Comités de facilitation du commerce. Entre coquilles vides et vecteurs de développement: contraste à l’Africaine

De Nairobi à Antananarivo: cartographie des comités de facilitation du commerce (CNFE) qui changent la donne et de ceux qui n’y arrivent pas

Le 17/06/2026 à 14h44

Le rapport 2025 de la Conférence de l’ONU sur le commerce sur les comités nationaux de facilitation du commerce (CNFE) braque les projecteurs sur un grand écart entre pays africains. Il révèle que 89% des données de la base de l’OMC ne reflètent pas la situation effective dans les 26 pays en développement et PMA examinés, majoritairement africains. Pire: dans 77% des cas, les États ont déployé moins de mesures qu’ils ne l’avaient officiellement déclaré. Pourtant, au milieu de ce tableau, une poignée de pays ont fait de leur CNFE d’authentique agence de facilitation du commerce transfrontalier, quand d’autres en restent à des structures fantomatiques, incapables de se réunir ou de mobiliser un financement.

Sur le papier, l’Afrique a presque tout notifié. Sur le bitume des postes-frontières, les camions patientent des heures, parfois des jours, dans l’indifférence des systèmes qui les entourent. Alors que le continent tente de concrétiser la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) et de fluidifier des corridors commerciaux encore trop souvent congestionnés, le rapport 2025 de la Conférence des Nations unies sur le commerce (CNUCED) sur les comités nationaux de facilitation du commerce (CNFE) tombe à point nommé.

Le document dresse un état des lieux sans complaisance. Son verdict tient en une phrase: «les progrès constatés ne correspondent pas toujours à la réalité sur le terrain». Autrement dit, entre les notifications envoyées à l’Organisation mondiale du commerce et ce qui se passe réellement aux postes-frontières, un fossé béant s’est creusé. Mais le rapport révèle aussi une dynamique africaine à deux vitesses: d’un côté, une poignée de pays ont mué leur CNFE en véritable agence de transformation du commerce transfrontalier; de l’autre, trop de comités restent des coquilles institutionnelles, incapables de se réunir ou de mobiliser des ressources.

Le cas kényan illustre de manière éclatante ce que peut accomplir une coordination structurée. Le Groupe de travail sur les ports et le commerce de transit, l’un des quatre organes thématiques du CNFE, a directement contribué à réduire le temps d’immobilisation des marchandises dans les ports d’environ onze à trois ou quatre jours ces dernières années, selon le rapport.

Présidé par le Conseil des chargeurs d’Afrique orientale, ce groupe réunit opérateurs publics et privés autour d’une même table pour décortiquer chaque maillon de la chaîne logistique, du mouillage des navires à l’évacuation des conteneurs. Résultat: les temps d’attente et de rotation des navires se sont améliorés, et la coordination entre l’Autorité portuaire, l’Autorité fiscale et les autres agences frontalières est devenue un exercice continu, institutionnalisé par la Charte du Corridor Nord.

Les CNFE africains face au réel: trois trajectoires en 2025

PaysCatégorieSignes de transformation ou de blocageRésultat concret ou absence de résultat
KenyaAgence de transformationGroupe de travail Ports et Transit présidé par le secteur privé; coordination inter-agences institutionnalisée via la Charte du Corridor NordDélai d’immobilisation portuaire réduit d’environ 11 jours à 3-4 jours; amélioration des temps d’attente et de rotation des navires
RwandaAgence de transformationCalculateur électronique des droits et taxes intégré au Portail d’information; Portail de transaction unique interconnecté à environ 90% avec les agences clés ; simplification des procédures d’exportation du café, de l’avocat et de l’horticultureSuppression de licences superflues; introduction de contrôles fondés sur le risque; réduction de l’incertitude et des sollicitations informelles
ZambieAgence de transformationAdoption de la loi n°8 de 2025 sur la gestion des frontières (paiement électronique, risque, audit, guichet unique, coopération inter-agences); évaluation de la gestion coordonnée à huit postes-frontières ; amélioration des régimes commerciaux simplifiés avec Zimbabwe, Malawi, TanzanieCadre juridique consolidé ; diagnostic opérationnel de postes stratégiques (Chirundu, Kazungula, Mwami, Nakonde, etc.); association des commerçants transfrontaliers intégrée au CNFE
NamibieAgence de transformationFeuille de route 2025-2028; stratégie nationale de gestion coordonnée des frontières; supervision d’une étude de temps de mainlevée à Transkalahari; lancement du Mécanisme d’alerte aux obstacles au commerce (TOAM)Plateforme numérique de signalement des entraves reliée aux autorités; étude de mainlevée publiée
ZimbabweAgence de transformationTournées du Comité d’efficacité frontalière; certificat d’origine électronique dans le guichet unique; formation des membres du CNFE sur les opérateurs économiques agréés (OEA)Recommandations opérationnelles issues des diagnostics de terrain; renforcement des compétences sur l’OEA
LesothoAgence de transformationIntégration de dix agences supplémentaires dans le guichet unique (total: douze); rotation de la co-présidence vers le secteur privéÉlargissement de la couverture institutionnelle; gouvernance plus inclusive
EswatiniAgence de transformationAccréditation de sept nouvelles entreprises sous OEA; étude de genre avec l’appui de la Banque mondiale pour identifier les obstacles aux femmes commerçantesDiagnostic genre documenté; recommandations pour 2026
GhanaAgence de transformationInitiative «Champions du genre»; ateliers de renforcement des capacités sur quatre corridors (Elubo, Aflao, Takoradi, Cape Coast) touchant plus de 250 participants (commerçantes, PME, personnes handicapées); ancrage dans le dialogue public-privé au-delà de l’AFESensibilisation massive sur règles commerciales, financement, normes, logistique; inclusion programmatique
MarocEn transitionLancement du portail national des procédures du commerce extérieur; chatbot «TijarIA»; système OEA prévu pour 2026; système eCITES relié à PortNet salué comme modèleGuichet unique fonctionnel avec module environnemental
ÉgypteEn transitionReformulation du CNFE par décret ministériel; collaboration avec la CNUCED pour le portail d’information; comité suprême pour le management intégré du risque; programme régional sur le commerce numérique avec GIZ et ITCCoordination numérique régionale; architecture institutionnelle rénovée
NigeriaEn transitionPublication de l’étude de temps de mainlevée 2024 en 2025; participation à la formation sur la coordination du transit avec soumission de projets de termes de référenceDonnées de performance diffusées; engagement dans le renforcement des compétences transit
SénégalEn transitionAtelier de dialogue public-privé consacré au commerce des produits agricoles et forestiersConcertation sectorielle active, mais caractère ponctuel
MadagascarCoquille videCrise politique ayant empêché l’assemblée générale annuelle du CNFE, malgré une évaluation à mi-parcours de la feuille de route 2023-2027Paralysie de la capacité d’impulsion ; fragilité des avancées techniques
17% des CNFE (tous pays confondus) qui ne se sont pas réunis en 2025.Coquille videAucune réunion en 202541% des CNFE n’ont entrepris aucune activité de mobilisation de fonds.

Note: Les pays comme la Gambie, la Guinée équatoriale, Maurice et le Togo sont mentionnés pour avoir confié la mission de suivi des obstacles non tarifaires de la ZLECAF à leur CNFE, signe de dynamisme partiel, mais les détails manquent dans le rapport pour les classer.

Sources: CNUCED; OMC;

Le Rwanda n’est pas en reste. Son CNFE a piloté la création d’un calculateur électronique intégré au Portail d’information commerciale: un outil qui permet aux importateurs de connaître, avant même l’arrivée des marchandises, le montant exact des droits et taxes à acquitter.

Couplé à un Portail de transaction unique interconnecté à environ 90% avec les principales agences (agriculture, inspection, médicaments, mines), ce dispositif réduit de manière drastique l’incertitude et les sollicitations informelles.

La CNUCED salue aussi le rôle du CNFE rwandais dans la simplification des procédures d’exportation du café, de l’avocat et de l’horticulture, notamment par la suppression de licences superflues et l’introduction de contrôles fondés sur le risque.

En Zambie, le CNFE a activement porté l’adoption, en 2025, de la loi n°8 sur la gestion des frontières et la facilitation du commerce, qui consolide les dispositions sur le paiement électronique, la gestion des risques, l’audit après dédouanement, la coopération inter-agences et le guichet unique.

Le même comité a mené une évaluation systématique de la gestion coordonnée des frontières à huit postes stratégiques, dont les quatre postes à arrêt unique de Chirundu, Kazungula, Mwami et Nakonde. Il a également travaillé à l’amélioration des régimes commerciaux simplifiés avec le Zimbabwe, le Malawi et la Tanzanie, en s’appuyant sur les associations de commerçants transfrontaliers qui siègent au sein même du CNFE.

La Namibie a endossé une nouvelle feuille de route 2025-2028 et développé une stratégie nationale de gestion coordonnée des frontières. Le CNFE a supervisé l’étude de temps de mainlevée au poste de Transkalahari et contribué au lancement du Mécanisme d’alerte aux obstacles au commerce (TOAM), une plateforme numérique de signalement des entraves directement reliée aux autorités compétentes.

Le Zimbabwe, malgré un contexte économique difficile, a organisé des tournées de son Comité d’efficacité frontalière pour diagnostiquer les goulets d’étranglement et formuler des recommandations opérationnelles. Il a aussi mis en place le certificat d’origine électronique au sein de son guichet unique et formé les membres du CNFE sur les opérateurs économiques agréés (OEA).

Au Lesotho, le CNFE a non seulement intégré dix agences supplémentaires dans le guichet unique national (portant le total à douze), mais il a aussi assuré une rotation de la co-présidence en faveur du secteur privé, conformément aux bonnes pratiques. Eswatini, de son côté, a accrédité sept nouvelles entreprises sous le régime OEA en 2025 et a mené une étude de genre avec l’appui de la Banque mondiale pour identifier les obstacles spécifiques aux femmes commerçantes.

Le Ghana, pour sa part, se distingue par une approche d’inclusion commerciale. Le CNFE a lancé une initiative de «Champions du genre», organisé des ateliers de renforcement des capacités le long des corridors d’Elubo, Aflao, Takoradi et Cape Coast, et touché plus de 250 participants (commerçantes transfrontalières, PME, entrepreneurs en situation de handicap) sur les règles commerciales, l’accès au financement, les normes et la logistique. L’ancrage du CNFE ghanéen dans le dialogue public-privé lui permet de traiter des sujets qui vont bien au-delà de l’Accord sur la facilitation des échanges (AFE) de l’OMC.

Des exemples qui ont un dénominateur commun: un secrétariat technique doté de compétences professionnelles, un mandat élargi au-delà de l’AFE, et une capacité à produire des résultats mesurables. La CNUCED observe que la part des CNFE impliqués dans des activités de simplification des procédures est passée de 57% en 2024 à 67% en 2025. De même, 67% des comités suivent désormais les projets de facilitation du commerce, 70% organisent des formations, et 78% consultent le secteur privé.

Les coquilles vides

Pourtant, tous les CNFE africains n’ont pas entamé cette mue. Le rapport de la CNUCED évoque un chiffre global inquiétant: 17% des comités ne se sont pas réunis une seule fois en 2025. Parmi les causes évoquées figurent le manque de ressources financières, des stratégies de communication défaillantes, des priorités institutionnelles conflictuelles et, dans certains cas, la tenue de discussions sur la facilitation du commerce dans d’autres instances, ce qui vide le CNFE de sa substance. Madagascar en fournit une illustration frappante: la crise politique a empêché la tenue de l’assemblée générale annuelle du comité, paralysant de fait sa capacité d’impulsion. Pourtant, le pays avait auparavant mené une évaluation à mi-parcours de sa feuille de route 2023-2027 et ajusté ses activités, preuve que les avancées techniques demeurent fragiles lorsque l’environnement institutionnel se dégrade.

Au-delà des réunions, c’est la capacité même à mobiliser des ressources qui fait défaut. La CNUCED indique que 41% des CNFE n’ont entrepris aucune activité de mobilisation de fonds en 2025, en hausse de 9 points par rapport à 2024. Beaucoup de secrétariats fonctionnent avec des effectifs squelettiques, sans compétence en rédaction de propositions de projets, et dans un contexte mondial où les financements des partenaires techniques se rétractent au profit des dépenses humanitaires et de défense. Le rapport parle d’un «cercle vicieux»: les ressources manquent pour organiser la collecte de fonds, et l’absence de fonds empêche de renforcer les capacités de collecte.

La conséquence la plus visible de cette atrophie est le décalage entre les notifications à l’OMC et la réalité. L’analyse menée par la CNUCED sur 26 pays en développement et PMA, dont de nombreux africains, montre que 89% des données de la base de l’OMC ne reflètent pas la situation effective. Dans 77% des cas, les pays ont mis en œuvre moins de mesures qu’ils ne l’avaient notifié. Autrement dit, les engagements formels enregistrés à Genève ne garantissent nullement qu’un portail d’information fonctionne, qu’un point de renseignement réponde dans un délai utile, ou qu’une étude de temps de mainlevée soit exploitée pour réformer les procédures. La CNUCED a d’ailleurs testé 124 points de renseignement dans le monde: 39% seulement ont répondu à une question commerciale standard. Un constat qui relativise fortement le taux d’implémentation global de 87,3% affiché par l’OMC fin 2025.

L’absence d’un CNFE robuste se paie aussi dans les processus d’intégration régionale. Alors que la ZLECAF requiert des points focaux nationaux pour le suivi des obstacles non tarifaires, plusieurs pays africains (Gambie, Guinée équatoriale, Maurice, Togo) confient désormais cette mission à leur CNFE, reconnaissant la synergie entre la facilitation des échanges et l’élimination des barrières non tarifaires. Mais là où le comité est en léthargie, c’est tout un pan de la mise en œuvre de l’accord continental qui reste en jachère.

Entre ces deux extrêmes, des pays avancent sans avoir encore opéré leur mue complète. Le Maroc a récemment lancé son portail national des procédures du commerce extérieur (18 mai 2026, déploiement général le 15 juin 2026) et a déployé le chatbot “TijarIA” pour renseigner les opérateurs, tout en bâtissant un système d’opérateur économique agréé dont l’entrée en vigueur est prévue en 2026. Son système eCITES, relié au guichet unique PortNet, a été salué comme un modèle efficace de simplification des permis électroniques. L’Égypte a, quant à elle, reformulé son comité de facilitation du commerce par décret ministériel, collaboré avec la CNUCED à l’alimentation de son portail d’information commerciale et institué un comité suprême pour le management intégré du risque, tout en coordonnant un programme régional sur le commerce numérique avec la GIZ et l’ITC. Le Nigeria, de son côté, a publié en 2025 son étude de temps de mainlevée 2024 et participé à la formation sur la coordination du transit en soumettant des projets de termes de référence. Enfin, le Sénégal a organisé un atelier de dialogue public-privé consacré au commerce des produits agricoles et forestiers. Des initiatives montrent une réelle mobilisation, mais elles restent souvent ponctuelles et tributaires d’un accompagnement extérieur, faute de secrétariats suffisamment étoffés.

Les quatre chantiers qui séparent le décollage de l’enlisement

Le rapport identifie le renforcement du suivi et de l’évaluation comme le besoin le plus critique, cité par 65% des CNFE. Trop peu de comités réalisent des missions de terrain pour vérifier l’impact concret des réformes aux frontières. L’exemple ougandais, où des missions d’évaluation ont été menées pour valider avec les opérateurs privés les solutions identifiées, ou celui du Zimbabwe avec ses tournées du Comité d’efficacité frontalière, reste minoritaire. La CNUCED recommande l’utilisation systématique d’outils numériques tels que le Reform Tracker, déjà déployé dans 30 pays dont une majorité africaine (Botswana, Burundi, Kenya, Lesotho, Madagascar, Malawi, Namibie, Rwanda, Somalie, Tanzanie, Zambie, Zimbabwe, etc.).

Le deuxième chantier est la professionnalisation des secrétariats. Un CNFE efficace n’est plus un simple secrétariat administratif chargé de convoquer des réunions ; il doit disposer de compétences techniques en dématérialisation, en analyse de procédures, en gestion de projet. La CNUCED relève que 54% des comités jugent ce renforcement essentiel.

Le troisième impératif est l’élargissement du mandat. Les chocs d’approvisionnement, le commerce numérique, les exigences climatiques et l’inclusion des femmes et des jeunes ne peuvent être traités dans les limites étroites de l’AFE. La moitié des CNFE ont déjà abordé la question des perturbations des chaînes d’approvisionnement en 2025. Quelques-uns, comme le Ghana ou l’Eswatini, intègrent la dimension de genre de façon programmatique. Mais à l’échelle du continent, ces démarches demeurent des exceptions: seuls 28% des CNFE ont pris des mesures concrètes pour intégrer l’égalité des sexes dans la facilitation du commerce.

Enfin, la mobilisation des ressources exige un appui extérieur ciblé. Les formations conjointes CNUCED-OMC de juin 2025 ont réuni 13 pays, dont plusieurs africains (Bénin, Djibouti, Eswatini, Gabon, Madagascar, Mozambique, Niger, Tanzanie, Zambie), pour renforcer leur capacité à préparer des requêtes de financement. Mais ces initiatives restent ponctuelles.

Ainsi, le rapport de la CNUCED ne laisse guère de place au confort intellectuel. Il montre que l’Afrique abrite certains des CNFE les plus dynamiques de la planète, capables de réduire de deux tiers les délais portuaires, d’interconnecter une douzaine d’agences sur un guichet unique ou de former des centaines de petits commerçants aux règles du commerce international.

Mais il expose aussi la vulnérabilité de ces institutions: un cycle politique troublé, un financement qui s’interrompt, et la dynamique retombe. Pour que les CNFE deviennent structurellement des agences de transformation plutôt que des coquilles administratives, le soutien international doit se maintenir dans la durée et les États africains doivent accepter d’y investir des ressources propres, des compétences techniques et une légitimité politique à la hauteur des enjeux.

Par Modeste Kouamé
Le 17/06/2026 à 14h44