Début mars derniers, nous dressions la liste des pays africains les plus exposés au risque d’invasion de criquets pèlerins et leurs périodes critiques, sur la base du bulletin de la FAO. Alors que le printemps 2026 s’achève, un récent bulletin de la FAO dresse une carte africaine à deux vitesses face au criquet pèlerin.
D’un côté, le Maroc, qui concentre l’essentiel de l’activité acridienne et des efforts de lutte, de l’autre, des pays comme l’Algérie ou la Mauritanie, indemnes en avril mais placés sous la menace directe d’une migration imminente.
Derrière les chiffres de superficies traitées et les termes techniques se dessinent des choix de surveillance, de logistique et de coopération régionale qui pourraient faire basculer l’équilibre alimentaire de toute la sous-région.
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Le dispositif de surveillance de la FAO observe une nouvelle génération de larves qui se déploie de Tan-Tan jusqu’au nord d’Agadir, avec des remontées ponctuelles vers Errachidia. De fait, durant la première quinzaine d’avril, des groupes d’ailés matures continuaient de se reproduire dans le sud marocain. Puis, au cours de la seconde moitié du mois, les groupes et bandes larvaires se sont multipliés.
Le bulletin évoque des larves de tous les stades. Les premières éclosions se sont étalées sur plusieurs semaines, créant une superposition générationnelle qui complique le ciblage des traitements.
Une phase de reproduction grégaire d’autant plus préoccupante qu’elle survient après une diminution des groupes d’adultes reproducteurs, signe que l’essentiel des pontes a déjà eu lieu. Les larves observées sont décrites comme «transiens», phénotype de transition entre les phases solitaire et grégaire, qui annonce une possible grégarisation massive.
Des bandes de stades avancés ont été signalées à la mi-avril près de Tan-Tan, un indicateur que le processus de regroupement s’accélère. La présence simultanée de jeunes stades et de bandes plus âgées signifie que les fenêtres de traitement sont désynchronisées d’où l’intérêt de frapper vite et fort sur plusieurs fronts.
Le Maroc a traité 39.009 hectares en avril, dont 9.000 par voie aérienne. Ce chiffre, qui représente plus de 99,9% des surfaces traitées dans toute la Région occidentale sur le mois (l’Algérie n’ayant pulvérisé que 16 hectares près de Béchar), illustre à la fois la vigueur de l’infestation et la capacité de projection du dispositif marocain. Traiter 39.000 hectares en un mois dans des zones souvent difficiles d’accès, en coordonnant unités terrestres et aériennes, c’est une opération logistique majeure, doit-on souligner. Le ratio de 9 000 hectares par voie aérienne prouve que l’on a recours à des moyens lourds pour casser la dynamique de bandes déjà constituées.
Pourtant, la prévision de poursuite de l’apparition de nouveaux groupes et bandes larvaires en mai, au sud des montagnes de l’Atlas, indique que la pression va rester très forte. Il faudra maintenir l’effort de prospection et de contrôle à haute intensité, sous peine de voir des ailés immatures s’échapper.
C’est le lieu de rappeler que les conditions écologiques expliquent en grande partie cette situation. En avril, la Région occidentale a connu des pluies légères à modérées, particulièrement dans la région de l’Oriental marocain et le nord-ouest algérien. La végétation est restée verte dans la majeure partie du sud marocain et dans plusieurs sites de l’ouest algérien, de Tindouf à Aïn Sefra. Un couvert vert continu qui offre une nourriture abondante et des sites de ponte encore humides, qui prolongent la période de reproduction.
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Le bulletin du FAO note que la végétation était déjà en train de sécher dans le sud du Sahara Occidental et dans les montagnes de l’Aïr au Niger, mais des poches vertes localisées subsistaient près de Bir Gandouz et le long de la côte atlantique. Le schéma typique d’une campagne de printemps qui s’étire. Les conditions restent propices dans le nord-ouest, tandis que plus au sud, le dessèchement réduit les habitats favorables. Mais même quelques zones vertes peuvent servir de pont pour des groupes en migration.
Pour détecter ces îlots de verdure et modéliser les déplacements, la FAO s’appuie sur la télédétection. L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) utilise des images satellite pour suivre l’évolution du couvert végétal en temps quasi réel. Le bulletin mentionne explicitement que la végétation était verte au nord de Guelta Zemmur et près de Laâyoune, des zones non évidentes à couvrir par les équipes au sol. Sans ces outils, il y a de quoi passer à côté de sites de reproduction isolés.
Les données satellitaires nourrissent les modèles de prévision de la DLIS, qui annonce désormais deux trajectoires migratoires possibles pour les nouveaux ailés immatures qui émergeront en mai. Certains pourraient se diriger vers le nord-est, en direction de la région de l’Oriental marocain et de l’ouest algérien, où les pluies de fin avril ont maintenu un couvert vert. D’autres pourraient descendre vers le sud et pénétrer en Mauritanie. Nous sommes face à un scénario de bifurcation migratoire qui élargit la zone à risque à plusieurs pays simultanément.
Un essaim de criquets pèlerins. Pour renforcer les capacités locales alors que la pression migratoire s’intensifie, un atelier régional de formation aux techniques d’épandage organisé par la FAO à Agadir, juin 2026.. AFP
Une menace transfrontalière à haut potentiel de contagion
C’est précisément ce risque de dispersion qui inquiète les spécialistes de la gestion transfrontalière. En mai, les premières bandes larvaires au sud de Guelmim devraient donner leurs premiers ailés, et celles plus au nord suivront dans la deuxième quinzaine. Une fenêtre de départ qui coïncide avec l’arrivée des vents saisonniers favorables.
L’Algérie, qui a déjà signalé quelques groupes d’adultes transiens en train de copuler près de Béchar durant la troisième décade d’avril, pourrait voir arriver des renforts significatifs depuis le Maroc. Le bulletin prévoit que la reproduction printanière devienne plus importante dans les zones allant de Chenachane à Naâma, avec l’apparition possible de groupes larvaires à partir de la mi-mai. Le danger, c’est une deuxième génération de reproduction en juin dans l’Oriental marocain et en Algérie, qui amplifierait le phénomène et créerait un réservoir pour les mois suivants.
La Mauritanie n’est pas en reste. Bien qu’aucun criquet n’y ait été signalé en avril, le bulletin de la FAO estime que des groupes d’ailés pourraient arriver du nord en mai ou juin. Le pays a l’expérience des invasions, mais les moyens de surveillance sont plus limités. L’arrivée soudaine de groupes mobiles pourrait surprendre si la prospection n’est pas renforcée. De fait, la FAO recommande explicitement d’intensifier les prospections et de préparer des opérations de contrôle en Mauritanie.
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La Tunisie et la Libye, où aucune présence n’a été détectée en avril, pourraient connaître une reproduction printanière à très petite échelle. En Libye, le bulletin évoque une possible présence localisée dans l’ouest, appelant à y mener des prospections. Au Maghreb central, c’est donc tout l’arc allant de l’Oriental marocain au sud tunisien qui doit élever son niveau de vigilance.
L’enjeu dépasse largement le seul décompte des hectares infestés. Le Maroc est un producteur agricole majeur. La zone actuellement touchée, du Souss jusqu’à l’Oriental en passant par le versant sud de l’Atlas, inclut des cultures maraîchères, des agrumes et des parcours d’élevage. Une pullulation non maîtrisée aurait des conséquences directes sur les revenus des agriculteurs et les prix alimentaires régionaux.
Le fait que 9.000 hectares aient été traités par voie aérienne montre que l’on est déjà dans une logique de protection d’infrastructures agricoles sensibles. Le coût de la lutte est élevé, mais il est sans commune mesure avec les pertes potentielles d’une infestation généralisée. Il faudrait garder à l’esprit que la Région occidentale est classée en “Caution” (niveau jaune), ce qui signifie que la menace sur les cultures est déjà perçue comme réelle.
Plus au sud, l’éventualité d’une migration vers la Mauritanie fait planer un risque sur les zones pastorales du Sahel. Si des ailés arrivent en juin, ils trouveront des pâturages en cours de régénération avec le début de la saison des pluies. Même une petite population fondatrice peut donner naissance à une génération estivale importante, avec des conséquences pour le Sénégal ou le Mali. Certes, pour l’instant, le bulletin ne prévoit rien de significatif pour le Mali, le Niger, le Tchad ou le Sénégal. Mais la situation peut évoluer rapidement en cas d’apports extérieurs.
Le contraste du Maroc avec les autres régions africaines
Pendant que le Maroc concentre toute l’attention, les autres zones africaines sont restées désespérément silencieuses. En Égypte et au Soudan, aucun criquet n’a été observé lors des prospections d’avril, que ce soit le long de la mer Rouge ou dans les oasis intérieures. La végétation y est majoritairement sèche, à l’exception des périmètres irrigués de Tushka, Aswan ou Siwa. La Somalie et l’Éthiopie n’ont pas non plus signalé d’individus. La Région centrale est classée «Calme» (vert), même si de petites reproductions printanières restent possibles à l’intérieur.
Le grand contraste intra-africain illustre à quel point la dynamique du criquet pèlerin est dépendante de configurations météorologiques localisées. Mais l’absence de signalement ne signifie pas absence de criquets solitaires. Il suffit d’une convergence de conditions pour que des populations isolées se grégarisent. C’est pour cela que la surveillance doit rester continue, du Maroc à la Somalie.
Le calendrier qui se profile est serré. La première quinzaine de mai verra l’apparition des premiers ailés immatures au sud de Guelmim, suivis par ceux du nord dans la seconde moitié du mois. Si ces ailés ne sont pas interceptés, ils partiront en migration, déclenchant une deuxième vague de reproduction en juin de l’Oriental marocain jusqu’à l’Algérie occidentale, et vers le sud en Mauritanie. Nous sommes dans une phase de “multiplication active”, chaque semaine perdue peut décupler les effectifs.
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La FAO annonce d’ailleurs deux événements de renforcement des capacités en juin : une formation régionale sur les techniques d’application des pesticides à Agadir du 1er au 7 juin, et un atelier interrégional des responsables de l’information acridienne au Caire du 21 au 25 juin. Ces rendez-vous tombent à point nommé pour harmoniser les protocoles de réponse entre pays de la Ligue arabe et d’Afrique de l’Ouest.
Ainsi, comme l’on peut le constater, la crise est encore évitable, mais un effort collectif est indispensable. Ne dit-on pas qu’une migration de criquets ne connaît pas de frontières administratives. La protection d’un pays ne vaut que si les voisins sont également en état d’alerte et prêts à agir.
Le bulletin de mai prévoit des développements qui, s’ils ne sont pas contrés, pourraient faire passer une partie de l’Afrique du Nord et de l’Ouest d’un niveau de «Caution» à une menace bien plus sérieuse.
Les outils de surveillance, de télédétection et de modélisation existent, les protocoles de traitement ont fait leurs preuves. Il reste à transformer cette intelligence collective en opérations coordonnées, du sud marocain jusqu’aux confins mauritaniens, pour éviter que cette reproduction printanière ne devienne le prélude d’une invasion aux conséquences alimentaires et économiques durables.
Surveillance, traitements et risques acridien: la carte africaine du bulletin FAO d’avril 2026
| Pays | Région FAO | Situation en avril 2026 | Surfaces traitées (avril) | Prévisions mai‑juin 2026 | Niveau de vigilance actuel |
|---|---|---|---|---|---|
| Maroc | Occidentale | Groupes d’ailés matures en reproduction, apparition massive de groupes et bandes larvaires (tous stades) de Tan‑Tan au nord d’Agadir, près d’Errachidia, Tata, Zagora. | 39 009 ha (dont 9 000 ha par voie aérienne) | Poursuite de l’apparition de bandes larvaires en mai, envol d’ailés immatures, double migration possible vers l’Oriental/Algérie et vers la Mauritanie en juin. Maintien indispensable de la lutte à haute intensité. | Caution (jaune) – menace réelle pour les cultures |
| Algérie | Occidentale | Quelques groupes d’ailés transiens matures copulant près de Béchar (2ᵉ moitié d’avril) ; rien à Tindouf, Aïn Sefra, Naama, Adrar. | 16 ha | Renforcement possible avec l’arrivée d’ailés marocains ; reproduction printanière plus significative attendue de Chenachane à Naâma à partir de mi‑mai, apparition possible de groupes larvaires. Deuxième génération en juin. | Caution (jaune) – risque d’aggravation |
| Mauritanie | Occidentale | Aucun criquet signalé en avril. | 0 | Arrivée probable de groupes d’ailés depuis le nord en mai ou juin. Appel de la FAO à intensifier prospections et préparer des opérations de contrôle. | Caution (jaune) – menace directe imminente |
| Tunisie | Occidentale | Aucune détection en avril (gouvernorats du sud). | 0 | Reproduction à très petite échelle possible dans le sud‑est. Aucun développement significatif attendu. | Calme (vert) – veille ordinaire |
| Libye | Occidentale | Aucun criquet | 0 | Possible reproduction à très petite échelle dans l’ouest ; prospections recommandées. | Calme (vert) – présence localisée possible |
| Égypte | Centrale | Aucune observation en avril (mer Rouge, oasis, Sinaï). Végétation majoritairement sèche. | 0 | Très petite reproduction printanière possible si nouvelles pluies. Pas de développement significatif attendu. | Calme (vert) – surveillance de routine |
| Soudan | Centrale | Aucun criquet le long de la côte ou dans les collines de la mer Rouge. Végétation sèche. | 0 | Quelques ailés solitaires possibles dans la vallée du Nil. Rien de significatif. | Calme (vert) – pas de menace |
| Somalie | Centrale | Aucun signalement en avril. | 0 | Très petite reproduction printanière possible dans le nord‑ouest. Rien de significatif. | Calme (vert) – surveillance de routine |
| Éthiopie | Centrale | Aucune observation en avril. | 0 | Aucun développement significatif attendu. | Calme (vert) – pas de menace |
| Mali | Occidentale (périphérie) | Aucun criquet signalé. | 0 | Aucun développement significatif pour l’instant, mais un apport extérieur (depuis la Mauritanie) pourrait changer la donne. | Calme (vert) – veille passive |
| Niger | Occidentale (périphérie) | Aucune observation dans l’Aïr en avril. Végétation sèche. | 0 | Aucun développement significatif attendu. | Calme (vert) – pas de menace |
| Tchad | Occidentale (périphérie) | Aucun signalement en avril. | 0 | Aucun développement significatif attendu. | Calme (vert) – pas de menace |
| Sénégal | Occidentale (périphérie) | Aucun criquet signalé. | 0 | Aucun développement significatif attendu, mais risque indirect lié à une éventuelle génération estivale en Mauritanie. | Calme (vert) – veille passive |
Source: FAO; Desert Locust Bulletin n°571



