Gabon: l’impossible quête d’un toit décent à cause des «démarcheurs»

Des immeubles à Libreville.

Le 21/05/2026 à 10h42

VidéoAvec près de 90% de sa population entassée dans les villes, le Gabon subit une crise du logement qui s’aggrave d’année en année. Derrière les chiffres officiels –265.000 logements manquants en 2025– se cache un quotidien de traque immobilière, où des intermédiaires informels imposent leur loi et leurs tarifs. Témoignages croisés d’usagers pris en étau.

Dans le quartier de Lalala, sur les hauteurs de Libreville, Max Sima tourne en rond depuis trois mois. Pas de chance: à chaque annonce, le prix a grimpé ou le logement est déjà pris. «Le bailleur est libre de pratiquer les prix qu’il veut. Rien qu’une chambre américaine varie entre 50.000 et 60.000 francs CFA par mois», souffle-t-il. Mais le plus décourageant, dit-il, est l’absence d’offre visible. «On est obligé de louer les services d’un démarcheur, parce que parcourir la ville pour chercher un logement, c’est difficile.»

Ce témoignage résume un paradoxe gabonais: pays riche de ses forêts et de son pétrole (PIB par habitant d’environ 8.000 dollars en 2021), mais où un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté. Et où se loger devient un parcours du combattant.

Une «implosion de la demande» selon les propriétaires

À première vue, le calcul est simple. Selon les statistiques du Plan d’accélération de la Transformation (PAT), le déficit de logements est passé d’environ 225 000 à 237 000 unités en 2021 à près de 265 000 en 2025. Et la province de l’Estuaire, qui abrite Libreville, concentre à elle seule 53% des besoins, soit environ 119 000 logements manquants.

Mais derrière l’arithmétique, il y a une géographie implacable. «Les gens construisent à peine. Vous voyez qu’il y a une implosion de demandes pour très peu d’offres. Et tout est centralisé en centre-ville, ce qui complique le loyer», explique Guy Juste Kadima, propriétaire.

Ce déséquilibre mécanique a un effet dévastateur: les prix s’envolent et un marché parallèle prospère: celui des «démarcheurs», agents immobiliers informels sans carte professionnelle.

450 000 francs pour une maison «trop chère payée»

Steeve Nguema, locataire, garde l’addition amère en mémoire. Pour une maison de deux chambres à 180.000 francs CFA par mois, il a dû sortir le carnet de chèques bien au-delà du simple loyer. «Il m’a fallu verser un mois d’avance, la caution, sans oublier les 50% de la valeur de la maison à donner au démarcheur. Donc, la maison m’est revenue à 450.000 francs CFA. Vous voyez que c’est trop cher payé», lâche-t-il.

Cette commission -parfois 50% du premier loyer- n’a rien d’officiel. Elle est la rançon de la pénurie. En l’absence de plateformes publiques fiables, le démarcheur devient le passage obligé, fixant ses honoraires à l’aveugle. Pire: certains propriétaires jouent le jeu, préférant confier leurs rares biens à ces intermédiaires pour éviter les visites et les impayés.

«L’État doit créer des mécanismes de régulation»

Pour Eko’o, locataire, le diagnostic est politique. «Quand on parle d’agents immobiliers, c’est une question d’intérêts. Ils ne sont pas là pour aider la population. Il revient à l’État de créer les mécanismes de régulation pour baisser les prix des loyers», martèle-t-il.

Un appel que semble avoir entendu le gouvernement, du moins sur le papier. Le PAT prévoit des programmes de logements sociaux et la création d’une Société gabonaise de logement. Mais sur le terrain, les délais de réalisation butent contre la cherté des terrains, la cherté des matériaux et un tissu urbain historiquement concentré sur Libreville.

La crise silencieuse qui pourrait tout faire basculer

Aujourd’hui, avec un déficit qui dépasse 260.000 logements pour une population urbaine de près de 1,5 million d’habitants, le Gabon vit une crise sociale larvée.

Chaque mois, des familles entières consacrent plus de la moitié de leur revenu à se loger.

Tant que l’offre formelle ne décolle pas, les «Max Sima» et les «Steeve Nguema» continueront d’errer, smartphone en main, à la recherche d’un logement qui ne finira jamais par être «trop cher payé».

En attendant, le marché informel, lui, se porte comme un charme.

Par Ismael Obiang Nze (Libreville, correspondance)
Le 21/05/2026 à 10h42