Commerce, dette, systèmes de paiement: comment le yuan s’invite dans les transactions et tisse sa toile africaine

Un cargo et des conteneurs sont visibles dans le port de Qingdao, dans la province du Shandong (est de la Chine), le 10 mars 2026

Le 21/06/2026 à 10h40

4.380 milliards de yuans. C’est le montant des échanges chinois libellés dans la devise nationale en avril 2026. Une part de cette masse grandissante atterrit désormais en Afrique, où quelques pays ont commencé à prendre le virage du yuan, sans toujours le claironner.

Suppression des droits de douane chinois pour 53 pays africains, conversion de dettes, connexion au système CIPS, nouveaux instruments de liquidité en yuan: en quelques semaines, Pékin a accéléré méthodiquement l’arrimage financier du continent. Kenya, Afrique du Sud, Zambie, Nigeria, Togo, Maroc… incarnent, chacun à leur manière, cette bascule qui ne dit pas encore son nom.

Le 1er mai 2026, Pékin a franchi un seuil symbolique et économique: la suppression totale des droits de douane sur les importations en provenance de 53 pays africains. Trois semaines plus tard, le 17 juin, la Banque populaire de Chine annonçait, au forum de Lujiazui à Shanghai, une série d’instruments destinés à fluidifier l’usage international du yuan. Pris isolément, chaque événement relève de la chronique économique ordinaire. Mis bout à bout, ils dessinent une recomposition méthodique des canaux commerciaux et financiers entre la Chine et l’Afrique, dans laquelle plusieurs pays du continent se positionnent de manière différenciée.

Le Maroc, le Kenya, l’Afrique du Sud, la Zambie, le Nigeria et le Togo apparaissent, chacun à leur manière, comme des points d’entrée de cette nouvelle séquence. Leur exposition à cette nouvelle donne varie selon la structure de leurs exportations, leur niveau d’endettement envers la Chine et le degré d’intégration de leurs systèmes bancaires aux nouvelles infrastructures de paiement chinoises.

Le Maroc, bénéficiaire discret mais stratégique

Le Maroc fait partie des 53 pays africains bénéficiant de l’exonération tarifaire chinoise. L’unique exception continentale est l’Eswatini, seul État africain maintenant des relations diplomatiques avec Taïwan. Pour Rabat, l’enjeu est d’abord commercial. Les exportations marocaines vers la Chine, dominées par les phosphates et leurs dérivés, s’élevaient à 980 millions de dollars en 2023, contre 6 milliards de dollars d’importations chinoises. Le déséquilibre est structurel, et la suppression des droits de douane constitue un levier pour tenter de le résorber. Les exportations de phosphates ont atteint 99,8 milliards de dirhams en 2025, en hausse de 14,6%, une dynamique que l’accès facilité au marché chinois pourrait amplifier.

Cartographie des engagements africains en yuan

PaysType d’initiative(s)Logique dominanteEffet ou enjeu immédiat
KenyaConversion de dette ferroviaire ($ → yuan) ; lettres de crédit en yuan ; exportation massive d’avocats et produits agroalimentaires vers la ChineRéduction des coûts d’intérêt et diversification des règlements commerciaux agricolesÉconomie de ~215 millions $/an d’intérêts ; multiplication par 10 des conteneurs d’avocats et produits agroalimentaires depuis 2022
Afrique du SudConnexion de Standard Bank au CIPS (1ᵉ banque africaine) ; traitement de 500 M$ en 4 moisTête de pont technique pour les règlements transfrontaliers en yuan via CIPS500 M$ traités ; extension continentale du CIPS en préparation
ZambieAcceptation des redevances et taxes minières des entreprises chinoises en yuan (décision fin 2025)Circuit fermé : recettes fiscales en yuan → remboursement dette chinoise en yuanRéduction du risque de change ; consolidation des réserves en yuan
NigeriaExportations de pellets d’os de bovins et autres produits boostées par la suppression tarifaire ; plaidoyer pour la réduction de la dominance du dollarDédollarisation par le commerce et positionnement politiqueEffet d’entraînement de la franchise de droits sur des filières non extractives
Togo (via Ecobank, siège à Lomé)Partenariat Ecobank – Bank of China pour un produit de règlement yuan/monnaies locales (lancement prévu en 2026) ; Ecobank opère dans 34 paysPlateforme panafricaine de règlement en yuan pour les monnaies localesEffet réseau potentiel dans une trentaine de juridictions ; réduction des délais et coûts de change
MarocInclus dans les 53 bénéficiaires de la suppression tarifaire chinoise ; exportations de phosphates (99,8 Mds DH en 2025, +14,6 %) ; diversification des sources de financement (levée de 2,25 Md€ en mai 2026) ; hub d’investissements chinois vers l’UECommercial : rééquilibrage de la balance commerciale via l’accès en franchise ; financier : ouverture future au yuan dans les levées de fondsPotentiel d’augmentation des exportations de phosphates ; rôle renforcé comme hub Chine-Afrique-Europe

Sources: BU Global Development Policy Center calculations from United Nations data; Presse;

Au-delà du commerce, le Maroc est concerné par la dimension financière de la stratégie chinoise. L’adoption du yuan dans les règlements commerciaux sino-africains, que Pékin encourage désormais par des instruments de liquidité comme le FIMA RMB Repo, pourrait offrir aux exportateurs marocains une alternative au dollar pour leurs transactions. Rabat a par ailleurs levé 2,25 milliards d’euros sur les marchés internationaux en mai 2026, illustrant une stratégie de diversification des sources de financement dans laquelle le yuan pourrait, à terme, trouver sa place. Enfin, le Maroc attire des investissements chinois croissants dans l’automobile et les véhicules électriques, bénéficiant de sa proximité avec l’Europe et de ses accords de libre-échange avec l’Union européenne. La suppression tarifaire chinoise pourrait renforcer cette fonction de plateforme d’exportation.

Le Kenya, laboratoire du yuan agricole et de la conversion de dette

Au Kenya, trois dimensions se superposent: la percée des exportations agricoles, l’innovation bancaire et la conversion de la dette chinoise.

Les exportations d’avocats kényans vers la Chine sont passées de 10 à 20 conteneurs par semaine en 2022 à environ 200 aujourd’hui. Thiku Shah, directeur général de Sunripe, table sur 1.000 conteneurs par semaine d’ici 2030, un volume qui placerait la Chine au niveau du marché européen, débouché historique. «Si nous facturons en yuan et que les banques acceptent le règlement en yuan, et que nous avons un acheteur pour nos yuans, alors ce serait parfait», explique-t-il depuis son centre de conditionnement de la périphérie de Nairobi. La phrase n’est pas théorique: elle décrit le chaînon manquant que les nouvelles infrastructures de paiement tentent de combler.

Standard Chartered Kenya a commencé à émettre des lettres de crédit libellées en yuan. Son directeur général, Birju Sanghrajka, précise que «cela permet aux clients kényans de bénéficier de remises en évitant les coûts de conversion en dollars». Interrogé sur le risque de détrônement du billet vert, il tempère: «Nous voyons le yuan comme complémentaire». Une position pragmatique que partage Qu Ming, propriétaire chinois de Sanmark Limited, transformateur d’huile d’avocat employant cinquante personnes: «Cela nous aidera à cause du taux de change», dit-il, ajoutant que les emprunts pourraient devenir moins chers compte tenu des taux d’intérêt plus bas du yuan.

La troisième dimension est celle de la dette. Le Kenya a converti l’an dernier trois prêts chinois de construction ferroviaire du dollar vers le yuan, réduisant sa charge d’intérêts d’environ 215 millions de dollars par an. La Chine est le premier créancier bilatéral du Kenya, comme du Sénégal et de l’Éthiopie. La conversion de dette n’est pas anecdotique: elle crée une demande structurelle de yuan, puisque le service de la dette doit désormais être assuré dans cette devise.

L’Afrique du Sud, tête de pont du système CIPS

Si le Kenya expérimente, l’Afrique du Sud industrialise. Standard Bank est devenue, en novembre 2025, la première banque commerciale africaine à se connecter au Système de paiement interbancaire transfrontalier chinois, le CIPS. En quatre mois, elle a traité 500 millions de dollars de transactions. Ives Yang, responsable des ventes de la banque transactionnelle de Standard Bank CIB, précise: «Les transactions que nous avons observées ont été principalement motivées par les activités d’importation et d’exportation entre la Chine et l’Afrique. Nous travaillons à étendre le CIPS à davantage de pays».

Le CIPS n’est pas un concurrent frontal de SWIFT. Il n’en a ni la couverture ni l’universalité. Mais il en double les fonctions essentielles pour les flux libellés en yuan, créant un rail de paiement parallèle que Pékin contrôle techniquement. La connexion de Standard Bank est un signal fort: une institution systémique africaine juge l’infrastructure assez mature pour y adosser des volumes significatifs.

La Zambie illustre une autre facette de la yuanisation: celle des recettes minières. Le pays a annoncé, fin 2025, qu’il accepterait désormais les redevances et taxes minières des entreprises chinoises en yuan. L’objectif est double: renforcer les réserves de change zambiennes et assurer le service de la dette envers la Chine sans passer par l’intermédiaire du dollar.

La logique est le miroir de celle du Kenya. Là où Nairobi convertit sa dette existante en yuan pour réduire les coûts d’intérêt, Lusaka capte des recettes fiscales directement en yuan pour créer un circuit fermé: les entreprises chinoises paient leurs impôts en yuan, l’État zambien utilise ces yuans pour rembourser sa dette chinoise. La boucle élimine le risque de change et réduit la dépendance au dollar sur un segment entier de la chaîne de paiement souveraine.

Nigeria et Togo: diversification commerciale et rails bancaires

Au Nigeria, Muda Yusuf, directeur général du Centre pour la promotion de l’entreprise privée, est frontal: «Une partie des problèmes que nous observons dans le monde aujourd’hui est de savoir comment réduire la dominance du dollar». Et d’ajouter, décrivant la pratique commerciale avec la Chine: «Lorsque vous exportez vers eux, vous êtes payé en yuan».

Le Nigeria est également cité pour ses exportations de pellets d’os de bovins, un produit modeste mais emblématique de l’effet d’entraînement de la suppression tarifaire. Les ports chinois reçoivent désormais ces cargaisons nigérianes en franchise de droits, aux côtés de l’huile d’avocat kényane et des pommes sud-africaines. La diversité des produits mentionnés, os, fruits, huile végétale, n’est pas anodine: elle montre que la facilitation tarifaire ne profite pas qu’aux grands groupes extractifs, mais irrigue aussi des filières agricoles et manufacturières de taille intermédiaire.

Le Togo est présent à travers Ecobank, dont le siège est à Lomé. La banque opère dans 34 pays africains et travaille avec Bank of China au lancement, cette année, d’un produit de règlement direct entre le yuan et les monnaies locales africaines. Son directeur général, Jeremy Awori, livre une analyse systémique: «La Chine construit ses propres rails de paiement et de règlement qui pourraient rendre les transactions presque instantanées».

Ecobank n’est pas un acteur marginal. Par son empreinte continentale, elle est en position d’offrir ce produit de règlement dans une trentaine de juridictions, créant un effet de réseau que ni Standard Bank ni Standard Chartered Kenya ne peuvent produire seuls. La Banque africaine d’import-export, qui a signé l’an dernier un accord de connexion au CIPS, complète le dispositif institutionnel. Elle rappelle que la Chine représente désormais 20% du commerce extérieur du continent, contre 5% il y a vingt ans.

Les chiffres issus des calculs du BU Global Development Policy Center, à partir des données de l’ONU, documentent la structure des exportations africaines vers la Chine par catégorie UNCTAD. Les données sont éloquentes. Sur la période 2000-2004, le secteur extractif pèse 28 milliards de dollars, le manufacturier 3,9 milliards, les autres catégories 3,2 milliards, tandis que l’agriculture est absente. De 2020 à 2024, l’extractif atteint 352,4 milliards, l’agriculture 28,4 milliards et le manufacturier 24,3 milliards.

La domination extractive reste écrasante. Mais les courbes agricole et manufacturière ont plus que doublé en valeur par rapport à la période 2010-2014. La suppression des tarifs douaniers par Pékin s’inscrit précisément dans cette dynamique: elle abaisse les barrières pour des produits comme l’huile d’avocat kényane, les pellets d’os nigérians ou les pommes sud-africaines, accélérant une diversification déjà amorcée.

Une autre actualité éclaire la mécanique qui sous-tend l’offensive commerciale. Pan Gongsheng, gouverneur de la Banque populaire de Chine, a annoncé la création du FIMA RMB Repo, un instrument qui permet aux banques centrales et fonds souverains étrangers d’obtenir de la liquidité en yuan en utilisant comme garantie des obligations chinoises de première qualité. «Les investisseurs étrangers, y compris les banques centrales, entrent activement sur le marché obligataire chinois, et leur besoin de gérer la liquidité augmente également», explique Pan.

Cet outil est stratégique pour les pays africains. Sans facilité de liquidité accessible en cas de besoin, aucune banque centrale ne peut sérieusement envisager de constituer des réserves significatives en yuan. Le FIMA RMB Repo résout ce problème en offrant un mécanisme de prêt adossé à des titres sûrs.

Dans la même intervention, Pan annonce que six grandes banques d’État chinoises, dont Bank of China et China Construction Bank, sont autorisées à mener des opérations offshore en yuan dans la zone franche de Shanghai. La veille, le centre opérationnel du yuan numérique avait signé des accords de participation directe avec 26 institutions financières à Shanghai pour promouvoir l’adoption mondiale de l’e-CNY.

Le dispositif est cohérent: Pékin déploie simultanément les instruments de marché, les incitations commerciales et la couche numérique pour densifier l’écosystème du yuan hors de ses frontières.

La régulation et les risques

Le volet prudentiel n’est pas absent. Pan Gongsheng prévient: «À mesure que les marchés financiers s’approfondissent et se développent, la contagion transfrontière des risques peut devenir plus fréquente». Ding Xiangqun, nouveau chef de l’Administration nationale de régulation financière, insiste sur la prévention des risques émanant des petites institutions financières et sur la résolution des risques immobiliers et de dette locale. Zhu Hexin, chef du régulateur des changes, annonce de nouveaux quotas pour le programme QDII, quelques semaines après une répression des investissements transfrontaliers «illégaux».

Des mises en garde qui ne sont pas théoriques pour les pays africains qui s’endettent en yuan ou connectent leurs banques au CIPS. La liquidité en yuan, le coût du financement et l’accès aux instruments de couverture dépendront de plus en plus de décisions prises à Shanghai et à Pékin, dans un cadre régulatoire où la stabilité financière reste la priorité affichée.

Marco Sun, analyste financier en chef de MUFG Chine, résume l’évolution du rôle de la banque centrale chinoise: «Dans le passé, la PBOC fonctionnait davantage comme la «banque centrale du système bancaire» . À l’avenir, la banque centrale ne peut pas se limiter à gérer le système bancaire; elle doit aussi gérer plus directement la liquidité du marché, le coût du capital et la stabilité des marchés financiers».

Le tableau d’ensemble qui se dégage est celui d’une convergence de trajectoires nationales autour d’un objectif commun: réduire les coûts de transaction et les risques de change dans la relation économique avec la Chine. Aucun des acteurs cités ne présente le yuan comme un substitut imminent au dollar. Birju Sanghrajka parle de complémentarité. Standard Bank insiste sur la motivation commerciale des transactions CIPS. Ecobank évoque des rails de paiement, non un projet géopolitique. Mais l’accumulation de décisions pragmatiques, une lettre de crédit en yuan ici, une conversion de dette là, une connexion au CIPS ailleurs, produit un effet systémique que le porte-parole du ministère chinois du Commerce, He Yadong, inscrit dans un cadre plus large: «Dans un contexte où l’unilatéralisme et le protectionnisme posent des difficultés aux nations africaines, la Chine tire parti de son vaste marché».

Les 4.380 milliards de yuans d’importations et d’exportations chinoises libellées en yuan en avril 2026, en hausse de 14% sur un an, donnent la mesure du phénomène. Aucun chiffre spécifique n’est fourni pour l’Afrique, mais la tendance est visible au Kenya, où les exportations d’avocats explosent, en Zambie, où les redevances minières basculent en yuan, et au Maroc, où les phosphates bénéficient désormais d’un accès en franchise de droits.

La question n’est plus de savoir si le yuan va détrôner le dollar, mais si les banques centrales africaines, les exportateurs agricoles et les ministères des Finances du continent sont prêts à gérer une devise dont le poids dans leurs transactions ne cesse de croître.

Par Modeste Kouamé
Le 21/06/2026 à 10h40