Invasion de criquets pèlerins: le Maroc en rempart, la Mauritanie sous-équipée, le Sahel en sursis

Un essaim de criquets pèlerins à Meru, au Kenya en février 2021

Un essaim de criquets pèlerins à Meru, au Kenya en février 2021. AFP or licensors

Le 09/07/2026 à 08h30

Le Bulletin acridien de la FAO dresse le portrait d’une Afrique occidentale qui avance en ordre dispersé face au criquet pèlerin. Des nuées d’ailés immatures prendront bientôt la route du sud. À Nouakchott, Bamako, Niamey, personne ne les a encore vus. Mais selon la FAO, les criquets pèlerins arrivent.

Le dernier Bulletin sur le criquet pèlerin de la FAO (n°573), publié le 7 juillet 2026 dresse une cartographie à plusieurs vitesses du risque acridien en Afrique. Alors que le Maroc absorbe l’essentiel de la pression avec des traitements massifs, l’Algérie voit éclore des foyers secondaires, la Mauritanie inquiète par son dénuement opérationnel, et une large bande sahélienne, du Mali au Tchad, demeure officiellement indemne mais sous haute menace migratoire. Trois profils africains émergent de ce bulletin: la forteresse qui lutte, le corridor fragile, et les territoires en alerte muette.

Avec 87.363 hectares traités en juin, soit 98,7% des surfaces aspergées dans toute la Région occidentale, le Maroc porte à lui seul l’effort de lutte. Les opérations aériennes ont couvert 33.500 hectares, signe d’une mobilisation logistique qui tranche avec les autres pays de la région.

Sur le terrain, la situation reste pourtant tendue. La mue des bandes larvaires s’est achevée, laissant place à des groupes d’ailés immatures «généralisés» du Souss à l’Oriental, entre Tan-Tan et Errachidia. Le bulletin précise que des adultes ont déjà été observés en accouplement près de la côte et dans la région d’Errachidia: la maturation a commencé, même si la majorité des ailés restent immatures.

Profils de risque et capacités de riposte des pays

CatégoriePaysTraitements (ha)Diagnostic cléRisque principal
La forteresse qui lutteMaroc87 363Pullulation contenue par une riposte massive ; maturation enclenchée mais groupes encore majoritairement immatures et mobilesExportation de la crise vers le sud avant neutralisation complète ; nouvelle génération si ponte dans le Nord-Est
Corridor fragileAlgérie1 070Foyer secondaire actif avec reproduction échelonnée (larves 2e–5e stades) ; traitement modeste au solAmplification de la vague migratoire descendante si les prospections et traitements ne sont pas intensifiés
Corridor fragileMauritanie68Couverture de surveillance insuffisante ; décalage entre signalements locaux et capacités de prospection ; moyens de traitement quasi inexistantsTête de pont pour une reproduction estivale débordant sur le Sénégal et le Mali
Territoires en alerte muetteMali, Niger, Tchad0Aucun criquet signalé mais conditions écologiques déjà favorables (ZCIT anormalement au nord, pluies précoces, végétation en réponse)Reproduction estivale non détectée pouvant causer des dégâts significatifs avant découverte
Territoires en alerte muetteSénégal, Libye0Aucun criquet signalé ; situés sur les trajectoires migratoires probablesArrivée d’adultes épars ou de petits groupes
Pays en veille sans menaceTunisie, Égypte0Aucun criquet détecté ; végétation sèche ou limitée aux zones irriguéesAucun développement significatif attendu
Pays en veille sans menaceSoudan, Érythrée0Aucun criquet signalé ; pluies légères dans les zones de reproduction estivalePetite échelle possible, sans signification majeure
L’Afrique absente du risqueAfrique orientale, centrale et Golfe de Guinée (18 pays)0Aucun criquet signalé ; aucun développement significatif probableNégligeable pour la période considérée

Source: FAO.

Le Maroc a déployé une réponse hors norme, mais nous sommes à un moment charnière. Des ailés copulent déjà, ce qui signifie qu’une nouvelle génération pourrait apparaître si les conditions de ponte sont réunies, notamment dans le Nord-Est. En parallèle, la plupart des groupes restent immatures et mobiles. Le risque, c’est qu’ils glissent vers le sud avant d’avoir pu être neutralisés.

Le bulletin prévoit que des petits essaims pourraient se former et que la maturation progressera, tandis que l’essentiel des groupes prendra la direction de la Mauritanie et du Sahel. La végétation, encore verte dans les vallées du Souss et du Massa, mais en train de sécher au sud de l’Atlas dans le Draa et le Tafilalet, pourrait hâter ce mouvement. Le Maroc se retrouve donc dans une position ambivalente: acteur exemplaire de la lutte, il est aussi le réservoir d’une population susceptible d’exporter la crise vers le sud.

Propagation discrète en Algérie

Loin des chiffres marocains, l’Algérie a traité 1.070 hectares en juin, principalement au sol. Des groupes d’ailés immatures ont été détectés près de Tindouf, Béni Abbès, Béchar et Adrar. Surtout, des larves solitaires du 2e au 5e stade ont été observées au sud-est d’Ouargla et près de Timimoun, preuve que la reproduction se poursuit. La végétation, bien que sèche entre Tindouf et Aïn Sefra, reste verte dans l’intérieur près de Timimoun, entre Adrar et Reggane, et au nord-est vers Ouargla.

L’Algérie n’est pas un simple couloir de transit, elle est un foyer secondaire sous-estimé. La présence de larves à plusieurs stades indique une reproduction échelonnée. Avec les pluies légères à modérées qui sont tombées dans le sud et le centre, et les prévisions de maturation dans le nord-ouest, le pays pourrait générer lui-même des groupes supplémentaires qui migreraient ensuite vers la Mauritanie et le Mali.

Le bulletin table sur l’apparition de nouveaux groupes d’ailés dans l’ouest algérien et sur une migration progressive des populations printanières du nord vers les zones de reproduction estivale du sud et du sud-est. L’Algérie incarne ce profil intermédiaire: un front secondaire discret, mais qui, faute d’intensification des prospections et des traitements, pourrait amplifier la vague descendante.

Le point des traitements antiacridiens

PaysSurfaces traitées (ha)Part du total Région occidentale (%)Mode de traitementÉcart avec le mois précédent
Maroc87 36398,7%Terrestre et aérien (33 500 ha par air)Forte hausse (mai: 41 946 ha pour l’ensemble de la région)
Algérie1 0701,2%Traitements au sol uniquementNon précisé
Mauritanie680,08%Traitements au sol uniquementNon précisé
Mali00%Aucune opérationAucune
Niger00%Aucune opérationAucune
Tchad00%Aucune opérationAucune
Total Région occidentale88 501100%-Doublement par rapport à mai (41 946 ha)

Source: FAO.

Le bulletin mauritanien est le plus dissonant. Début juin, des groupes d’ailés ont été signalés par les populations locales dans plusieurs régions, de l’Adrar au Gorgol. Pourtant, les prospections officielles de la deuxième décade n’ont retrouvé que des adultes solitaires isolés et épars, en phase de maturation ou déjà mûrs, entre N’beika et Tidjikja, et des immatures isolés près de Kaedi, à la frontière sénégalaise. Seulement 68 hectares ont été traités, un chiffre symbolique au regard des 88 501 hectares aspergés dans la sous-région.

Le contraste entre les témoignages locaux et les résultats de prospection peut s’expliquer par la mobilité des groupes, mais il révèle surtout une couverture de surveillance insuffisante. La végétation est majoritairement sèche en Inchiri, Adrar, Brakna et Gorgol, mais des îlots verts persistent dans le Tagant, entre Moudjeria et Tidjikja, et des pluies modérées à fortes sont tombées le long de la frontière sud. La Zone de Convergence Intertropicale, restée proche de sa position normale sur la Mauritanie, a apporté des précipitations qui pourraient rendre ces zones attractives pour une reproduction estivale.

Le constat est que la Mauritanie est le maillon faible de la chaîne d’alerte. Les moyens de traitement sont quasi inexistants comparés à la masse de criquets qui pourrait arriver. Le bulletin prévoit l’entrée de plusieurs groupes et de quelques petits essaims en juillet. Avec des sites verts et des pluies dans le sud, le pays pourrait devenir une tête de pont pour une reproduction estivale qui déborderait ensuite sur le Sénégal et le Mali.

Silence radio au Sahel

Mali, Niger, Tchad: aucun criquet n’a été signalé en juin. Pourtant, la lecture des conditions écologiques et des prévisions migratoires place ces trois pays au cœur du risque pour les mois à venir. La zone de convergence intertropicale (ZCIT) s’est positionnée jusqu’à 200 km au nord de sa moyenne au Niger et 300 km au nord au Tchad lors de la première décade, apportant des pluies légères à modérées sur les zones de reproduction estivale du nord malien (Timétrine, Adrar des Ifoghas), de l’Aïr nigérien et du Tamesna, ainsi que du nord tchadien. La végétation commence à répondre, créant un biotope favorable.

Le bulletin prévoit explicitement que des groupes, voire de petits essaims, pourraient arriver du nord en juillet et août. Pour le Mali, il évoque une reproduction estivale qui pourrait débuter dans le nord-est, favorisée par des pluies supplémentaires. Pour le Niger, les régions de l’Aïr et du Tamesna sont citées comme sites potentiels d’arrivée et de reproduction ; le bulletin y juge que des opérations de lutte pourraient être nécessaires. Pour le Tchad, la reproduction estivale pourrait commencer, avec une possibilité d’arrivée de groupes depuis le nord.

Selon la FAO, ces trois pays sont aujourd’hui dans un silence radio qui peut s’avérer trompeur. Les conditions écologiques sont déjà en place grâce à des pluies précoces. Si des ailés, même en nombre modeste, parviennent à entrer sans être détectés, une reproduction estivale peut démarrer discrètement et n’être découverte qu’au moment où les dégâts sont déjà significatifs. La sécurité alimentaire des pasteurs et des agriculteurs du nord Sahel est directement menacée.

Le bulletin appelle à des prospections dans ces trois pays, et à une préparation aux opérations de lutte pour le Niger. Le Sénégal voisin, bien qu’aucun criquet n’y ait été vu, pourrait également recevoir des adultes épars, selon les prévisions.

Le reste du continent

À l’est et au centre du continent, le tableau est radicalement différent. L’Égypte, le Soudan, l’Érythrée, et même la Tunisie au nord, n’ont signalé aucune présence acridienne en juin. Seule une reproduction estivale à petite échelle est jugée possible dans les basses terres érythréennes, l’intérieur du Soudan et l’intérieur du Yémen, mais «aucun développement significatif n’est attendu». L’Afrique orientale et centrale, de l’Éthiopie à la RDC en passant par le Kenya, reste classée en vert: maintien d’une surveillance régulière, sans menace immédiate pour les cultures.

Disons que l’absence de signalements dans ces zones ne signifie pas une absence totale de criquets solitaires, mais la probabilité d’une grégarisation massive est faible pour l’instant. L’attention doit rester focalisée sur le front occidental, car c’est de là que viendra la prochaine secousse, si elle se produit.

Au-delà des chiffres de surfaces traitées et des stades larvaires, le bulletin dessine une géographie des moyens et des vulnérabilités. Le Maroc a investi dans une capacité aérienne et terrestre qui lui permet d’absorber un choc d’envergure, mais il ne peut retenir indéfiniment des populations mobiles. L’Algérie dispose d’une infrastructure de surveillance qui a détecté des foyers larvaires, mais l’effort de traitement reste modeste. La Mauritanie, malgré une tradition de lutte acridienne, apparaît en décalage opérationnel flagrant, au moment précis où elle pourrait devenir le point d’entrée d’une nouvelle dynamique de reproduction. Enfin, les pays sahéliens, déjà confrontés à l’insécurité alimentaire chronique, sont dans l’angle mort des signalements, mais en première ligne des conséquences si les criquets s’y installent.

Disons que ce bulletin n’est pas qu’un inventaire entomologique. C’est un baromètre de la préparation collective. Si le Maroc faiblit, si la Mauritanie n’est pas épaulée rapidement par des moyens supplémentaires, ce sont des millions d’éleveurs et de cultivateurs maliens, nigériens et tchadiens qui risquent de voir leurs pâturages et leurs cultures dévorés. La lutte antiacridienne est aussi une affaire de solidarité transfrontalière.

Dans les prochaines semaines, la trajectoire des vents et l’intensité des pluies sahéliennes détermineront si les groupes d’ailés qui quittent le Maroc et l’Algérie trouvent au sud des conditions propices à une reproduction explosive. Les projecteurs sont braqués sur Nouakchott, Bamako, Niamey et N’Djamena, où l’absence de nouvelles ne devra pas être interprétée comme une absence de danger.

Situation acridienne et réponse opérationnelle des pays africains

PaysNiveau d’alerteSuperficie traitée (ha)Situation en juin 2026Prévision (juillet–août 2026)
MarocCAUTION (Jaune)87 363 ha (dont 33 500 par voie aérienne)Groupes d’ailés immatures généralisés ; accouplements observés près de la côte et à Errachidia ; végétation verte dans le Souss, le Massa, et entre Tan-Tan et Foum ZguidFormation de petits essaims possible ; maturation en cours ; une partie des groupes migrera vers la Mauritanie et le Sahel ; reproduction possible dans le Nord-Est
AlgérieCAUTION (Jaune)1 070 ha (traitements au sol)Groupes d’ailés immatures près de Tindouf, Béni Abbès, Béchar, Adrar ; larves solitaires du 2e au 5e stade à Ouargla et Timimoun ; végétation verte dans l’intérieur (Timimoun, Adrar, Reggane, Ouargla)Nouveaux groupes attendus dans l’Ouest ; maturation et reproduction possibles au Nord-Ouest ; migration vers le sud et le sud-est en fin de période
MauritanieCAUTION (Jaune)68 haGroupes d’ailés signalés par les populations locales (Adrar au Gorgol), mais prospections officielles n’ayant retrouvé que des adultes solitaires isolés et épars ; végétation sèche sauf îlots verts dans le Tagant ; pluies modérées à fortes sur la frontière sudArrivée de plusieurs groupes et de quelques petits essaims attendue en juillet ; reproduction estivale probable dans le sud ; risque de débordement vers le Sénégal et le Mali
MaliCALM (Vert)Aucun traitement signaléAucun criquet signalé en juin ; pluies légères à modérées sur le nord ; végétation en réponse dans les zones de reproduction estivaleArrivée possible d’adultes et de groupes depuis le nord en juillet ; reproduction estivale attendue dans le Nord-Est ; prospections recommandées
NigerCALM (Vert)Aucun traitement signaléAucun criquet signalé en juin ; ZCIT positionnée jusqu’à 200 km au nord de sa moyenne ; pluies légères à modérées sur l’Aïr et le TamesnaArrivée possible d’adultes et de groupes depuis le nord ; reproduction estivale possible dans l’Aïr et le Tamesna ; opérations de lutte jugées potentiellement nécessaires
TchadCALM (Vert)Aucun traitement signaléAucun criquet signalé en juin ; ZCIT positionnée jusqu’à 300 km au nord de sa moyenne ; pluies sur les zones de reproduction du nordArrivée possible de groupes depuis le nord en juillet–août ; reproduction estivale pourrait commencer
SénégalCALM (Vert)Aucun traitement signaléAucun criquet signalé en juinDes adultes épars pourraient arriver du nord ; prospections recommandées
TunisieCALM (Vert)Aucun traitement signaléAucun criquet détecté à Médenine, Gabès, Sidi Bouzid ; végétation en cours de dessèchement dans le centre et le sud-estAucun développement significatif attendu
LibyeNon spécifiéAucun traitement signaléAucun criquet signalé en juinQuelques criquets pourraient être présents dans l’Ouest ; populations attendues vers le sud en juillet ; prospections recommandées
ÉgypteCALM (Vert)Aucun traitement signaléAucun criquet observé (Tushka, Sh. Oweinat, Dakhla, mer Rouge) ; végétation verte dans les zones irriguéesAucun développement significatif attendu
SoudanCALM (Vert)Aucun traitement signaléAucun criquet signalé en juin ; pluies légères à modérées dans le sudReproduction estivale à petite échelle possible dans l’intérieur ; aucun développement significatif attendu
ÉrythréeCALM (Vert)Aucun traitement signaléAucun criquet signalé en juin ; pluies légères dans les basses terres occidentalesReproduction estivale à petite échelle possible dans les basses terres ; aucun développement significatif attendu
Éthiopie, Somalie, Djibouti, Kenya, Ouganda, Tanzanie, RDC, Soudan du SudCALM (Vert)Aucun traitement signaléAucun criquet signalé en juinAucun développement significatif attendu
Afrique de l’Ouest côtière et Golfe de Guinée (Burkina Faso, Bénin, Cabo Verde, Cameroun, Côte d’Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée-Bissau, Liberia, Nigeria, Sierra Leone, Togo)CALM (Vert)Aucun traitement signaléAucun criquet signaléAucun développement significatif probable

Source: FAO.

Par Modeste Kouamé
Le 09/07/2026 à 08h30