Rwanda. Du braconnage à l’écotourisme: quand la volonté soulève la montagne des gorilles

D'anciens braconniers devenus gardiens es gorilles animent un village écotouristique dans le parc des volcans au Rwanda.

Le 20/07/2026 à 08h18

VidéoAu pied du Parc national des Volcans, dans le nord du Rwanda, d’anciens chasseurs accueillent désormais les touristes qu’ils cherchaient autrefois à éviter. Leur histoire illustre comment l’écotourisme peut transformer des chasseurs en protecteurs de la biodiversité tout en offrant de nouvelles perspectives économiques aux communautés riveraines.

À 89 ans, Leonidas Barora se souvient encore de sa première chasse dans la forêt des Volcans. En 1963, alors jeune homme vigoureux, il pénétrait régulièrement avec ses amis et parents, dans ce qui est aujourd’hui l’un des parcs nationaux les plus connus d’Afrique pour traquer toutes sortes d’antilopes, de buffles, d’éléphants et différentes espèces de singes. «La chasse constituait notre moyen de subsistance», raconte-t-il.

Les animaux étaient consommés en famille ou échangés contre d’autres denrées alimentaires. Plus de vingt-cinq ans après avoir abandonné son fusil, cet ancien braconnier gagne désormais sa vie en racontant cette histoire aux visiteurs.

Chaque matin, au Gorilla Guardians Village, Leonidas accueille les touristes avec des danses traditionnelles, des poèmes et le récit de ses anciennes expéditions dans la forêt. «Je leur explique nos anciennes méthodes de chasse d’animaux sauvages. Les visiteurs sont souvent curieux et me posent beaucoup de questions», explique-t-il.

Son témoignage est devenu un outil de sensibilisation: montrer ce que représentait autrefois la chasse pour mieux faire comprendre pourquoi la conservation est aujourd’hui indispensable.

Cette transformation est au cœur du projet lancé en 2004 par le chercheur rwandais Edwin Sebuhoro, aujourd’hui professeur à la Pennsylvania State University (Penn State). Spécialiste reconnu de l’écotourisme et des liens entre conservation de la biodiversité et développement communautaire, il a imaginé un modèle où les anciens braconniers ne seraient plus exclus des politiques de protection de la nature, mais deviendraient les premiers bénéficiaires d’un tourisme durable.

«Bienvenue à la maison des anciens braconniers, aujourd’hui reconvertis en protecteurs de la biodiversité», résume Samuel Ishimwe, guide touristique et fils d’anciens braconniers. Structuré autour de cinq coopératives, le village propose aux visiteurs une immersion dans la culture locale: forge traditionnelle, fabrication du beurre, brassage de la bière de banane, tir à l’arc, médecine traditionnelle ou encore reconstitution de cérémonies de mariage.

Pour Samuel, cette reconversion est aussi une histoire personnelle. Fils d’anciens chasseurs, il vit désormais de la préservation du patrimoine naturel. «Je perçois un salaire mensuel régulier qui me permet de planifier sereinement mon avenir, mais le plus grand avantage reste l’amélioration de mes compétences en langues étrangères grâce aux échanges avec les touristes», explique-t-il.

Au-delà de l’expérience culturelle, le Gorilla Guardians Village redistribue une partie de ses revenus au profit de la communauté. Selon son directeur, John David Mukiza, les recettes contribuent notamment au financement de la scolarité de certains enfants, à l’achat de petit bétail, au paiement des mutuelles de santé et à la création d’emplois pour les jeunes diplômés.

Cette initiative s’inscrit dans une politique plus large du Rwanda, qui consacre chaque année 10% des recettes générées par le tourisme dans les parcs nationaux au financement de projets communautaires au bénéfice des populations riveraines.

Pour Leonidas Barora, cette nouvelle vie n’efface pas le passé, mais elle lui offre une autre manière de subvenir à ses besoins. «Nous ne mangeons plus de viande de gibier. Grâce à notre travail, nous achetons aujourd’hui la viande issue de notre propre élevage et tout ce dont nous avons besoin», confie-t-il.

Cette implication croissante des communautés locales est aujourd’hui considérée comme l’un des facteurs ayant contribué aux progrès de la conservation dans le massif des Virunga. Les populations de gorilles de montagne dépassent désormais le millier d’individus et, grâce aux efforts conjoints des autorités, des chercheurs, des organisations de conservation et des communautés riveraines, l’espèce n’est plus classée comme étant en danger critique d’extinction, même si elle reste menacée et fait l’objet d’une surveillance constante.

À mesure que le tourisme lié aux gorilles des montagnes continue d’attirer des visiteurs du monde entier, cette initiative rappelle une leçon souvent négligée dans les politiques de conservation: protéger la biodiversité ne consiste pas seulement à préserver les animaux, mais aussi à offrir aux communautés qui vivaient autrefois de la forêt des raisons concrètes de devenir ses premiers défenseurs.

Par Fraterne Ndacyayisenga
Le 20/07/2026 à 08h18