Les chiffres que la Commission européenne vient de publier pour l’exercice 2025 dessinent une géographie intéressante à analyser en matière de mobilité entre l’Afrique et l’espace Schengen. Alors que les consulats des Vingt-neuf ont traité près de 12 millions de demandes de visas de court séjour dans le monde, un niveau encore loin des 17 millions de 2019, le continent africain, observé depuis ses postes consulaires, raconte une tout autre histoire que celle d’une simple reprise post-pandémie.
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Demandes massives, taux de refus vertigineux, visas à entrées multiples distribués au compte-gouttes ou au contraire avec une largesse sélective: quatre classements, établis à partir du fichier consolidé de la Commission, suffisent à révéler un système à plusieurs vitesses, où le droit à la mobilité se négocie pays par pays, et parfois à l’intérieur d’une même région.
Top 10 africain par visas Schengen délivrés
| Rang | Pays africain | Visas délivrés |
|---|---|---|
| 1 | Maroc | 480.354 |
| 2 | Algérie | 284.267 |
| 3 | Afrique du Sud | 183.798 |
| 4 | Égypte | 169.915 |
| 5 | Tunisie | 149.805 |
| 6 | Nigeria | 57.061 |
| 7 | Côte d’Ivoire | 56.502 |
| 8 | Kenya | 50.517 |
| 9 | Angola | 39. 362 |
| 10 | Sénégal | 34.233 |
Source: Commission Européenne.
Ce qui frappe en 2025, c’est moins le volume global que l’épaisseur de la barrière qui s’est installée durablement devant une partie de l’Afrique, peut-on observer des mobilités euro-méditerranéennes. Nous avons d’un côté une Afrique du Sud qui obtient presque tout ce qu’elle demande, et de l’autre des pays comme les Comores ou la Guinée-Bissau où plus d’une demande sur deux se heurte à un refus. Les chiffres ne parlent plus seulement de gestion migratoire, mais de confiance, ou de défiance, institutionnalisée.
Le Maroc, champion toutes catégories
Le premier enseignement est l’écrasante domination du Maroc. Avec 619 827 demandes de visas uniformes déposées sur son sol en 2025, le royaume chérifien ne représente pas moins de 30% du volume total des dix premiers postes africains. Il est aussi le seul pays du continent à figurer dans le top 5 mondial des pays d’origine des demandes, aux côtés de la Chine, de la Turquie, de l’Inde et de la Russie.
Mais le Maroc ne capte pas seulement les requêtes mais également les visas délivrés: 480.354 précieux sésames, soit 32% des octrois enregistrés sur les dix plus gros marchés consulaires africains.
La conversion est solide (77,5% des demandes aboutissent) et, signe de confiance consulaire, 55,2% des visas accordés sont à entrées multiples (MEV). Ce taux élevé de MEV suggère une population de demandeurs perçus comme récurrents, fiables, insérés dans des circuits économiques ou familiaux lisibles par les services consulaires. Des chiffres qui dessinent un partenariat migratoire mature, où la mobilité est largement facilitée, même si 114.320 refus rappellent que la barrière n’est jamais totalement levée.
Top 10 africain par volume de demandes de visas
| Rang | Pays africain | Demandes de visas |
|---|---|---|
| 1 | Maroc | 619.827 |
| 2 | Algérie | 416.739 |
| 3 | Égypte | 226.865 |
| 4 | Afrique du Sud | 195.946 |
| 5 | Tunisie | 188.579 |
| 6 | Nigeria | 113.359 |
| 7 | Côte d’Ivoire | 81.886 |
| 8 | Kenya | 77.760 |
| 9 | Angola | 72.766 |
| 10 | Sénégal | 71.923 |
Source: Commission Européenne.
Derrière ce colosse, l’Algérie occupe une position ambiguë. Avec 416.739 demandes, elle se hisse au deuxième rang par le volume, mais la mécanique se grippe: 127.936 demandes n’aboutissent pas, ce qui en fait le plus gros contingent absolu de visas non délivrés de tout le continent. Le taux de refus y atteint 31%, et la part de visas à entrées multiples chute à 33,7%, moitié moins qu’en Afrique du Sud.
On perçoit ici une relation marquée par une certaine crispation: la demande est forte, mais la réponse consulaire reste plus restrictive, privilégiant le visa à entrée unique et laissant de nombreux postulants au bord du chemin.
Passeport sénégalais. Le Sénégal est le seul pays africain figurant à la fois dans le top 10 des demandes visa Schengen et dans le top 5 des taux de refus, avec 51,9 % de non-délivrance.
L’exception sud-africaine
Parmi les puissances économiques du continent, l’Afrique du Sud incarne le pôle opposé. Le pays se classe quatrième en volume de demandes (195.946) mais troisième en visas délivrés (183.798), avec un taux de conversion de 93,8% (le plus élevé à l’échelle du contient. Les refus y sont anecdotiques: 10 203 seulement, soit 5,3% de taux de non-délivrance, un chiffre qui ferait pâlir d’envie la plupart des capitales africaines. Surtout, 73,1% des visas octroyés sont des MEV.
Une telle proportion signifie que pour les Sud-Africains, le visa Schengen fonctionne de facto comme une autorisation de circulation pluriannuelle, leur permettant d’entrer et sortir de l’espace européen sans entrave. Une réalité qui contraste frontalement avec les files d’attente et les dossiers rejetés qui s’accumulent plus au nord.
L’écart entre l’Afrique du Sud et des géants démographiques comme le Nigeria (47,9% de refus) ou le Sénégal (51,9%) est à ce point abyssal qu’il interroge la cohérence d’une politique censée appliquer les mêmes règles aux 29 pays Schengen.
Le classement par taux de non-délivrance, qui gomme l’effet de taille des marchés consulaires, dresse un portrait encore plus acéré de l’Afrique des visas refusés. En tête, les Comores affichent un taux de 55%: sur 2 538 demandes, 1.355 ont été rejetées. La Guinée-Bissau suit à 54,3%, avec une particularité: aucun visa à entrée unique (LTV) n’a été délivré, ce qui signifie que l’intégralité des 2.751 visas accordés étaient à entrées multiples, un paradoxe qui suggère que seuls les demandeurs aux profils suffisamment robustes pour prétendre à un MEV franchissent la porte, les autres restant systématiquement sur le carreau. Le Burundi, à 53,4%, complète un trio où la majorité des demandes se solde par une fin de non-recevoir.
Top 10 africain par nombre absolu de visas refusés
| Rang | Pays africain | Visas refusés |
|---|---|---|
| 1 | Algérie | 127.936 |
| 2 | Maroc | 114.320 |
| 3 | Égypte | 54.354 |
| 4 | Nigeria | 53.196 |
| 5 | Sénégal | 36.980 |
| 6 | Tunisie | 36.673 |
| 7 | Angola | 32.712 |
| 8 | Ghana | 29.354 |
| 9 | Côte d’Ivoire | 25.969 |
| 10 | Kenya | 25.227 |
Source: Commission Européenne.
Mais ce sont les volumes qui donnent la pleine mesure du phénomène. Le Sénégal et le Nigeria, présents à la fois dans le top 10 des demandes et dans celui des taux de refus, conjuguent des marchés importants et des rejets de masse. Le Sénégal, avec 71.923 demandes et 51,9% de refus, voit plus de la moitié de ses postulants éconduits. Le Nigeria, avec 113.359 demandes, accuse 47,9% de non-délivrance, et seuls 29,3% des visas délivrés sont à entrées multiples, le plus bas niveau parmi les poids lourds du classement par volume.
L’Angola, le Ghana, le Mali et le Togo affichent tous des taux supérieurs à 40%. Des pourcentages qui sont trois à quatre fois supérieurs à la moyenne mondiale de 14,8% communiquée par la Commission pour l’ensemble des consulats Schengen. L’Afrique n’est donc pas seulement le continent où l’on demande beaucoup: elle est celui où l’on refuse massivement.
À volume de demandes comparable, le passeport sud-africain ouvre des portes qu’un passeport sénégalais ou nigérian ferme automatiquement, peut-on constater. A l’analyse des chiffres, l’on peut aisément dire que «ce n’est pas seulement une question de risque migratoire individuel ; c’est une présomption de risque collective, inscrite dans une lecture statistique qui finit par produire les inégalités qu’elle prétend gérer».
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L’indicateur MEV est un excellent révélateur du degré de sérénité avec lequel les États Schengen envisagent le retour des voyageurs. Dans le jargon des statistiques Schengen, MEV est l’abréviation de Multiple Entry Visa, soit en français visa à entrées multiples. En Afrique du Sud (73,1%), au Maroc (55,2%) ou en Égypte (55%), une large majorité des visas délivrés permettent des allers-retours réguliers, ce qui fluidifie les échanges d’affaires, les collaborations académiques et les liens familiaux. En revanche, au Nigeria (29,3%), au Sénégal (32,7%), en Algérie (33,7%) ou en Guinée (32,5%), la part des MEV s’effondre.
Ces pays, qui concentrent pourtant des demandes nombreuses, se voient enfermés dans une logique de visa à entrée unique, obligeant les voyageurs à recommencer un processus long et coûteux à chaque déplacement. Une économie de la mobilité restreinte qui freine l’émergence d’une classe d’affaires régulière et pénalise les diasporas qui structurent pourtant une part significative des transferts financiers vers le continent.
La Côte d’Ivoire fait figure d’intermédiaire: avec 47,2% de MEV pour 81 886 demandes, elle dépasse ses voisins immédiats tout en restant très en deçà du trio de tête. Le Kenya (35,1%) et l’Angola (45,3%) se situent dans une zone médiane, mais la faiblesse de leur taux de délivrance global (respectivement 64,9% et 54,1%) tempère tout optimisme.
Top 10 africain par nombre de visas à entrées multiples (MEV) délivrés
| Rang | Pays africain | Nombre de MEV délivrés |
|---|---|---|
| 1 | Maroc | 265 244 |
| 2 | Afrique du Sud | 134 338 |
| 3 | Algérie | 95 918 |
| 4 | Égypte | 93 473 |
| 5 | Tunisie | 78 750 |
| 6 | Côte d’Ivoire | 26 667 |
| 7 | Libye | 25 614 |
| 8 | Angola | 17 823 |
| 9 | Kenya | 17 749 |
| 10 | Nigeria | 16 700 |
Source: Commission Européenne.
Le paradoxe algérien
Le classement par nombre absolu de visas non délivrés offre une perspective complémentaire, utile pour mesurer l’impact humain et économique des décisions consulaires. L’Algérie y culmine avec 127.936 refus, devant le Maroc (114.320) et l’Égypte (54.354). Le chiffre algérien est directement lié à un volume de demandes très élevé, puisque le taux de non-délivrance y est de 31%, inférieur à celui du Sénégal ou du Nigeria. Un constat nuance la lecture: l’Algérie n’est pas le pays où l’on refuse le plus sévèrement, mais celui où le nombre absolu de portes claquées est le plus grand, ce qui génère une insatisfaction sociale de masse et nourrit un sentiment d’injustice, régulièrement instrumentalisé dans le débat bilatéral avec les capitales européennes.
Le Maroc, malgré un taux de refus modéré de 19,2%, génère mécaniquement le deuxième plus gros bataillon de déçus (114.320 personnes) précisément parce qu’il est le premier marché consulaire du continent.
La douleur statistique change de nature: au Sénégal ou en Guinée, c’est la probabilité individuelle d’échec qui est écrasante; au Maroc ou en Algérie, c’est l’accumulation des échecs individuels qui crée une onde de choc collective.
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La publication de ces données intervient cinq mois après l’adoption, en janvier 2026, de la toute première Stratégie de l’UE en matière de visas. Ce document-cadre, mentionné par la Direction générale de la migration et des affaires intérieures, entend articuler la politique des visas avec les intérêts à long terme de l’Union, en tenant compte «de la mobilité croissante ainsi que des conséquences de l’instabilité régionale et de la compétition géopolitique».
Traduit dans les faits, cela signifie que les décisions consulaires ne relèvent plus seulement d’une évaluation individuelle du risque migratoire, mais s’insèrent dans une diplomatie des visas où les relations bilatérales, la coopération en matière de réadmission, les intérêts économiques et la rivalité avec d’autres puissances influencent la distribution des sésames.
Les taux de refus à plus de 50% relevés aux Comores, en Guinée-Bissau ou au Sénégal peuvent ainsi être lus comme le symptôme d’une politique qui, sous couvert d’évaluation du «risque», opère un tri massif entre les pays jugés partenaires sûrs, car dotés de classes moyennes solvables, de régimes de contrôle aux frontières alignés sur les attentes européennes, ou d’accords de réadmission effectifs, et les autres, considérés comme des foyers d’émigration irrégulière.
Dans cette géométrie variable, l’Afrique du Sud, avec son économie développée et son profil migratoire très différent, bénéficie d’un traitement de faveur, tandis que des nations ouest-africaines ou d’Afrique centrale paient le prix de préjugés statistiques difficiles à renverser.
Une reprise en trompe-l’œil
Globalement, les 10 millions de visas délivrés dans le monde en 2025 (+3% par rapport à 2024) et les près de 12 millions de demandes (+1,8 %) restent inférieurs aux standards de 2019. Mais en Afrique, la demande a largement retrouvé son élan, et ce sont les refus qui empêchent les courbes de se rejoindre.
La légère baisse du taux de refus dans certains pays (Algérie, Éthiopie) ne compense pas les hausses marquées au Cap-Vert, en RD Congo, au Sénégal ou au Burundi, confirmant une tendance au durcissement sélectif. La proportion de visas à entrées multiples a elle-même reculé à l’échelle mondiale (51,2% contre 52,2% en 2024), un frémissement qui, à l’échelle africaine, se traduit par une raréfaction des MEV dans les pays déjà les plus mal lotis.
Top 10 africain par taux de visas refusés
| Rang | Pays africain | Taux de visas refusés |
|---|---|---|
| 1 | Comores | 55% |
| 2 | Guinée-Bissau | 54,3% |
| 3 | Burundi | 53,4% |
| 4 | Guinée | 52,1% |
| 5 | Sénégal | 51,9% |
| 6 | Nigeria | 47,9% |
| 7 | Ghana | 46,5% |
| 8 | Angola | 45,4% |
| 9 | Mali | 42,5% |
| 10 | Togo | 40,2% |
Source: Commission Européenne.




