Le Maroc suffoquera sous plus de 35°C cette semaine. À des milliers de kilomètres, le Soudan du Sud est déclaré en sécheresse. Entre les deux, l’Afrique de l’Ouest oscille entre noyade et soif. Partout, la même signature: El Niño, et la même question: comment nourrir les populations quand le ciel devient illisible ?
El Niño est un phénomène climatique lié au réchauffement anormal des eaux de surface du Pacifique tropical central et oriental, qui modifie les courants atmosphériques et perturbe les régimes de pluies et de températures à l’échelle mondiale.
C’est dans ce contexte que le dernier bulletin du Famine Early Warning Systems Network (FEWS NET) daté du 1er juillet dresse une carte africaine traversée de fractures climatiques violentes.
El Niño, officiellement présent, orchestre une série de chocs qui, en cette première semaine de juillet, font émerger des pays au destin météorologique radicalement opposé. Sécheresse prolongée, inondations meurtrières, vagues de chaleur anormale: le continent se découvre une fois encore en première ligne d’un dérèglement qui ne laisse aucune région indemne, mais frappe certaines avec une intensité qui les fait sortir du lot.
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Avant de plonger dans l’analyse, il est essentiel de comprendre d’où proviennent ces alertes. Le Famine Early Warning Systems Network est un programme financé par le Département d’État américain (DOS) dont la mission est de «fournir des informations objectives sur les conditions de sécurité alimentaire».
Loin d’être une simple publication météorologique, le bulletin mobilise une chaîne d’expertise impressionnante: les bureaux terrain et centraux de FEWS NET, le Centre de prévision climatique de la NOAA, l’USGS, l’USDA, la NASA, et un réseau d’organisations nationales et régionales dans les pays concernés.
Risques climatiques en Afrique du 2 au 8 juillet 2026
| Pays / Région | Aléa climatique observé ou prévu | Détails et conséquences rapportées |
|---|---|---|
| Maroc | Chaleur anormale | Températures maximales supérieures à 35°C, bien au-dessus de la moyenne, durant la période de prévision. Stress thermique sur les cultures et pression sur les ressources hydriques. |
| Soudan du Sud | Sécheresse, inondations localisées, chaleur | Déficits pluviométriques d’au moins 8 semaines → sécheresse officielle dans le sud. Inondations persistantes dans les marais du Sudd. Chaleur anormale (maximas 2–8°C au-dessus de la moyenne). Accès humanitaire et planification agricole rendus extrêmement difficiles. |
| Éthiopie | Sécheresse anormale, crues soudaines, chaleur | Déficits de pluie sévères dans le centre, le sud-ouest et le nord-ouest. À l’inverse, fortes pluies dans l’ouest provoquant un ruissellement élevé et des menaces de crues soudaines. Chaleur anormale (2–8°C au-dessus de la moyenne) dans l’ouest et le centre. Végétation dégradée dans le nord et le centre. |
| Ghana | Inondations meurtrières | Pluies torrentielles à Accra et environs: habitations, terres agricoles, routes et équipements publics submergés. |
| Sierra Leone | Sécheresse anormale et risque d’inondation | SPI négatif et sécheresse anormale dans l’ouest depuis le début de la saison (pluies insuffisantes). Pourtant, des pluies supérieures à la moyenne sont prévues, pouvant aussi causer des inondations. |
| Liberia | Sécheresse anormale | Pluies insuffisantes depuis le début de la saison ; sécheresse anormale. |
| Guinée | Sécheresse anormale (ouest) et risque d’inondation | SPI négatif et déficits dans l’ouest. Ailleurs, des précipitations supérieures à la moyenne sont attendues, avec un risque d’inondation. |
| Ouganda | Sécheresse anormale, chaleur | Pluies insuffisantes ces 30 derniers jours (déficits). Chaleur anormale prévue (maximas 2–8°C au-dessus de la moyenne). |
| Kenya (ouest et zones côtières) | Sécheresse anormale, chaleur | Déficits pluviométriques dans l’ouest. Chaleur anormale prévue dans l’ouest (maximas 2–8°C au-dessus de la moyenne). Pluies légères sur la côte. |
| République centrafricaine (RCA) | Sécheresse anormale, chaleur | Déficits pluviométriques dans l’Est. Chaleur anormale (maximas >35°C) dans l’Est. |
| République démocratique du Congo (RDC) | Sécheresse anormale, chaleur | Déficits dans le centre et le Nord-Est. Chaleur anormale dans le Nord-Est (>35°C). |
| Soudan | Chaleur anormale | Maximas 2–8°C au-dessus de la moyenne, avec des températures supérieures à 35°C dans plusieurs zones. |
| Somalie | Végétation dégradée | Conditions de végétation médiocres dans le nord et le centre, contribuant au placement de la sécheresse anormale (malgré quelques excédents pluviométriques localisés). |
| Côte d’Ivoire, Togo, Bénin, Nigeria (littoral) | Inondations | Pluies abondantes côtières, ayant déjà provoqué des submersions et dégâts. Risque de nouvelles inondations avec les prévisions excédentaires. |
| Burkina Faso, nord Ghana, nord Togo, nord Côte d’Ivoire, parties du Nigeria | Déficits pluviométriques | Anomalies négatives de précipitations sur 30 jours, sans qu’une sécheresse anormale formelle ne soit déclarée pour tous. |
| Tchad, Sud de la RCA | Conditions sèches | Maintien de conditions anormalement sèches signalées dans le Sud du Tchad et certaines parties de la RCA. |
| Niger, Mali, Sénégal, Cameroun | Excédents pluviométriques localisés | Anomalies positives dans le sud-ouest du Mali, le Niger, le centre du Cameroun, ainsi que des pluies au-dessus de la moyenne au Sénégal et dans l’est du Mali. |
Sources: Famine Early Warning Systems Network; DO; NOAA, l’USGS, l’USDA, la NASA.
Le document précise toutefois que les vues exprimées ne reflètent pas nécessairement celles du DOS ou du gouvernement américain, une indépendance scientifique précieuse quand les diagnostics qu’il pose ont des implications politiques et économiques immédiates.
Des inondations à Abidjan. Golfe de Guinée, littoral urbain. Ruelles inondées et infrastructures publiques endommagées après des pluies supérieures à la moyenne. FEWS NET prévient que de nouvelles précipitations abondantes sont attendues, faisant craindre une aggravation des dégâts.
Le Maroc face à un pic de chaleur précoce
La mention du Royaume dans ce rapport destiné prioritairement au suivi de la sécurité alimentaire n’a rien d’anodin. «Des températures largement supérieures à la moyenne, dépassant les 35°C, entraîneront une chaleur anormale sur certaines parties du Maroc durant la période de prévision», stipule l’alerte.
Traduction agrométéorologique immédiate: un stress thermique marqué sur les cultures de printemps encore au champ, une évapotranspiration accélérée qui assèche les sols déjà fragilisés par une pluviométrie irrégulière, et une pression accrue sur les ressources hydriques disponibles pour l’irrigation et l’élevage.
À l’échelle d’un pays qui a fait de la résilience agricole un axe stratégique, cette bouffée de chaleur précoce, en début d’été, agit comme un révélateur de vulnérabilités persistantes. Le bulletin ne détaille pas les anomalies attendues en degrés, mais place le Maroc dans une liste où figurent également des zones bien plus régulièrement exposées aux extrêmes thermiques, comme le Soudan ou l’est de la Centrafrique.
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Cela indique que l’intensité anticipée sort de l’ordinaire, même pour un climat méditerranéen habitué aux étés chauds. Un signal à suivre de près: une canicule au moment de la formation des grains des céréales ou de la fructification des arbres peut amputer les rendements de manière irréversible.
Plus au sud-est, c’est une autre Afrique qui émerge des données compilées par FEWS NET, NOAA et la NASA. Le Soudan du Sud attire particulièrement l’attention. Le rapport officialise ce que les relevés pluviométriques laissaient craindre: «des déficits pluviométriques de longue durée, durant au moins huit semaines, aboutissent au placement de la sécheresse dans le sud du Soudan du Sud».
Derrière la formule, se profile une crise pastorale et agricole majeure. Dans cette zone où l’élevage transhumant et l’agriculture pluviale constituent la colonne vertébrale de la survie, huit semaines de pluies insuffisantes signifient des pâturages épuisés, des points d’eau taris et des semis compromis pour la saison à venir.
Le polygone de sécheresse dessiné sur les cartes du réseau n’est que la partie émergée d’un bloc d’anomalies sèches bien plus vaste. «Au cours des 30 derniers jours ou plus, des précipitations insuffisantes ont provoqué des déficits importants et une sécheresse anormale dans des parties du centre, du sud-ouest et du nord-ouest de l’Éthiopie, du Soudan du Sud, de l’est de la Centrafrique, de l’Ouganda, de l’ouest du Kenya, ainsi que du centre et du nord-est de la RDC», précise le document.
Les images de santé de la végétation issues de la télédétection, mentionnées dans le rapport, confirment des conditions médiocres dans le nord et le centre de la Somalie, ainsi que dans le nord et le centre de l’Éthiopie. Ces données satellitaires, converties en indices de végétation, apportent la preuve visuelle que la sécheresse anormale mord déjà sur la biomasse disponible.
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Et pourtant, la même Éthiopie illustre le caractère erratique de cette configuration El Niño. Le bulletin note que «des pluies abondantes la semaine dernière, se poursuivant cette semaine, entraînent un fort ruissellement et une menace de crues soudaines dans certaines parties de l’ouest de l’Éthiopie».
En l’espace de quelques centaines de kilomètres, on bascule du déficit hydrique à l’excès dangereux, avec son cortège de glissements de terrain et de destructions de récoltes par submersion. De quoi y lire un phénomène classique mais aggravé: des sols durcis par un début de saison sec qui ne parviennent plus à absorber des pluies soudainement intenses, générant un ruissellement destructeur.
L’alerte «crue soudaine» n’est pas qu’une prévision météo ; elle est un indicateur de risque de catastrophe immédiat pour les communautés installées dans les vallées.
L’étau se resserre encore avec la chaleur. Une large partie de la région (Est de la Centrafrique, Soudan du Sud, Nord-Est de la RDC, Ouganda, Ouest du Kenya, Soudan, Ouest et centre de l’Éthiopie) va connaître des températures maximales «supérieures de 2 à 8°C à la moyenne».
Un tel excès thermique, couplé au déficit hydrique, agit comme un multiplicateur de risque: il assèche les sols plus vite, augmente les besoins en eau des cultures survivantes et du bétail, et peut provoquer des coups de chaleur mortels chez les populations vulnérables, en particulier les enfants et les personnes déplacées.
L’inondation persistante des marais au Soudan du Sud ajoute une couche de complexité: certaines terres sont noyées, d’autres craquelées par la sécheresse, rendant l’accès humanitaire et la planification agricole extrêmement difficiles.
Afrique de l’Ouest: noyade et soif dans la même bande côtière
Le littoral du Golfe de Guinée, lui, est pris dans une dynamique radicalement inverse, et tout aussi meurtrière. Le rapport de FEWS NET livre un bilan humain qui fait basculer la statistique météorologique dans le drame concret: «de multiples signalements d’inondations à Accra et dans ses environs, au Ghana, ont fait 13 morts, submergeant des habitations, des terres agricoles, des routes et des équipements publics». Ces précipitations excédentaires se sont abattues sur une bonne partie du littoral, de la Sierra Leone au Nigeria, en passant par la Côte d’Ivoire, le Togo et le Bénin. L’analyse est que l’imperméabilisation des sols urbains, combinée à un drainage souvent insuffisant, transforme des pluies intenses en torrents urbains. La facture, elle, est humaine et économique.
Mais l’examen des cartes d’anomalies pluviométriques sur 30 jours révèle un paradoxe saisissant. Alors que la côte ghanéenne subit des excès, «une sécheresse anormale est placée en Sierra Leone et au Liberia, où les pluies sont insuffisantes depuis le début de la saison». Des valeurs négatives de l’Indice Standardisé de Précipitation (SPI) sont enregistrées dans l’ouest de la Sierra Leone, l’ouest de la Guinée et le Liberia. Ce gradient, qui voit des pluies surabondantes inonder les côtes centrales tandis que l’ouest de la région souffre de déficits, signale une mousson ouest-africaine au comportement spatial anormal. Pour l’agrométéorologue, cette configuration est un casse-tête: les paysans du Liberia et de Sierra Leone ont connu un début de saison des pluies trop timide, retardant les semis et réduisant le potentiel de récolte, pendant que leurs voisins ivoiriens ou ghanéens voient leurs champs ravagés par l’eau.
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Le bulletin prévoit que les précipitations resteront «supérieures à la moyenne» le long de la côte du Golfe de Guinée, ainsi que dans certaines parties de la Guinée et de la Sierra Leone occidentale.
En clair, les zones déjà frappées par les inondations devraient recevoir de nouvelles pluies abondantes, tandis que les secteurs en déficit ne combleront probablement pas leur retard.
Un découplage qui est un facteur de stress majeur pour les systèmes alimentaires régionaux: il oblige à gérer simultanément, dans un espace restreint, des opérations de secours pour les populations sinistrées par les eaux et des filets de sécurité pour les ménages agricoles confrontés à des baisses de production.
Au-delà des phénomènes eux-mêmes, la méthodologie de FEWS NET rappelle l’importance de la donnée. Les polygones de risque sont «basés sur les informations météorologiques et climatiques actuelles, incluant des prévisions à courte et moyenne échéance (jusqu’à une semaine), des prévisions sub-saisonnières de deux à quatre semaines, et des prévisions mensuelles et saisonnières».
Cette chaîne de modélisation, qui mobilise des agences allant de l’USGS à la NASA en passant par le Département d’État américain, permet de poser un diagnostic précoce.
La présence d’El Niño, mentionnée en tête du rapport, sert de toile de fond à ces anomalies. De quoi y voir une opportunité: celle d’activer les mécanismes d’action anticipatoire avant que les récoltes ne soient perdues ou que les crues n’emportent des vies.
La superposition des cartes de température, de précipitations et de végétation, évoquée à travers les figures commentées dans le document, montre des pays qui se démarquent par la sévérité et l’étendue des polygones d’alerte qui les recouvrent. Le Soudan du Sud cumule sécheresse officielle, inondations localisées et chaleur extrême.
Le Ghana porte le triste fardeau d’un bilan humain déjà lourd. L’Éthiopie symbolise le grand écart hydrique. Et le Maroc, entré dans le viseur du réseau pour une canicule, rappelle que l’Afrique du Nord n’est pas à l’abri des contrecoups d’un Pacifique anormalement chaud.
Pour les décideurs économiques, ces signaux sont autant d’indices sur les tensions à venir sur les marchés céréaliers, les besoins d’importation, la disponibilité de main-d’œuvre agricole et la stabilité des bassins de production.
Une sécheresse qui s’installe au Soudan du Sud ou une production maraîchère marocaine frappée par la canicule ne restent pas sans conséquence sur les équilibres régionaux. Les citations du bulletin FEWS NET ne sont donc pas de simples relevés ; elles dessinent, avec une précision de mieux en mieux étayée par la science, les contours des crises de demain et les urgences d’aujourd’hui.



