Sénégal. «C’est peut-être bon pour le pays mais pas pour nous»: les riverains remontés contre le port de Bargny

Le port minéralier de Bargny en cours de travaux.

Le 30/04/2026 à 14h27

VidéoConçu pour désengorger le Port autonome de Dakar et renforcer les capacités du Sénégal dans les secteurs énergétique et minier, le port minéralier et vraquier de Bargny, qui devrait être livré fin 2026, s’inscrit dans les priorités nationales de développement des infrastructures maritimes. Mais sur le terrain, ce projet est loin de faire l’unanimité.

La construction du port de Bargny est à 90% achevée, mais sa mise en exploitation effective est conditionnée par la résolution de la question de l’alimentation en eau potable du site.

Cependant, et avant même la livraison de cette infrastructure à 40 km de la capitale et un des projets stratégiques de l’État les riverains s’en plaignent et pour différentes raisons.

À Bargny, une partie des populations dénonce un projet imposé, aux conséquences lourdes sur leur cadre de vie. Mamadou Diop Thioune, habitant de Bargny, ne cache pas son indignation: «Ça ne répond à aucun critère de respect dû à l’environnement. La mer a beaucoup avancé, nous faisons face à une érosion côtière accélérée qui entraîne la délocalisation des populations vers d’autres zones. On nous avait pourtant promis le respect du code de l’environnement, qui prévoit une distance d’au moins 500 mètres entre les installations et les habitations. Mais aujourd’hui, tout a été construit au cœur même des communautés. Tout a été fait de manière à nous priver de nos plages et à empêcher la pêche.»

Au-delà des préoccupations environnementales, ce sont aussi les conditions de vie et les moyens de subsistance qui sont affectés. Les pêcheurs, en première ligne, disent subir de plein fouet les conséquences de l’implantation du port.

Aziz Faye, pêcheur, témoigne: «Avant, nous passions par la plage, mais ce n’est désormais plus possible. Nous sommes obligés de faire un détour, car le port occupe tout l’espace. Il s’étend même jusqu’aux zones qui nous servaient de terres de production agricole. Or, nous, à Lebou, nous ne connaissons que la terre et la mer. La pêche ne marche plus, et nos terres sont désormais occupées par le port. Ce port est peut-être une bonne chose pour le Sénégal, mais pas pour nous, habitants de Bargny. Nous n’avons même plus d’endroit où habiter ni où assurer l’avenir de nos enfants.»

Les habitants dénoncent également un manque de concertation et de transparence autour du projet, notamment en ce qui concerne les études d’impact environnemental.

Mamadou Diop Thioune insiste: «Avant la construction d’un tel projet, il aurait fallu que les études d’impact environnemental soient validées, des enquêtes publiques réalisées et les populations informées. Une telle approche économique ne devrait pas exclure l’écologie. Si cela avait été fait correctement dès le départ, nous n’en serions pas là aujourd’hui. L’impact est clairement négatif.»

Alors que la livraison du port de Bargny-Sendou est annoncée pour la fin de l’année 2026, les acteurs locaux multiplient les interpellations à l’endroit des autorités, appelant à des mesures urgentes pour atténuer les impacts du projet. Ndao Mar, coordonnateur du réseau des Conseils Locaux de Pêche Artisanale du Sénégal, interpelle: «L’État doit prendre en compte tous ces problèmes afin d’y apporter des solutions durables et de garantir la sécurité des populations, ainsi qu’une prise en charge équitable dans le cadre de tout projet. On parle aujourd’hui de Sangomar, de Woodside qui exploite le pétrole et le gaz au large de Rufisque. Mais il existe aussi ce qu’on appelle la RSE, la responsabilité sociétale des entreprises, ainsi que le contenu local, qui doivent être respectés.»

Sur le papier, pourtant, le port de Bargny-Sendou apparaît comme une infrastructure stratégique majeure. Avec ses 480 hectares, ses zones industrielles structurées et ses capacités logistiques importantes, il ambitionne de devenir un hub incontournable du vrac en Afrique de l’Ouest.

Doté d’une capacité initiale de 20 millions de tonnes par an, dont 15 millions dès la première année, il est destiné à traiter minerais, céréales et hydrocarbures.

Le projet prévoit également des installations modernes, avec des zones de stockage de céréales de plusieurs dizaines de milliers de tonnes et des capacités d’hydrocarbures estimées à 400 000 m³. À terme, le port devrait atteindre une capacité de traitement de 12 millions de tonnes de produits vraquiers dès sa troisième année d’exploitation, avec une jetée offrant un tirant d’eau de 18 mètres.

Entre promesse de croissance économique et réalités sociales difficiles, le port de Bargny-Sendou cristallise aujourd’hui les tensions autour du modèle de développement. À l’heure où le Sénégal mise sur ses infrastructures pour accélérer sa transformation, une question demeure: comment concilier ambition nationale et justice locale, sans laisser les populations en marge du progrès?

Par Moustapha Cissé (Dakar, correspondance)
Le 30/04/2026 à 14h27