En 2020, Le Caire est la première mégapole africaine avec 38,4 millions d’habitants. En 2050, selon un scénario d’étalement urbain, elle pourrait être détrônée par Nairobi, propulsée à 57,2 millions d’habitants par une vague de fusions. Kisumu, ville portuaire de l’ouest du Kenya, deuxième agglomération du continent en 2020, pourrait tout simplement disparaître du top 30 d’ici 2050, avalée par Nairobi.
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Ce n’est qu’un des chocs que révèle le récent rapport de l’OCDE sur la densité urbaine en Afrique intitulé: «Density scenarios and urban expansion in Africa towards 2050».
Publié dans la série West African Papers, le document ne se contente pas de projeter la population des villes africaines. Il met à l’épreuve trois scénarios de densité urbaine dont les conséquences divergent du tout au tout.
Trajectoires de densité urbaine et de primatie dans quelques agglomérations africaines, 2020-2050
| Pays / Région | Indicateur | En 2020 | Scénario haute densité 2050 | Scénario faible densité 2050 | Variation (faible vs haute) |
|---|---|---|---|---|---|
| Maroc | Densité urbaine (hab./km²) | 7 446 | 7 746 (+4%) | 6 142 (-18%) | La plus faible variation de la région Afrique du Nord |
| Burundi | Indice de primatie | 2,6 | 6 | 42 | Écart extrême dû à la fusion Bujumbura-Kayanza |
| Kenya (Nairobi) | Taux de fusion dans la croissance démographique | — | 35,2% | 71,8% | Forte absorption des agglomérations voisines |
| Nigéria / Bénin (axe Lagos) | Nombre d’agglomérations fusionnées | — | 27 | 155 (dont 81 au Bénin) | Multiplication par près de 6 |
Sources: OCDE; Africapolis.
Selon les données Africapolis, la population urbaine du continent doublera, passant de 700 millions à 1,4 milliard d’habitants entre 2020 et 2050. Mais la manière dont cette masse humaine occupera l’espace, de façon compacte ou étalée, transformera radicalement le visage des métropoles. À l’horizon 2050, les 25 agglomérations les plus peuplées sont le miroir des choix politiques d’aujourd’hui.
La densité, ce levier que l’on oublie
«La densité n’est pas une conséquence mécanique de la croissance urbaine. C’est une variable de planification, un instrument d’action publique», martèle le rapport. Trois trajectoires ont été modélisées. Dans le scénario de haute densité, la population croît plus vite que la surface bâtie: quand la population double, la surface n’augmente que de 50%. À l’inverse, le scénario de faible densité voit la surface tripler quand la population double. Le scénario de densité constante se situe entre les deux.
Les écarts sont vertigineux. La surface urbaine totale du continent, estimée à 175 000 km² en 2020, atteindrait 271 000 km² en 2050 dans le scénario de haute densité, 337 000 km² en densité constante, et 450 000 km² en faible densité. L’écart entre les deux extrêmes équivaut à toute la surface urbanisée en 2020. Autrement dit, le choix du modèle de densité consommera ou épargnera l’équivalent d’un continent urbain entier.
Les 25 plus grandes agglomérations selon les trois scénarios de densité à l’horizon 2050
| Agglomération | Rang 2020 | Population 2050 – densité constante (millions) | Rang 2050 – haute densité | Rang 2050 – faible densité |
|---|---|---|---|---|
| Le Caire | 1 | 54,3 | 1 | 2 |
| Lagos | 3 | 33,6 | 2 | 3 |
| Onitsha | 7 | 28,9 | 7 | 4 |
| Nairobi | 10 | 25,0 | 3 | 1 |
| Kisumu | 2 | 24,8 | 4 | >30 (absorbée) |
| Kinshasa | 4 | 23,4 | 5 | 5 |
| Khartoum | 11 | 22,2 | 6 | 6 |
| Luanda | 8 | 21,0 | 8 | 7 |
| Johannesburg | 6 | 20,3 | 9 | 8 |
| Bujumbura | >30 | 16,0 | 13 | 9 |
| Dar es Salaam | 13 | 15,3 | 10 | 11 |
| Suhag | 5 | 14,6 | 11 | 12 |
| Kampala | 17 | 13,2 | 12 | 10 |
| Mbale | >30 | 12,4 | 17 | 13 |
| Kano | 14 | 11,8 | 14 | 15 |
| Abidjan | 12 | 11,6 | 15 | 14 |
| Alexandrie | 9 | 10,4 | 16 | 16 |
| Yaoundé | 18 | 9,4 | 18 | 19 |
| Accra | 19 | 9,3 | 20 | 18 |
| Douala | 27 | 9,1 | 19 | 21 |
| Lubumbashi | >30 | 8,9 | 21 | 20 |
| Ibadan | 23 | 8,7 | 23 | 22 |
| Bamako | 25 | 8,4 | 22 | 23 |
| Alger | 16 | 8,2 | 24 | 25 |
| Uyo | >30 | 8,1 | >30 | 30 |
Note : Les rangs « >30 » signifient que l’agglomération ne figure pas dans le top 30 du scénario concerné ou de 2020. Le rang 2020 se réfère au classement des 30 agglomérations les plus peuplées cette année-là. Les populations sont exprimées en millions d’habitants.
Sources: OCDE; Africapolis.
Les annexes du rapport livrent le classement des 30 agglomérations les plus peuplées en 2020 et en 2050 selon chaque scénario. En 2020, Le Caire domine avec 38,4 millions d’habitants, suivi de Kisumu, située sur les rives du lac Victoria (15,5 millions) et Lagos (13,8 millions).
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Mais en 2050, sous le scénario de faible densité, Nairobi bondit à la première place avec 57,2 millions d’habitants, grâce à un taux de fusion de 71,8% qui absorbe les agglomérations voisines. Le Caire rétrograde deuxième avec 55,5 millions, Lagos troisième avec 36,9 millions. Kisumu, deuxième en 2020, disparaît du top 30 en faible densité, avalée par Nairobi.
Le cas du Burundi illustre cette dynamique de façon spectaculaire. L’indice de primatie (rapport entre la première et la deuxième ville) passe de 2,6 en 2020 à 42 en 2050 sous le scénario de faible densité, car Bujumbura fusionne avec Kayanza. En haute densité, l’indice reste à 6. Des fusions qui ne sont pas de simples ajustements statistiques. Elles réorganisent la hiérarchie urbaine nationale et renforcent la polarisation.
MAP de Abidjan, capitale économique de la Côte d'Ivoire: Abidjan, douzième agglomération africaine en 2020 avec 5,88 millions d’habitants, incarne la densité compacte des villes ouest-africaines. En 2050, le scénario de haute densité porterait sa population à 11,6 millions pour 840 km² (13 812 hab./km²), tandis que le scénario de faible densité l’étalerait sur 1 705 km², faisant chuter la densité à 7 146 hab./km². Un écart qui illustre la pression foncière sur les périphéries et les enjeux de planification dans l’axe côtier Lagos-Abidjan.
Les trajectoires régionales
L’Afrique de l’Est est l’exception qui confirme la règle. Contrairement au reste du continent où les grandes agglomérations sont plus denses que les petites, la relation s’inverse dans cette région. Kisumu, Hawassa ou Mbale affichent des densités si faibles qu’elles atteignent leur plancher de densité dès 2020 ou 2035.
La moitié de la population des grandes villes d’Afrique de l’Est vit au Kenya, où la densité moyenne est basse. Ce qui tire toute la catégorie vers le bas. À l’inverse, l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale présentent les marges de dédensification les plus élevées, car leurs centres urbains sont compacts. Le Nigeria se distingue par des densités historiquement hautes, avec Ibadan déjà première agglomération subsaharienne en 1950.
L’Afrique du Nord, avec des densités parmi les plus élevées du continent, verra ses surfaces urbaines croître le moins vite, en raison d’une croissance démographique plus modérée. Le Maroc illustre ce profil. Avec 7.446 habitants/km² en 2020, sa densité urbaine figure parmi les plus élevées du continent, fruit d’un semis urbain historiquement compact, à l’image d’Alger ou du Caire.
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Les scénarios 2050 n’y changent presque rien pour le Royaume. La densité passerait à 7 746 en haute densité (+4%) et à 6 142 en faible densité (-18%), soit la plus faible variation régionale. L’indice de primatie, proche de 4, reste identique dans les trois scénarios. La marge de densification y est donc structurellement limitée.
L’Afrique australe, marquée par un étalement hérité de la ségrégation spatiale, présente une dynamique intermédiaire.
Le rapport insiste sur un point souvent négligé. La croissance des grandes villes ne vient pas seulement de leur fécondité ou de l’exode rural, mais des fusions et absorptions de petites agglomérations et de zones rurales périphériques. Sous le scénario de faible densité, 3.448 nouvelles agglomérations émergent, mais 818 disparaissent aussitôt, absorbées par de plus grandes. Le Nigeria et le Golfe de Guinée concentrent les agglomérations éphémères, ces entités qui naissent puis fusionnent rapidement. Elles ne reflètent pas le dynamisme rural, mais la vitalité de l’expansion des grandes agglomérations.
L’axe Lagos-Ibadan-Cotonou illustre cette logique transfrontalière. En haute densité, Lagos reste compacte et fusionne avec 27 agglomérations sur 3 300 km². En faible densité, elle s’étend sur plus de 10.000 km², dont 23% au Bénin, et fusionne avec 155 agglomérations. L’on passe d’une métropole compacte à un système polycentrique transfrontalier de plus de 200 km de long, fait remarquer le rapport. Une continuité bâtie qui exige, selon le rapport, une planification spatiale conjointe entre le Nigeria et le Bénin, déjà amorcée par un mémorandum d’accord signé en août 2025.
Le coût caché de l’étalement
Les implications économiques et environnementales sont massives. L’étalement consomme d’abord des terres cultivées: 56% de l’espace nouvellement urbanisé en faible densité, contre 63% en haute densité, mais sur une surface totale bien plus grande. La conversion des terres agricoles exacerbe les conflits fonciers et menace la sécurité alimentaire. La fragmentation des écosystèmes et la dépendance à la mobilité motorisée augmentent.
Surtout, l’étalement renchérit les infrastructures. Le rapport cite Niamey, qui devrait accueillir un million d’habitants supplémentaires d’ici 2050. Le coût d’équipement des nouveaux quartiers atteindrait 44 millions de dollars par an en faible densité, contre 32 millions en haute densité. Des chiffres qui ne concernent que l’investissement initial, sans compter la maintenance ni l’exploitation des services. Une étude citée montre qu’à faible densité, la couverture en eau potable stagnerait à 40% contre 46% en haute densité, pénalisant les ménages vulnérables.
Le rapport pointe un déficit criant: les pays africains affichent les niveaux d’investissement infranationaux les plus bas au monde, et on compte en moyenne un urbaniste pour 100 000 habitants dans les pays à forte croissance urbaine, contre 21,5 dans l’OCDE.
La décentralisation reste inachevée, les compétences floues, les finances centralisées. Les plans d’urbanisme peinent à suivre: sur 62 plans visant 2020 dans 47 pays, seuls six ont vu leur croissance conforme aux prévisions. La croissance urbaine se fait largement hors plan, de manière informelle.
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Pourtant, le rapport refuse la fatalité. La densité peut être «choisie» plutôt que subie, à condition de dépasser les représentations négatives qui associent forte densité à précarité. Disons que la compacité n’est pas un problème en soi. Elle devient un atout si elle s’accompagne de logement sain, de sécurité foncière et d’accès aux services.
Au final, les 25 agglomérations les plus peuplées d’Afrique en 2050 ne sont pas écrites. Elles dépendront des politiques de densité menées dès aujourd’hui. Le rapport identifie trois chantiers prioritaires: planifier les périphéries avant leur occupation, renforcer les capacités techniques des collectivités, et produire des données spatiales fiables. Investir dans l’observation fine du territoire est un préalable à toute stratégie urbaine durable.
L’Afrique urbaine de 2050 sera dense ou étalée, polycentrique ou dominée par des mégalopoles fusionnées. Le classement des plus grandes agglomérations en sera le reflet, mais surtout le révélateur des arbitrages que les décideurs africains feront, ou ne feront pas, dans les toutes prochaines années. La bataille des densités ne fait que commencer.





