Choc pétrolier: les 18 pays africains qui pourraient perdre jusqu’à 7,3% de leur PIB

Les pays africains pris en étau entre envolée des prix du pétrole et dépendance géostratégique au détroit d'Ormuz

Le 03/06/2026 à 13h29

L’Afrique compte 15 des 22 pays les moins avancés les plus touchés par la volatilité du marché des hydrocarbures. Trois des petits États insulaires en développement affectés et 9 des 13 pays les plus dépendants du corridor d’Ormuz sont également africains. Une triple exposition qui fait du continent le théâtre principal d’une crise qui, née dans le golfe Persique, révèle la fragilité persistante des structures économiques africaines face aux soubresauts d’un monde énergétique dont elles restent largement dépendantes.

Le 28 février 2026, une escalade militaire dans le golfe Persique a brutalement rebattu les cartes du commerce énergétique mondial. Trois mois plus tard, le verdict de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) est sans appel: les économies les plus fragiles de la planète sont prises en tenaille. Parmi elles, l’Afrique apparaît comme le continent le plus durement et le plus largement exposé.

Sur les 22 pays les moins avancés où la facture pétrolière bondirait de plus de 0,5% du PIB, 15 sont africains. Dans le classement des dépendances critiques au détroit d’Ormuz, les Seychelles, l’Ouganda, Maurice et la Tanzanie occupent les premières places. Voici pourquoi cette crise n’a rien d’un choc conjoncturel: elle révèle une vulnérabilité structurelle que des décennies de choix économiques n’ont pas corrigée.

La première clé de lecture du rapport tient en un chiffre: 97,8%. C’est la part des produits pétroliers raffinés dans les importations nettes de pétrole des 65 économies vulnérables identifiées. Autrement dit, ces pays n’achètent quasiment pas de brut qu’ils pourraient transformer localement. Ils achètent de l’essence, du diesel, du fioul déjà prêts à l’emploi, et donc bien plus chers à la tonne que le pétrole brut.

La CNUCED est formelle sur la cause: ces États «manquent d’infrastructures de raffinage suffisantes». L’absence de capacités industrielles de transformation les place dans une dépendance totale vis-à-vis des raffineries étrangères, principalement situées en Europe, en Amérique du Nord et en Asie.

La conséquence est mécanique: lorsque le prix de l’essence flambe de plus de 50% sur les marchés internationaux, contre 40% pour le brut, ces économies subissent de plein fouet l’écart. L’essence ordinaire sans plomb est passée d’environ 600 dollars la tonne métrique début 2026 à un pic de 1.150 à 1 200 dollars. Aucun tampon industriel ne permet d’amortir le choc.

Impacts sur le PIB et exposition au détroit d’Ormuz

PaysCatégorieAugmentation de la facture nette d’importation de pétrole (% du PIB)Part des importations de pétrole provenant du détroit d’Ormuz (%)
MauritaniePMA7,343
GambiePMA6,3-
Burkina FasoPMA5-
LiberiaPMA4,8-
ZambiePMA4,344,7
LesothoPMA4,3-
MaliPMA3,8-
République centrafricainePMA3,7-
MozambiquePMA2,835,5
MalawiPMA2,234,4
OugandaPMA1,761,5
TanzaniePMA1,756
SénégalPMA1,614,6
DjiboutiPMA0,8-
BéninPMA0,86,5
MauricePEID4,258,3
Cabo VerdePEID2,212,7
SeychellesPEID299
TogoPMA-8,3

Note: Le Togo figure uniquement dans le classement Ormuz (8,3%), sans impact PIB communiqué au-dessus de 0,5%. Les PMA et PEID sont définis selon la classification de la CNUCED ; sept pays sont simultanément PMA et PEID (dont la Mauritanie, les Seychelles et Cabo Verde).

Source: CNUCED.

Pour les pays africains, cette dépendance aux produits finis est un multiplicateur de vulnérabilité. Non seulement ils subissent la hausse des prix mondiaux, mais ils sont également exposés à la volatilité supérieure des produits raffinés, que le rapport documente avec précision: après l’escalade militaire, les fluctuations de l’essence ont été plus prononcées que celles du brut.

Seychelles, Ouganda et Maurice en première ligne

L’analyse géographique des approvisionnements donne le vertige. La CNUCED a cartographié la part des importations pétrolières provenant de la région du détroit d’Ormuz, définie comme le Bahreïn, l’Iran, l’Irak, le Koweït, le Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Sur les 13 pays dont plus de 5% des approvisionnements transitent par ce corridor, neuf sont africains.

Les Seychelles, petit État insulaire en développement, affichent une dépendance quasi absolue: 99% de leurs importations de pétrole proviennent de la région du Golfe. Cela signifie que la quasi-totalité de leur approvisionnement énergétique est directement menacée par la fermeture ou la perturbation du détroit.

L’Ouganda, pays le moins avancé enclavé d’Afrique de l’Est, suit avec 61,5%. Maurice, autre île de l’océan Indien, atteint 58,3%. La Tanzanie (56%), la Zambie (44,7%) et la Mauritanie (43%) complètent ce peloton de tête africain.

Une concentration géographique qui est un facteur de risque géopolitique majeur. «De plus, certaines économies doivent sécuriser des approvisionnements alternatifs», note le rapport. Pour des pays comme les Seychelles ou Maurice, trouver des sources de substitution n’a rien d’une simple formalité logistique: cela implique de renégocier des contrats, de réorienter des chaînes d’approvisionnement et potentiellement de payer des primes de risque encore plus élevées.

La facture énergétique s’alourdit à 20,4 milliards de dollars

L’estimation centrale du rapport repose sur un scénario où les prix augmentent de 50% tandis que les volumes importés restent constants aux niveaux de 2024. Dans cette hypothèse, la facture nette d’importation de pétrole des économies vulnérables bondirait de 20,4 milliards de dollars par an. Sur ce total, 16,1 milliards, soit 78,9%, seraient absorbés par les seuls pays les moins avancés.

C’est ici que l’Afrique apparaît de manière écrasante. Parmi les 22 pays les moins avancés dont le surcoût dépasserait 0,5% du PIB, 15 sont africains. Et dans ce groupe, certains subissent un véritable séisme budgétaire. La Mauritanie arrive en tête mondiale avec un choc équivalent à 7,3% de son PIB. La Gambie suit à 6,3%, le Burkina Faso à 5%. Le Liberia (4,8%), la Zambie et le Lesotho (4,3% chacun), le Mali (3,8%) et la République centrafricaine (3,7%) complètent un tableau où l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique australe sont particulièrement touchées.

Du côté des petits États insulaires en développement, trois pays africains figurent dans la liste des 23 dont l’augmentation dépasse 0,5% du PIB: Maurice (4,2%), Cabo Verde (2,2%) et les Seychelles (2%). Pour ces économies insulaires, dont la base productive est étroite et les sources de devises limitées au tourisme ou à la pêche, un choc de cette ampleur sur la facture énergétique se traduit immédiatement par une ponction sur les réserves de change et une pression sur le taux de change.

Au-delà du baril

Le rapport de la CNUCED ne se contente pas de chiffrer le coût des importations. Il identifie quatre mécanismes par lesquels le choc pétrolier se propage à l’ensemble du tissu économique et social. Ces canaux sont particulièrement destructeurs dans le contexte africain.

Premièrement, le coût du fret et des marchandises. La hausse des prix du carburant renchérit mécaniquement le transport. Dans des pays enclavés comme le Burkina Faso, le Mali, la Zambie ou l’Ouganda, où les distances d’approvisionnement sont longues et les infrastructures logistiques limitées, l’effet est immédiat sur le prix des biens de première nécessité. Le rapport souligne que cela «augmente le coût global des biens».

Deuxièmement, l’inflation importée. La CNUCED note que «de nombreuses économies vulnérables dépendent fortement des importations de carburant, où les hausses des prix du pétrole augmentent rapidement le coût de la vie». Dans des pays où plus de 30% de la population vit sous le seuil de pauvreté extrême de trois dollars par jour, c’est le cas pour l’ensemble des 75 économies vulnérables, abritant 983 millions de personnes-, chaque augmentation du prix du transport ou de la cuisson se traduit par une dégradation directe des conditions de survie.

Troisièmement, la pression fiscale. «Les chocs pétroliers augmentent la pression fiscale dans les économies vulnérables importatrices nettes, forçant des arbitrages entre la protection des ménages contre les flambées de prix et le maintien des services essentiels et des investissements de long terme, y compris pour le développement durable», indique le rapport. En clair, un gouvernement comme celui de la Mauritanie ou de la Gambie doit choisir entre subventionner le carburant pour protéger sa population ou financer ses écoles et ses hôpitaux. Cet arbitrage impossible est au cœur du piège de la vulnérabilité.

Quatrièmement, le ralentissement économique. L’augmentation de la facture pétrolière «peut creuser les déficits courants et affaiblir les taux de change, déclenchant des taux d’intérêt plus élevés, des conditions de crédit plus strictes et une croissance économique plus lente, en particulier dans les économies disposant d’une marge de manœuvre budgétaire limitée». Pour des pays comme le Mozambique (2,8% du PIB de choc), le Malawi (2,2%) ou le Sénégal (1,6%), déjà confrontés à des contraintes d’endettement, ce mécanisme peut enclencher une spirale négative dont il faut des années pour sortir.

Océan Indien et Afrique de l’Est en première ligne

La carte des dépendances à Ormuz dessine une géographie très spécifique du risque africain. Les pays de l’océan Indien occidental (Seychelles, Maurice, Tanzanie, Mozambique) et de l’Afrique de l’Est enclavée (Ouganda, Zambie, Malawi) sont historiquement tournés vers les approvisionnements du Golfe pour des raisons de proximité logistique. Une orientation qui était un avantage en temps normal qui devient un facteur de vulnérabilité critique lorsque le détroit d’Ormuz est menacé.

Les Seychelles, avec 99% de dépendance, incarnent le cas extrême. Mais l’Ouganda (61,5%) et la Tanzanie (56%) ne sont guère mieux lotis. Ces deux pays d’Afrique de l’Est, dont les économies ont connu une croissance soutenue ces dernières années, voient leur dynamique menacée par un choc externe sur lequel ils n’ont aucune prise. La Zambie (44,7%), pays enclavé d’Afrique australe, illustre le cas d’une économie déjà sous tension (endettement, dépendance au cuivre) qui doit maintenant absorber un choc énergétique importé.

La Mauritanie (43%) et le Sénégal (14,6%) rappellent que l’Afrique de l’Ouest n’est pas épargnée, même si leurs approvisionnements sont plus diversifiés. Le Togo (8,3%) et le Bénin (6,5%) ferment la marche avec des taux plus faibles mais néanmoins significatifs.

La nouvelle normalité des prix élevés

Le rapport met en garde contre une illusion d’optique: après le pic de février 2026, les prix se sont légèrement repliés, mais ils se sont stabilisés à des niveaux élevés, autour de 95 à 105 dollars le baril pour le brut, contre 60 dollars avant la crise. «Cela suggère une nouvelle normalité de prix plus élevés», note la CNUCED.

Pour les économies africaines importatrices nettes, cette stabilisation à un niveau élevé est peut-être plus dangereuse qu’un pic temporaire. Un choc ponctuel peut être absorbé par des réserves ou une aide d’urgence. Une inflation durable des coûts énergétiques érode en revanche la compétitivité, alourdit structurellement la facture d’importation et contraint les gouvernements à des arbitrages permanents entre le carburant, la santé, l’éducation et la dette.

La déclaration du Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, dans le rapport, résonne comme un diagnostic sans concession: «quand le détroit d’Ormuz est étranglé, les plus pauvres et les plus vulnérables du monde ne peuvent plus respirer». La métaphore respiratoire n’a rien d’une figure de style. Dans des économies où le pétrole alimente les générateurs des hôpitaux, les pompes à eau, les transports collectifs et les cuisines domestiques, la flambée des prix coupe littéralement l’accès aux fonctions vitales.

Par Modeste Kouamé
Le 03/06/2026 à 13h29