Un volontarisme d’État qui s’emballe, un secteur privé aux abonnés absents et un déficit de 118 milliards de dollars qui ne cesse de se creuser. Le dernier rapport de l’Infrastructure Consortium for Africa (ICA) ne célèbre pas le réveil des gouvernements africains: il en démonte la mécanique.
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Si le regain de leadership des États africains dans le financement des infrastructures peut, à première vue, ressembler à une conquête de souveraineté économique, le rapport 2021-2023 de l’Infrastructure Consortium for Africa (ICA), logé à la Banque Africaine de Développement, en révèle la face cachée.
Le document met en lumière une équation dangereuse: un volontarisme budgétaire qui masque un désengagement massif du secteur privé et un creusement abyssal du déficit de financement. En se basant sur des données budgétaires collectées dans 51 pays, le rapport dessine une Afrique qui construit beaucoup, mais qui construit peut-être trop seule, et pas toujours là où il le faudrait, laissant le gap financier se creuser à 118 milliards de dollars en 2023.
Top 5 des gouvernements africains financeurs d’infrastructures (budgets nationaux en milliards de dollars)
| Rang | Pays | 2021 | 2022 | 2023 | Évolution 2021-2023 | Commentaire clé |
|---|---|---|---|---|---|---|
| 1er | Égypte | 21,7 | 21,9 | 15,2 | ▼ 30 % | Sous assistance FMI en 2023, dans le cadre du programme initialement signé en décembre 2022. |
| 2e | Algérie | 3,6 | 4,3 | 6,8 | ▲ 89% | Plus forte progression du Top 5 |
| 3e | Afrique du Sud | 5,2 | 6,6 | 6 | ▲ 15% | Recul en 2023, locomotive en perte d’élan |
| 4e | Kenya | 3,4 | 3,4 | 3,1 | ▼ 9% | Constance rare, sans à-coups |
| 5e | Tanzanie | 2,2 | 0,6 | 2,6 | ▲ 18% | Volatilité extrême, programmation illisible |
Source: Infrastructure Consortium for Africa (ICA).
L’Égypte, un géant aux pieds d’argile
Le fait saillant de cette période est sans conteste la domination sans partage de l’Afrique du Nord, et plus particulièrement de l’Égypte. Le Caire a redessiné la carte de l’investissement continental à coups de dizaines de milliards de dollars. Avec des engagements records de 21,7 milliards en 2021 puis 21,9 milliards en 2022, l’Égypte a financé à elle seule plus d’un tiers de l’effort public régional, reléguant les géants traditionnels comme le Nigeria au second plan.
Une débauche de capitaux publics, largement orientée vers le transport (45% des budgets nord-africains) et l’eau, qui a permis à l’économie égyptienne de dépasser le seuil symbolique des 394 milliards de dollars de PIB en 2023.
Pourtant, le rapport de l’ICA ne se contente pas de saluer cette performance ; il la qualifie implicitement de mirage budgétaire. «L’investissement dans les infrastructures peut être une arme à double tranchant», souligne le document, pointant du doigt la crise des finances publiques égyptiennes.
Incapable de soutenir le rythme effréné de ses chantiers, l’Égypte a dû solliciter un plan de sauvetage du FMI, dont l’une des conditions draconiennes est la réduction du budget d’infrastructure publique et l’ouverture forcée au secteur privé. C’est l’histoire d’un modèle qui passe du statut de moteur de croissance à celui de facteur de risque systémique.
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Dans le classement des pays africains au plus gros budgets dédiés aux infrastructures sur la période, l’Algérie apparaît comme le dauphin direct de l’Égypte. Avec une enveloppe de 6,8 milliards de dollars en 2023, soit le double de 2021, signant la plus forte progression parmi les poids lourds du continent.
Cette montée en puissance est d’autant plus remarquable qu’elle ne s’est pas accompagnée, pour l’heure, des dérapages de soutenabilité budgétaire constatés au Caire. Deuxième contributeur continental pour l’eau et l’assainissement, Alger affiche une stratégie d’investissement public offensive qui interroge néanmoins: dans un contexte de repli des bailleurs internationaux et du privé, ce volontarisme est-il une course de fond ou une impulsion cyclique ?
Derrière le duo de tête, le Top 5 continental est complété par l’Afrique du Sud, le Kenya et la Tanzanie. Pretoria (3e), avec 6,01 milliards de dollars de budget en 2023, rétrograde d’un sommet de 6,6 milliards atteint l’année précédente: la première puissance industrielle africaine, jadis locomotive régionale, n’a toujours pas retrouvé l’élan d’investissement public qui était le sien avant la pandémie.
Le Kenya (4e), avec une enveloppe stable de 3,3 à 3,4 milliards sur les trois exercices, incarne une forme de constance budgétaire rare dans ce classement, sans coup d’éclat ni effondrement.
La vraie énigme vient de la Tanzanie (5e): son budget infrastructure a plongé à 629 millions en 2022, un chiffre sans rapport avec ses 2,2 milliards de 2021, avant de rebondir brutalement à 2,58 milliards en 2023. Une volatilité des engagements qui interroge sur la solidité de la programmation à Dar es Salaam et illustre, la difficulté de transformer une impulsion budgétaire en stratégie de long terme.
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Pourtant, à la lecture clinique du rapport de l’ICA, figurer en tête de ce classement n’a rien d’un triomphe: c’est peut-être même un avertissement déguisé. L’institution ne félicite pas les gouvernements qui dépensent le plus ; elle dissèque les conditions dans lesquelles ils le font. Et le constat est sans appel: plus un pays pèse lourd dans ce palmarès, plus il est exposé au risque d’un surendettement stérile si le privé et les bailleurs internationaux ne prennent pas le relais. L’Égypte, numéro un incontesté, l’a appris à ses dépens sous la tutelle du FMI.
L’Algérie, malgré une progression fulgurante, doit encore démontrer que son effort n’est pas qu’une poussée de fièvre budgétaire. L’Afrique du Sud voit, elle, ses marges s’éroder. Quant à la volatilité tanzanienne, elle trahit une absence de visibilité qui fait fuir les investisseurs.
En clair, le classement des meilleurs élèves africains de l’infrastructure publique est aussi, et peut-être avant tout, la liste des pays les plus vulnérables à un atterrissage brutal si le cadre de financement ne change pas de manière structurelle.
Et le Maroc dans tout ça? Avec 717,9 millions de dollars en 2023, le Maroc se tient à l’écart du club très fermé des «géants africains de l’infrastructure». Et sa stabilité interpelle: 736 millions en 2022, 558,7 en 2021, une enveloppe modeste mais constante. Dans une Afrique du Nord secouée par la démesure égyptienne, cette régularité budgétaire apparaît comme un atout.
Le rapport de l’ICA ne détaille pas les projets marocains, mais les chiffres suggèrent une gestion prudente, en phase avec les mises en garde du FMI contre l’emballement des dépenses publiques. Une prudence de bon aloi qui, pour l’heure, le protège des foudres du Fonds.
Chantier d'infrastructure en Afrique. Le rapport de l’ICA révèle que moins de 2% des 350 milliards de dollars d’actifs des fonds de pension africains sont alloués aux infrastructures locales.
Le grand repli des partenaires privés et internationaux
Si les gouvernements nationaux ont dû compenser, c’est parce que les piliers traditionnels du financement se sont érodés. La part du secteur privé dans les engagements totaux a dévissé de manière spectaculaire, passant de 23% en 2020 à seulement 3% en 2022, avant une timide remontée à 11% en 2023. Un chiffre qui est un camouflet pour les ambitions de partenariat public-privé. En valeur absolue, le privé n’a injecté que 3 milliards de dollars en 2022 sur l’ensemble du continent.
Dans le même temps, la quote-part des membres de l’ICA et des autres Institutions Financières Internationales (IFI) a chuté de 47% du financement total en 2019 à seulement 30% en 2023. Le rapport note un désengagement notable de la Chine, dont les contributions ont continué de baisser en 2021 et 2022, au point d’être surpassées pour la première fois depuis 2016 par les fonds des Groupes de Coordination Arabes.
Cette conjonction de facteurs (frilosité du privé post-Covid, réorientation stratégique chinoise, et marges budgétaires limitées) a créé un vide que les États africains, poussés par une logique de développement, ont comblé seuls. «Les gouvernements nationaux ont réémergé comme les principaux financiers, représentant plus de 60% des engagements en 2021 et 2022», constate l’ICA. Une résilience forcée plus qu’un choix stratégique.
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L’analyse sectorielle dévoile une inertie préoccupante. Le Transport continue de capter la part du lion (44% du total en 2023, soit 42,2 milliards), une constante historique qui répond aux besoins d’urbanisation mais qui écrase les secteurs vitaux pour l’avenir. L’Énergie, malgré un gap béant de 38,7 milliards de dollars en 2023, le plus élevé tous secteurs confondus, n’a vu ses investissements augmenter que de 13% sur trois ans.
Mais le signal le plus alarmant vient du secteur des Technologies de l’Information et de la Communication (ICT). Bien que le rapport se félicite d’une croissance des investissements de 88% sur la période, il faut relativiser cette prouesse mathématique: le financement est passé de 4,3 à 8,1 milliards de dollars.
Ce qui reste dérisoire face à un besoin de 36,5 milliards, laissant un trou de 28,5 milliards. Pis, le secteur de l’Eau voit son gap se creuser à nouveau en 2023, flirtant avec les 25 milliards de dollars de déficit. Malgré l’accent mis sur la résilience climatique, les investissements réels ont chuté à 14,9 milliards, un montant deux fois inférieur aux besoins estimés.
L’Afrique centrale, avec seulement 6% de son budget régional alloué à l’eau et l’assainissement, illustre cette dramatique sous-priorisation.
Le paradoxe de l’épargne qui ne sert pas à investir
L’analyse de gouvernance financière réalisée par l’ICA met en exergue un paradoxe cruel. Alors que les caisses publiques sont mises à rude épreuve, le continent laisse dormir des ressources colossales. «Les fonds de pension africains gèrent plus de 350 milliards de dollars d’actifs, mais en allouent moins de 2% aux infrastructures», déplore le rapport.
C’est l’un des grands échecs de l’intégration financière: pendant que Le Caire ou Pretoria s’endettent, l’épargne institutionnelle africaine est massivement investie à l’étranger ou dans des actifs à faible rendement.
Ce gâchis est aggravé par des flux financiers illicites qui ont atteint 858 milliards de dollars entre 2010 et 2018, surpassant l’aide publique au développement et les investissements directs étrangers.
Le Maroc, hors club des géants mais sous les radars (Budgets nationaux d’infrastructure en millions de dollars)
| Pays | 2021 | 2022 | 2023 | Profil |
|---|---|---|---|---|
| Maroc | 558,7 | 736 | 717,9 | Stabilité budgétaire modeste, prudence face à l’emballement régional |
Source: Infrastructure Consortium for Africa (ICA).
Le Maroc, bien que très loin de l’Egypte et l’Algérie, incarne une autre forme de défi. Avec des enveloppes budgétaires relativement stables mais modestes (736 millions de dollars en 2022, 717 millions en 2023), il représente ces économies intermédiaires qui doivent optimiser chaque dollar.
Face à la raréfaction des prêts concessionnels (la part des dons dans l’APD a glissé de 42% à 30% en dix ans), la solution prônée par le rapport est celle d’un recyclage d’actifs intelligent et d’une meilleure bancabilité des projets, plutôt que d’une fuite en avant budgétaire.
L’émission d’obligations vertes par le Nigeria, le Kenya et l’Afrique du Sud est citée comme une piste viable, bien qu’embryonnaire.
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En définitive, le rapport 2021-2023 de l’ICA dresse le portrait d’une Afrique qui pédale plus vite mais dont la chaîne du financement privé et multilatéral saute. L’embellie des budgets nationaux, illustrée par les 15 milliards de l’Égypte ou les 6 milliards de l’Algérie en 2023, ne doit pas faire oublier que le gap global a augmenté de 4%. Si l’on intègre les cibles des Objectifs de Développement Durable, le trou se chiffre à 226 milliards de dollars.
Comme le conclut le consortium, sans une refonte réglementaire pour canaliser l’épargne locale et une transparence budgétaire accrue pour réduire les «écarts de gouvernance» entre promesses et décaissements, le volontarisme étatique risque de se transformer en surendettement stérile.




