Derrière chaque camion qui franchit une frontière africaine se joue une bataille silencieuse, celle des réglementations. Une récente publication de la Banque mondiale, fondée sur l’Indice de restriction du commerce des services (STRI) appliqué au fret routier, révèle un continent fracturé.
Pourtant, au milieu de cette mosaïque réglementaire, un groupe de 25 pays se détache par son degré d’ouverture remarquable, dessinant les contours d’une Afrique qui choisit de faciliter le commerce de services plutôt que de l’entraver. Nous les avons identifiés en nous appuyant exclusivement sur les données publiées par la Banque Mondiale.
L’indice STRI, développé conjointement par la Banque mondiale et l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), mesure le caractère restrictif d’un cadre réglementaire, de 0 (totalement ouvert) à 100 (complètement fermé). La méthodologie, décrite dans le document coédité par les deux institutions, évalue chaque mesure de politique commerciale selon six niveaux de sévérité, allant de l’absence de restriction (score 0,00) jusqu’à l’interdiction pure et simple de la prestation de service (score 1,00).
Des «mesures synthétiques» sont également construites pour saisir l’effet conjoint de plusieurs barrières, par exemple lorsque des restrictions à l’acquisition domestique et à l’investissement greenfield se combinent pour verrouiller un mode d’entrée. Les réglementations sont ensuite agrégées et pondérées pour produire un score unique par pays. C’est cette méthodologie qui permet de classer les 53 économies africaines pour lesquelles des données sont disponibles.
Les 25 États africains les plus ouverts au transport routier de marchandises (STRI < 42,5)
| Rang | Pays | Score STRI |
|---|---|---|
| 1 | Rwanda | 21 |
| 2 | Guinée-Bissau | 25,4 |
| 3 | Comores | 25,6 |
| 4 | Bénin | 25,7 |
| 5 | Cap-Vert | 27,4 |
| 6 | Burundi | 28 |
| 7 | Namibie | 28,2 |
| 8 | Kenya | 30,4 |
| 9 | Zimbabwe | 33,8 |
| 10 | Liberia | 33,8 |
| 11 | Gambie | 34,5 |
| 12 | Sierra Leone | 36,1 |
| 13 | Afrique du Sud | 36,1 |
| 14 | Sénégal | 36,4 |
| 15 | Tchad | 37,1 |
| 16 | Malawi | 37,5 |
| 17 | Burkina Faso | 37,6 |
| 18 | Seychelles | 37,7 |
| 19 | Maurice | 38,6 |
| 20 | Nigeria | 38,7 |
| 21 | Eswatini | 39,5 |
| 22 | Maroc | 39,5 |
| 23 | Djibouti | 39,8 |
| 24 | RDC | 42,3 |
| 25 | Guinée équatoriale | 42,5 |
Note: La médiane continentale se situe à 60,5.
Source: Banque Mondiale & OMC.
La médiane continentale s’établit à 60,5. Or, les 25 pays les plus ouverts se situent tous très en deçà de ce seuil, avec des scores allant de 42,5 à seulement 21.
En tête de ce peloton figure le Rwanda, dont l’indice de 21 en fait l’économie la moins restrictive du continent pour les services de transport routier de marchandises. Il est suivi de près par la Guinée-Bissau (25,4), les Comores (25,6) et le Bénin (25,7). Le Cap-Vert (27,4), le Burundi (28), la Namibie (28,2) et le Kenya (30,4) s’inscrivent également dans le groupe de tête, tous sous la barre des 31.
L’échelle STRI n’est pas qu’un outil de classement ; elle reflète des décisions de politique intérieure très concrètes. Un score inférieur à 30 signifie qu’un pays a levé la quasi-totalité des verrous majeurs: pas d’interdiction de présence commerciale, pas de monopole de fait, des procédures transparentes. C’est un choix de développement assumé.
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Viennent ensuite le Zimbabwe et le Liberia, ex aequo à 33,8, puis la Gambie (34,5), la Sierra Leone et l’Afrique du Sud (tous deux à 36,1), le Sénégal (36,4), le Tchad (37,1), le Malawi (37,5), le Burkina Faso (37,6) et les Seychelles (37,7). Maurice (38,6), le Nigeria (38,7), Eswatini et le Maroc (39,5 chacun), Djibouti (39,8), la République démocratique du Congo (42,3) et la Guinée équatoriale (42,5) complètent ce quartile le plus libéral.
Tous ces pays se situent sous la médiane de 60,5, et la plupart d’entre eux affichent des indices inférieurs à 40, symboles d’une ouverture substantielle.
Il serait tentant de lire cette liste comme un simple palmarès. Mais il serait pertinent de nuancer le propos: l’ouverture formelle ne suffit pas. La Banque mondiale insiste sur un point capital: un seul maillon restrictif dans un corridor peut casser toute la chaîne logistique.
Le corridor Nord-Sud, qui relie l’Afrique du Sud et le Zimbabwe, tous deux relativement ouverts, à la Zambie, dont le STRI s’élève à 68,8, illustre ce goulot d’étranglement. Même si les 25 pays les plus ouverts facilitent le transit, leur bénéfice est limité s’ils sont enclavés derrière des voisins fermés.
En effet, la carte des restrictions dévoile des contrastes saisissants au sein de mêmes communautés économiques régionales. Le Maroc (39,5) et la Tunisie (62,9) cohabitent dans l’espace nord-africain avec l’Algérie (70,5) et la Libye (100).
De même, en Afrique de l’Ouest, le Ghana (53,2), la Côte d’Ivoire (54,2) ou le Nigeria (38,7) côtoient la Guinée (70,5) et le Mali (70,4). L’Afrique de l’Est présente une fracture similaire entre le Rwanda (21) et le Kenya (30,4) d’un côté, et l’Éthiopie (64,7) de l’autre. Le document de la Banque mondiale souligne explicitement que les économies ouvertes et restrictives «partagent des frontières terrestres et dépendent des mêmes corridors de transport», ce qui confère à chaque pays très restrictif un effet de verrou disproportionné.
Le port de Tanger Med au Maroc (STRI 39,5), point d'ancrage ouvert au nord du continent pour les corridors transsahariens.
Dispersion géographique des pays les plus ouverts
L’analyse géo-économique de la carte réglementaire montre que les 25 États les plus ouverts ne sont pas concentrés dans une seule région. On les trouve en Afrique australe (Namibie, Afrique du Sud, Zimbabwe), en Afrique de l’Est (Rwanda, Burundi, Kenya), dans l’océan Indien (Comores, Maurice, Seychelles), en Afrique de l’Ouest (Bénin, Guinée-Bissau, Liberia, Sierra Leone, Gambie, Sénégal, Burkina Faso, Nigeria, Cap-Vert) et en Afrique centrale (Tchad, RDC, Guinée équatoriale).
Le Maroc et Djibouti représentent des points d’ancrage ouverts, respectivement au nord et à l’entrée de la Corne de l’Afrique. Une dispersion géographique qui suggère que l’ouverture n’est pas l’apanage d’un bloc régional homogène, mais plutôt le résultat de trajectoires nationales de réforme.
Du point de vue de la mesure des politiques commerciales, la méthode STRI permet de comprendre ce qui rend ces régimes plus ouverts. Le niveau «Non restrictif» (score 0,00) correspond à l’absence de restriction sur le type d’entité juridique et de limitation de participation étrangère. Un niveau «Non restrictif, mais problème procédural» (0,125) sanctionne l’absence de préavis sur les changements réglementaires. Les restrictions mineures (0,25) incluent l’interdiction d’acquisition de terrains par des étrangers.
Dispersion géographique des 25 régimes les plus ouverts
| Sous-région | Pays du top 25 |
|---|---|
| Afrique australe | Namibie, Afrique du Sud, Zimbabwe, Eswatini |
| Afrique de l’Est | Rwanda, Burundi, Kenya |
| Océan Indien | Comores, Maurice, Seychelles |
| Afrique de l’Ouest | Bénin, Guinée-Bissau, Liberia, Sierra Leone, Gambie, Sénégal, Burkina Faso, Nigeria, Cap-Vert |
| Afrique centrale | Tchad, RDC, Guinée équatoriale |
| Afrique du Nord | Maroc |
| Corne de l’Afrique | Djibouti |
Source: Banque Mondiale & OMC.
Les pays du top 25 ont nécessairement évité les mesures plus sévères: la limitation du nombre de fournisseurs (0,50), l’existence d’un monopole de fait (0,75) ou l’interdiction de présence commerciale (1,00), que l’on retrouve chez les pays fermés comme le Lesotho et la Libye, tous deux à 100.
Le texte mentionne d’ailleurs les «restrictions de cabotage», les «limitations de la durée de séjour» et l’«interdiction totale de fournir des services» comme exemples typiques d’obstacles que les économies ouvertes ont, par contraste, levés.
La Banque mondiale pointe également le Kenya, le Maroc, le Nigeria et l’Afrique du Sud comme des économies aux «régimes de services de fret routier relativement ouverts». Effectivement, ces quatre pays apparaissent parmi les 25 premiers, validant la robustesse de la catégorisation.
Le Maroc, à 39,5, se situe à la 22e place des plus ouverts, ce qui en fait une plateforme logistique attractive pour les corridors transsahariens. La Tunisie, en revanche, affiche un STRI de 62,9, supérieur à la médiane, ce qui la place en dehors du groupe des plus ouverts.
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L’impact économique de cette ouverture ne se mesure pas seulement en termes de fluidité du trafic. Le document méthodologique rappelle que l’indice STRI est utilisé dans des modèles d’équilibre général pour estimer les effets des réformes sur les prix et la productivité.
Un statisticien spécialiste des indices composites relèverait que la construction de l’indice à partir de 150 mesures, pondérées selon des jugements d’experts et des travaux empiriques, confère une solidité analytique à ce classement.
Les «mesures synthétiques» pour le mode 3 (présence commerciale) sont particulièrement pertinentes pour le transport routier, car elles capturent la difficulté réelle d’entrer sur un marché: même si aucune barrière individuelle n’est rédhibitoire, leur combinaison peut fermer le marché de fait. Les pays du top 25 se caractérisent donc par des faisceaux de mesures cohérents et libéraux, plutôt que par une simple absence de restrictions isolées.
Pourtant, c’est dans les corridors transfrontaliers que tout se joue. «Le corridor Dakar-N’Djamena-Djibouti traverse des économies présentant des niveaux d’ouverture très différents", rappelle la Banque Mondiale. «Un seul État au STRI élevé peut annihiler les efforts d’ouverture de tous ses voisins».
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Ainsi, le Sénégal (36,4), très ouvert, doit composer avec le Mali (70,4) sur cet axe. De même, l’Afrique du Sud (36,1) voit son accès au nord entravé par la Zambie (68,8). Des asymétries qui expliquent pourquoi l’existence d’un quartile de pays ouverts ne suffit pas à fluidifier le commerce continental; elle crée en revanche une pression sur les États restrictifs, dont le statut de «maillon faible» devient visible et quantifiable.
En définitive, les 25 pays les plus ouverts au commerce des services de fret routier en Afrique, emmenés par le Rwanda, la Guinée-Bissau et les Comores, démontrent qu’un choix politique résolu est possible. Leur positionnement bas sous la médiane de 60,5, dans une échelle où chaque point traduit des barrières réglementaires tangibles, constitue un signal fort pour les investisseurs et les opérateurs logistiques.
La balle est désormais dans le camp des États fermés, dont les indices à 70, 80 ou 100 restent une anomalie dans un espace commercial qui aspire à la libre circulation des services.
Fracture réglementaire au sein des corridors stratégiques africains
| Corridor | Pays ouverts (STRI) | Pays restrictifs (STRI) |
|---|---|---|
| Nord-Sud | Afrique du Sud (36,1), Zimbabwe (33,8) | Zambie (68,8) |
| Dakar-N’Djamena-Djibouti | Sénégal (36,4) | Mali (70,4) |
| Afrique du Nord | Maroc (39,5) | Algérie (70,5), Tunisie (62,9), Libye (100) |
| Afrique de l’Ouest | Nigeria (38,7), Ghana (53,2), Côte d’Ivoire (54,2) | Guinée (70,5), Mali (70,4) |
| Afrique de l’Est | Rwanda (21,0), Kenya (30,4) | Éthiopie (64,7) |
Source: Banque Mondiale & OMC.





