fédéraux. Comme le souligne Greenback, «un joueur peut être totalement exonéré d’impôt fédéral en vertu d’une clause ‘fonds publics’ tout en devant 10,75% au New Jersey ou 13,3% à la Californie. La protection s’arrête à la frontière de l’État». Or, le Maroc jouera ses trois matchs de groupe dans des juridictions à fiscalité élevée: East Rutherford (New Jersey, 10,75%), Foxborough (Massachusetts, 9%) et Atlanta (Géorgie, 4,99%). Aucune de ces enceintes ne figure parmi les quatre stades à fiscalité zéro que sont Dallas, Houston, Miami et Seattle.
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Ensuite, l’article 17 de la convention américano-marocaine, notamment la clause «artistes et athlètes» permet au pays hôte d’imposer les revenus de performance dès le premier jour, sans attendre le seuil des 183 jours de résidence. Certes, les revenus opérationnels de la Fédération et les indemnités de délégation devraient bénéficier de la protection conventionnelle. Mais les primes individuelles des joueurs et les bonus de match restent exposés aux règles locales.
L’enjeu est loin d’être théorique. Greenback l’illustre par une comparaison entre un joueur brésilien et un joueur anglais, tous deux percevant un million de dollars de gains de tournoi. Le Brésilien, sans traité, subit une retenue fédérale de 300.000 dollars (30% sur le brut), à laquelle s’ajoutent 124 500 dollars d’impôts d’État californiens et new-jersiais. Le joueur anglais, protégé par le traité de 2001 et muni d’un Central Withholding Agreement (CWA), voit sa retenue fédérale tomber à 150.000 dollars. Mais, et c’est là le piège, les impôts d’État restent identiques: 88 667 dollars pour la Californie, 35.833 pour le New Jersey. Résultat: le joueur anglais paie finalement 21.937 dollars de plus que le Brésilien, malgré un taux fédéral deux fois moindre.
Pour le Maroc, leçon à retenir: le traité de 1977 réduit l’exposition fédérale, mais les Lions de l’Atlas devront de toute façon acquitter les jock taxes du New Jersey, du Massachusetts et de la Géorgie. «Les traités agissent comme un bouclier contre l’IRS, mais la protection s’arrête à la frontière de l’État», insiste le rapport.
Sénégal, Algérie, Ghana: la triple peine
Ces trois poids lourds du football africain partagent un point commun qui coûtera cher: aucun n’a signé de convention fiscale avec les États-Unis. Conséquence directe: leurs joueurs sont soumis à la retenue fédérale de 30% sur leurs revenus de source américaine, sans aucune possibilité d’allègement ou de Central Withholding Agreement.
Mike Wallace, PDG de Greenback, résume la mécanique de ce dispositif: «deux équipes peuvent gagner le même montant grâce à ce tournoi et en conserver des sommes très différentes, uniquement en fonction des villes qui leur ont été attribuées lors du tirage au sort. Pour une équipe, être placée à Dallas plutôt qu’à Los Angeles représente un écart de plusieurs millions de dollars».
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Pour le Sénégal, le tirage au sort a été particulièrement cruel. Placé dans le Groupe I, les Lions de la Teranga disputeront deux de leurs trois matchs de poule au MetLife Stadium d’East Rutherford. La sentence est lourde: 30% de retenue fédérale, plus 10,75% d’impôt d’État sur le revenu du New Jersey. Greenback qualifie ce scénario de «main la plus dure du tournoi».
L’Algérie, elle, évoluera dans un groupe comprenant l’Argentine, la Jordanie et l’Autriche. Le rapport ne détaille pas la ventilation géographique des Fennecs, mais le principe reste identique: en l’absence de traité, chaque dollar gagné sur le sol américain subira la retenue de 30%, avant même l’application des impôts d’État concernés.
Le Ghana, cinquième participation à un Mondial, est logé à la même enseigne. Pour ces trois nations, la charge fiscale fédérale est incompressible.
Les Requins bleus du Cap-Vert: Le Cap-Vert, unique nation africaine à découvrir le Mondial, bénéficie d'un tirage fiscal étonnamment doux pour un pays sans convention. Deux de ses trois matchs se déroulent dans des États sans impôt sur le revenu (Floride et Texas). Seul le match d'Atlanta déclenche une jock tax de 4,99%, bien inférieure aux taux californiens ou new-jersiais. La retenue fédérale de 30% reste, elle, incompressible sur l'ensemble des gains américains. Parmi les nations sans traité, les Requins bleus pourraient afficher la facture étatique la plus légère du contingent africain, juste derrière le Ghana (un seul match taxable, mais au taux de 9%).
L’Égypte et l’Afrique du Sud: les angles morts conventionnels
L’Égypte et l’Afrique du Sud disposent de conventions fiscales avec Washington, mais le rapport Greenback ne les inclut pas dans son spectre de protection détaillé. La raison est probablement structurelle: toutes les conventions ne comportent pas d’article spécifique sur les athlètes, et certaines utilisent des formulations de «services personnels» moins protectrices que l’article 17 moderne.
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Le rapport met d’ailleurs en garde contre les fausses évidences. La Corée du Sud, pourtant liée par un traité de 1976, en est l’exemple parfait: son texte, antérieur aux modèles contemporains de rémunération sportive, ne contient aucun article dédié aux athlètes. «L’analyse fiscale passe par les dispositions générales sur les services personnels plutôt que par un cadre Article 17 dédié», précise Greenback. Le résultat n’est pas une protection plus faible, mais une complexité structurelle qui exige des précautions juridiques particulières.
Pour l’Égypte comme pour l’Afrique du Sud, le niveau exact de protection dépendra donc du contenu précis de leurs traités respectifs. Un travail d’analyse que les fédérations devraient initier bien avant le coup d’envoi.
Côte d’Ivoire, RD Congo, Tunisie, Cap-Vert
Ces quatre nations n’ont aucune convention fiscale avec les États-Unis. La RD Congo, qui retrouve le Mondial après 52 ans d’absence, est particulièrement exposée: ses Léopards évolueront dans le Groupe K face au Portugal, à l’Ouzbékistan et à la Colombie. Quel que soit le lieu de leurs matchs, le prélèvement fédéral de 30% s’appliquera.
La Tunisie, septième participation à un Mondial mais jamais qualifiée pour le second tour, fait face au même mur fiscal. Les Aigles de Carthage affrontent les Pays-Bas, le Japon et la Suède. Un groupe difficile sur le plan sportif, et fiscalement pénalisant si les matchs se déroulent dans des États à fort prélèvement.
Le Cap-Vert, petit poucet de la compétition avec ses 600 000 habitants, découvre le Mondial dans un groupe qui compte l’Espagne, l’Uruguay et l’Arabie saoudite. Pour les Requins bleus, l’enjeu est double: exister sportivement, et ne pas voir une part disproportionnée de leurs revenus absorbée par la machine fiscale américaine.
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Au-delà des taux, Greenback attire l’attention sur un problème structurel rarement évoqué: le coût fixe de la mise en conformité fiscale. Obtenir un Individual Taxpayer Identification Number (ITIN - en français Numéro d’identification fiscale individuel), déposer le formulaire 1040-NR, négocier un CWA, produire les déclarations de non-résident pour chaque État concerné, documenter les duty days («jours de service» ou «jours travaillés»): l’ensemble de ces démarches coûte entre 5.000 et 15.000 dollars par joueur.
Pour une star percevant plusieurs millions, c’est un poste budgétaire secondaire. Mais pour un joueur gagnant 400.000 dollars par an, dont la charge fiscale d’État réelle pourrait n’être que de 8.000 à 12.000 dollars, le coût de la conformité «peut quasiment égaler l’impôt lui-même», relève le rapport. «Cela crée un fardeau financier régressif pour les joueurs de milieu de tableau».
En clair, le système américain de la jock tax (*) frappe de manière inversement proportionnelle aux revenus: plus un joueur est modeste, plus le poids relatif de sa mise en conformité est lourd.
Le rapport Greenback ne fait pas de recommandations politiques. Il constate des faits. Premier constat: aucune juridiction hôte n’accorde d’exemption fiscale aux joueurs. Le New Jersey examine même le projet de loi S4111, qui instaurerait une surtaxe temporaire pendant les semaines de matchs au MetLife Stadium. La Californie maintient ses 13,3% sans état d’âme. «La FIFA n’a pas obtenu d’exemption fédérale générale pour les 48 nations participantes, ce qui signifie que les équipes jouant sur le sol américain sont confrontées à l’empilement complet des impôts fédéraux, étatiques et locaux», résume le document.
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Deuxième constat: le Canada et le Mexique ont, eux, accordé des exemptions fiscales complètes à toutes les fédérations participantes. Le contraste est saisissant. Une équipe qui jouerait ses matchs à Vancouver ou Guadalajara repartirait sans avoir négocié avec l’IRS, sans ITIN, sans CWA. Une équipe affectée à Los Angeles, East Rutherford ou Boston doit, elle, mobiliser une armée de fiscalistes avant même d’entrer sur le terrain.
Troisième constat: les clauses «fonds publics», qui pourraient exonérer les équipes nationales dont le déplacement est financé par leur gouvernement, sont présentes dans les traités allemand, français, espagnol et mexicain, mais absentes des conventions britannique et japonaise. «L’Allemagne exige que la visite soit «substantiellement soutenue» par des fonds publics; la France utilise le terme «principalement, ce qui implique un seuil majoritaire et fixe une barre plus élevée pour le même avantage», détaille Greenback. Pour les pays africains, la question ne se pose même pas: sans traité ou sans article 17, ces nuances leur sont étrangères.
Une Coupe du monde, deux réalités
Le 19 juillet prochain, une équipe soulèvera le trophée au MetLife Stadium. Ce jour-là, les projecteurs seront braqués sur le vainqueur sportif. Mais dans les bureaux des fédérations africaines, une autre réalité se jouera: celle des déclarations fiscales à produire, des retenues à régulariser, des duty days à documenter.
Pour le Maroc, mieux armé que les 9 autres pays africains participant à la compétition, grâce au traité de 1977, la vigilance reste de mise: le bouclier fédéral n’arrête pas les jock taxes étatiques. Pour le Sénégal, l’Algérie, le Ghana, la Tunisie, la RDC, la Côte d’Ivoire et le Cap-Vert, l’absence totale de convention transforme chaque match aux États-Unis en une ponction garantie de 30%, avant même l’addition des États.
«La fenêtre de planification se referme déjà», avertit Mike Wallace. Pour les fédérations africaines qui n’auraient pas encore engagé leurs conseillers fiscaux, le temps presse. Le tirage au sort a parlé. Il ne désigne pas seulement des adversaires, mais aussi des créanciers.
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(*) La jock tax est un impôt sur le revenu étatique (et parfois local) qui est prélevé aux travailleurs non-résidents, principalement les athlètes professionnels et les créateurs/artistes, sur la partie de leur rémunération gagnée dans un État où ils ne résident pas.










