Commerce. La Chine exempte les produits d’Afrique de droits de douane: le bénéficiaire n’est pas celui qu’on croit

Un porte conteneur de l'opérateur chinois COSCO.

Le 01/05/2026 à 16h07

C’est à partir de ce 1er mai que les produits de 53 pays africains pourront entrer en Chine en franchise de douane. Une aubaine pour les pays du continent mais aussi, et surtout, Pékin. Cette incitation ne doit pas faire perdre de vue aux pays africains que la transformation de leurs matières premières doit être leur priorité.

C’est acté, à partir de ce vendredi 1er mai 2026, les produits exportés par les pays africains ,-matières premières ou produits transformés- vont entrer sur le marché chinois en franchise des droits de douane, comme l’avait promis la Chine lors du dernier sommet de l’Union africaine en février 2026 à Addis-Abeba.

«À compter du 1er mai 2026, la Chine mettra pleinement en œuvre une mesure de zéro droit de douane à l’égard des 53 pays africains ayant des relations diplomatique avec elle», avait annoncé le président chinois Xi Jinping dans un message adressé au président en exercice de l’Union africain, Joào Lourenço, à l’occasion du 39e sommet de l’organisation.

Pour faciliter l’accès au marché chinois, la Chine avait aussi annoncé la conclusion d’accord économique structurant visant à faciliter l’entrée des produits africains sur son marché et la mise en place de mécanismes devant fluidifier les importations chinoises en provenance du continent africain.

La mesure concerne tous les pays africains à l’exception d’Eswatini, mis à l’écart pour être le seul pays du continent à reconnaitre et à entretenir des relations diplomatiques formelles avec Taïwan.

Cette mesure durera deux ans et sera en vigueur jusqu’au 30 avril 2028. Les pays africains bénéficiaires ne sont pas tenus d’appliquer la réciprocité. Ainsi, la Chine devient la première grande économie à offrir unilatéralement un traitement tarifaire nul et intégral à tous les produits venant de l’Afrique.

En ouvrant son marché aux produits africains, la Chine prend à contre-pied les mesures protectionnistes prônées par le président de la première puissance économique mondiale, Donald Trump et qui touchent particulièrement les pays africains dont nombreux bénéficiaient jusqu’alors des franchises de douane dans le cadre de l’Agoa (African Growth and Opportunity Act).

Cependant, cette mesure, qui intervient dans un contexte de compétition entre la Chine et les États-Unis sur les ressources minières africaines, est autant bénéfique pour les pays africains que pour la Chine.

Pour les pays africains, d’abord, l’accès au marché chinois sans droits de douane devrait se traduire logiquement par une hausse des exportations africaines qui deviendraient plus compétitives que ceux importés d’autres régions soumises aux taxes douanières. Cela aura des impacts positifs sur les pays exportateurs de matières premières (minerais, produits agricoles et hydrocarbures), mais aussi de produits manufacturés.

Ensuite, en accroissant les exportations du continent, cette décision devrait logiquement réduire le déséquilibre abyssal des échanges commerciaux entre les deux partenaires et qui est à l’avantage de la Chine.

Toutefois, le grand gagnant de l’élimination des barrières douanières est la Chine elle-même. Sur le plan diplomatique, en éliminant les droits de douane au profit des pays «ayant des relations diplomatiques» avec Pékin, excluant le seul pays africain ayant reconnu Taïwan, la Chine met la pression sur les pays africains qui serait tentés de nouer des relations avec Taipei et rehausse par là ses relations diplomatiques et géopolitiques avec le continent.

Ensuite, sur le plan purement économique, cette mesure va consolider la position de la Chine en tant que premier partenaire commercial de l’Afrique en contribuant à dynamiser les niveaux des échanges commerciaux entre les deux parties.

Par ailleurs, et c’est un élément très important dans un contexte de compétition accrue: en important des matières premières (minerais, hydrocarbures et produits agricoles) en franchise de douane, la Chine réoriente davantage de flux de ces produits vers elle, sécurise davantage son approvisionnement en ressources naturelles et surtout contribue à l’amélioration de la compétitivité de ses entreprises vis-à-vis des multinationales des pays concurrents (USA, Union européenne, Japon, Turquie, Inde, Russie…) qui, eux, doivent supporter des taxes douanières.

En clair, la décision chinoise n’est ni philanthropique ni désintéressée mais va contribuer à renforcer la diplomatie de Pékin tout en améliorant la compétitivité de ses entreprises à l’échelle mondiale.

Reste qu’il n’est pas certain que cette mesure suffise à elle seule à rééquilibrer les échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique. En effet, en 2025, les échanges sino-africains avaient atteint 348 milliards de dollars, en hausse de 8% par rapport à l’année précédente.

Ceux-ci ont été tirés par les exportations chinoises en hausse de 26% à 225 milliards de dollars, contre des exportations africaines qui n’avaient augmenté que de 5,4% à 123 milliards de dollars, en dépit des exonérations de droits de douane qui bénéficiaient déjà à 33 pays africains.

Ainsi, la balance commerciale était excédentaire de plus de 102 milliards de dollars au profit de la Chine en 2025.

Au premier trimestre 2026, les exportations du continent ont connu un bond significatif de 17,6% à 31,60 milliards de dollars. Toutefois, le bond des exportations chinoises est plus manifeste avec une hausse de 32,1% à 60,66 milliards de dollars, par rapport à la même période de l’année précédente.

C’est dire que malgré le fait que 33 pays africains bénéficient déjà de l’exonération de droits de douane pour leur exportations en Chine, le déficit commercial du continent a été abyssal sur le premier trimestre 2026 avec des exportations chinoises représentant presque le double des importations venant de l’Afrique.

Le continent est devenu le marché d’exportation chinois à la croissance la plus rapide. L’Empire du milieu est aujourd’hui le premier exportateur pour 28 pays africains.

Si l’extension de la franchise de douane à tous les pays africains devrait réduire le déficit commercial du continent vis-à-vis de la Chine, il est certain que celui-ci continuera à persister à un niveau encore élevé à cause de la nature des échanges entre les deux partenaires.

Alors que les exportations africaines sont constituées en très grande partie par des ressources minérales (cobalt, fer, cuivre, terres rares, platine, or, lithium…), des hydrocarbures (pétrole et gaz) et des produits agricoles (agrumes, cacao, arachides, animaux, anacarde…), autrement dit des produits sans ou à faible valeur ajoutée, les importations du continent en provenance de la Chine sont constituées de produits manufacturés à forte valeur ajoutée comme les voitures, les machines-outils, les panneaux solaires, des équipements électroniques, des produits chimiques…

En clair, ce ne sont pas les exonérations douanières sur les produits importés de l’Afrique, alléchantes soient-elles, qui vont rééquilibrer les échanges commerciaux avec l’ogre chinois.

Pour rééquilibrer les échanges, les pays africains doivent faire évoluer la nature de leurs exportations constituées essentiellement de matières premières. Cela implique une valorisation locale via la transformation des ressources naturelles localement. C’est en cela que la coopération avec la Chine sera bénéfique. C’est ce qu’essaye de faire certains pays africains à l’instar de la RDC, de la Zambie et du Zimbabwe qui tentent d’obliger les opérateurs chinois présents dans leurs secteurs miniers à transformer localement les minerais, ne serait-ce qu’assurer une partie de la transformation au lieu des exportations brutes de minerais.

Toutefois, sur ce point, les opérateurs chinois sont réticents, et ce pour diverses raisons. D’abord, en transformant localement, ne serait-ce qu’en partie des ressources naturelles africaines, ils risquent de perdre une partie de la valeur ajoutée des produits made in China au profit des pays africains.

En plus, transformer sur place nécessite des investissements parfois colossaux que Pékin n’avait pas envisagé. En outre, en la transformation locale poussera ces mêmes Chinois à plus de transparence dans l’exploitation des ressources naturelles des pays africains.

Ainsi, la «générosité» chinoise ne doit pas venir à bout de la volonté de plus en plus manifeste des pays africains de sortir du modèle extractif. Au contraire, il leur faudra aller vers la transformation locale et exercer leur souveraineté sur leurs ressources naturelles.

Si l’accès des produits africains sur le marché chinois peut paraître telle aubaine, c’est loin d’être une panacée pour des économies africaines qui souhaitent s’industrialiser et rompre avec l’héritage colonial qui veut cantonner le continent dans un rôle d’exportateur de matières premières et importateur de produits finis.

Par Moussa Diop
Le 01/05/2026 à 16h07