«Personne ne nous a rien dit»: à Casablanca, les commerçants du marché sénégalais dans l’attente d’une éventuelle délocalisation

Un étal du marché Sénégal à Casablanca.

Le 06/05/2026 à 14h27

VidéoInstallé au cœur de la médina de Casablanca depuis fin 2012, le marché sénégalais s’est imposé comme un espace économique et culturel singulier. Les commerçants interrogés évoquent un environnement stable, malgré des rumeurs persistantes de relocalisation liées aux opérations d’aménagement urbain, sans annonce officielle à ce stade.

À quelques pas de l’avenue des FAR, sur l’esplanade de Bab Lkbir, communément appelée Bab Marrakech, un marché atypique s’est progressivement installé depuis fin 2012. Des ressortissants d’Afrique subsaharienne y déploient une activité commerciale fondée sur des produits artisanaux et un savoir-faire transmis au fil des années. L’organisation du lieu repose sur une présence quotidienne de vendeurs qui proposent des articles confectionnés sur place ou issus de circuits formels et informels, inscrivant ce marché dans une dynamique économique de proximité.

L’environnement immédiat du marché témoigne d’une activité dense, structurée autour d’étals variés et d’une fréquentation mêlant habitants, visiteurs et clients issus de différentes nationalités africaines. L’offre s’étend des vêtements sur mesure aux textiles, en passant par des produits artisanaux, constituant un ensemble commercial qui dépasse la simple logique transactionnelle pour s’inscrire dans une forme d’échange culturel.

Les acteurs présents sur le site décrivent un cadre de travail marqué par la continuité et l’absence de conflits majeurs. Fatou Thiaw, commerçante installée au Maroc depuis six ans, insiste sur cet équilibre: «Ici, nous n’avons pas de plaintes. Je suis ici depuis six ans et nous n’avons jamais eu de problème.»

Cette stabilité se manifeste également dans les conditions d’installation. La même commerçante précise: «Nous, nous sommes venus ici chercher des emplacements et nous les avons obtenus sans difficulté.»

Le fonctionnement du marché repose ainsi sur une organisation informelle mais acceptée, qui permet aux commerçants de maintenir leur activité sur la durée. La perception d’un environnement sécurisé et stable constitue un élément central dans les témoignages recueillis, traduisant une forme d’intégration déjà réelle dans le tissu économique local.

Des démolitions à proximité qui alimentent les interrogations

La situation évolue toutefois dans un environnement urbain en transformation. Plusieurs commerçants évoquent des démolitions intervenues à proximité immédiate du marché, sans lien formel établi avec leur activité. Fatou Thiaw observe: «Comme vous pouvez le voir, de nombreux commerces situés juste derrière le marché ont été démolis, alors même qu’ils étaient occupés par leurs propriétaires

Cette observation nourrit des interrogations sur l’évolution future du site, même si aucun élément concret ne permet, à ce stade, d’établir une relation directe entre ces opérations et le devenir du marché. La même commerçante souligne l’absence d’information officielle estimant qu’«aucun responsable de la commune n’est venu nous informer à ce sujet».

Ainsi, le contraste apparaît entre des transformations visibles dans l’environnement urbain et un manque de communication institutionnelle et officielle sur les intentions concernant le marché.

L’hypothèse d’un déplacement du marché circule parmi les commerçants, sans qu’aucune annonce formelle ne vienne la confirmer. Le projet s’inscrirait dans un programme d’aménagement de la ville de Casablanca incluant la démolition d’anciennes habitations dans la médina.

Face à ces rumeurs, les commerçants adoptent une posture prudente. Fatou Thiaw exprime une position d’attente qui déclare que «pour l’instant, nous n’avons aucune information, malgré les différentes rumeurs».

Elle ajoute également une disposition à se conformer à une éventuelle décision soutenant que «si les autorités le jugent nécessaire, nous n’aurons pas le choix et nous nous y conformerons, en espérant qu’un autre site nous sera proposé». Une déclaration qui traduit une double réalité, celle d’une absence de visibilité à court terme et une dépendance aux décisions des autorités locales concernant l’avenir du marché.

Une absence de visibilité confirmée par les représentants locaux

Le manque d’informations est également relevé par les représentants des commerçants. Abdelmaoula Moujahid, président de l’association des commerçants du marché type à la médina de Casablanca, évoque des hypothèses sans certitude: «Peut-être qu’ils attendent le marché qu’ils sont en train de construire à Bab Marrakech pour nous transférer là-bas. Les choses restent floues. Nous ne disposons pas de réponses».

Ces propos mettent en évidence une situation caractérisée par l’absence de communication officielle et la circulation d’informations informelles, qui structurent les anticipations des commerçants sans leur offrir de cadre clair.

Certains commerçants relativisent toutefois l’impact potentiel des transformations en cours. Seynabou Jojo Diop, présente au Maroc depuis dix-neuf ans, dont sept ans sur ce marché, adopte une position mesurée: «Pour le moment, je ne peux rien dire à ce sujet. Cela fait 19 ans que je suis au Maroc, dont 7 ans ici, et personne ne m’a jamais annoncé un départ imminent».

Elle insiste sur l’absence d’annonce formelle: «On ne m’a rien dit officiellement. À mon avis, il ne s’agit que de rumeurs».

Concernant les travaux à proximité, elle établit une distinction claire et déclare que «derrière le marché, il y avait des maisons déjà destinées à être démolies. Cela n’a rien à voir avec le marché».

Cette lecture introduit une nuance importante, en dissociant les transformations urbaines observées de l’activité commerciale du marché lui-même.

Une clientèle diversifiée et un ancrage culturel affirmé

L’activité du marché repose également sur une base clientèle diversifiée, constituée de ressortissants africains de différentes nationalités. Seynabou Jojo Diop décrit cet environnement: «Nous sommes ici en tant que Sénégalaises, avec une clientèle de différentes nationalités comme des Maliens, des Guinéens et bien d’autres Africains.»

Elle souligne le sentiment d’appartenance qui en découle: «Nous nous sentons chez nous. Vraiment, nous nous sentons bien ici.»

Cette dimension dépasse la simple activité commerciale pour s’inscrire dans une logique de sociabilité et d’identification collective, où le marché devient un espace de référence pour une communauté élargie.

Le marché ne se limite pas aux commerçants installés. Il attire également des visiteurs de passage, sensibles à son atmosphère particulière. Abdoulaye Bathily, habitué du lieu, décrit cette expérience confiant que «pour nous qui sommes de passage ici, cela nous ramène à l’Afrique. Nous retrouvons, quelque part, nos racines.»

Il met en avant la richesse des interactions culturelles et soutient que «quand on observe ce mélange afro-arabe, c’est très enrichissant».

Son témoignage souligne l’importance de ce marché comme espace de rencontre entre différentes identités culturelles, renforçant son rôle au-delà de la seule activité économique.

Un lieu inscrit dans la dynamique touristique de la ville

Le marché sénégalais s’inscrit également dans l’offre touristique de Casablanca. Ouvert tous les jours de 9h à 22h, il attire des visiteurs en quête d’une expérience immersive. Les étals colorés, les produits artisanaux et l’ambiance animée contribuent à faire de cet espace un point d’intérêt pour les touristes.

L’expérience proposée repose sur plusieurs dimensions complémentaires notamment la découverte de produits artisanaux, la rencontre avec les vendeurs et la possibilité de goûter à des spécialités de cuisine de rue. L’ensemble participe à une immersion dans un environnement culturel spécifique, où les interactions humaines occupent une place centrale.

Cependant, l’ensemble des témoignages converge vers une même lecture: le marché fonctionne aujourd’hui sans perturbation, tout en évoluant dans un environnement marqué par des transformations urbaines visibles et des rumeurs persistantes de relocalisation.

L’absence d’annonce officielle constitue le principal facteur d’incertitude, laissant les commerçants dans une position d’attente. Cette situation crée un équilibre fragile entre une activité quotidienne stable et une interrogation sur l’avenir du site. Néanmoins, le marché sénégalais apparaît ainsi comme un espace économique vivant, structuré par des dynamiques sociales et culturelles fortes, dont l’évolution dépend désormais de décisions qui, à ce stade, ne sont pas encore clarifiées.

Par Mouhamet Ndiongue et Adil Gadrouz
Le 06/05/2026 à 14h27