Sahel: les ports secs, l’autre bataille que se livrent les pays côtiers d’Afrique

En Afrique, les ports secs émergent comme les nouveaux pivots du commerce continental.

Le 25/05/2026 à 10h28

La bataille économique africaine ne se joue plus uniquement sur les façades maritimes. Cette recomposition accélérée par la Zlecaf, fait émerger une compétition qui oppose plusieurs acteurs autour du contrôle des flux d’un marché continental de 1,4 milliard d’habitants. Au Sahel, où les coûts logistiques absorbent jusqu’à 40% du prix des marchandises, la maîtrise des corridors devient une question de souveraineté économique.

Le déplacement des centres de pouvoir logistique vers l’intérieur du continent répond d’abord à une fragilité structurelle africaine. Malgré l’accélération des échanges régionaux et l’entrée progressive de la Zone de libre-échange continentale africaine, (Zlecaf) plusieurs économies africaines demeurent encore dépendantes de réseaux commerciaux hérités de la période coloniale.

La situation du Sahel illustre particulièrement cette vulnérabilité avec le Mali, le Burkina Faso ou encore le Niger qui continuent de dépendre massivement des infrastructures portuaires de leurs voisins côtiers pour leurs importations stratégiques, leurs équipements industriels ou leurs exportations minières et agricoles. Près de 80% des flux sahéliens transitent encore par des ports étrangers.

Cette dépendance alourdit fortement les coûts économiques. Les frais logistiques atteignent jusqu’à 40% du prix final des marchandises dans plusieurs pays sahéliens, selon les analyses publiées par Africa Supply Chain, un niveau parmi les plus élevés du monde. Le transport routier lent, les congestions portuaires, les délais douaniers et les problèmes sécuritaires multiplient les surcoûts sur des chaînes d’approvisionnement déjà fragiles.

La pression devient d’autant plus forte que la croissance démographique et l’urbanisation accélèrent les besoins d’importation. Les grands centres urbains sahéliens dépendent désormais d’un approvisionnement continu en produits alimentaires, matériaux de construction, carburants et biens manufacturés.

Face à cette réalité, les ports secs apparaissent progressivement comme une réponse stratégique. Ces plateformes logistiques intérieures permettent de déplacer une partie des opérations douanières et du stockage loin des ports maritimes saturés, tout en rapprochant les chaînes logistiques des marchés de consommation africains.

Lomé, Dakar, Abidjan: la rude compétition ouest-africaine

Cette transformation déclenche une compétition de plus en plus intense entre les grands hubs portuaires ouest-africains, selon les données compilées par Africa Supply Chain car chaque État cherche désormais à capter une partie des flux sahéliens afin de consolider ses revenus logistiques, renforcer son influence régionale et attirer davantage d’investissements industriels.

Le Togo avance rapidement sur ce terrain. Le port de Lomé, devenu l’un des hubs les plus performants du golfe de Guinée, a acheminé environ 450.000 tonnes vers le Burkina Faso et le Niger en 2024 avec des délais de transit particulièrement compétitifs. Cette efficacité logistique permet au pays de gagner du terrain dans la bataille régionale des corridors.

Principaux corridors et investissements logistiques en Afrique

Corridor / HubPays concernésInvestissements annoncés
Corridor de LobitoAngola – RDC – Zambie2 milliards de dollars
Port de NdayaneSénégal1,1 milliard de dollars
Corridor LapssetKenya – Éthiopie – Soudan du SudPlusieurs milliards de dollars
Port de LoméTogo – Sahel450.000 T transitant vers le Sahel
TazaraTanzanie – Zambie – RDCRéhabilitation en cours

Cette montée en puissance togolaise traduit une évolution plus profonde. Les ports africains ne cherchent plus uniquement à augmenter leurs volumes maritimes. Ils veulent désormais contrôler toute la chaîne logistique vers l’intérieur du continent, depuis les terminaux portuaires jusqu’aux hubs de distribution sahéliens.

Le Sénégal poursuit une logique similaire avec le projet stratégique de Ndayane. Soutenu par DP World, ce port en eau profonde représente un investissement de 1,1 milliard de dollars destiné à repositionner Dakar dans la guerre portuaire régionale. Le projet vise autant à absorber la saturation du port historique de Dakar qu’à renforcer l’intégration logistique du Sénégal avec les marchés sahéliens.

Cette offensive sénégalaise intervient dans un contexte régional particulièrement concurrentiel. Abidjan modernise également ses infrastructures pour conserver son rôle historique dans les échanges avec le Mali et le Burkina Faso, tandis que Lagos cherche à consolider sa domination économique ouest-africaine grâce à l’ampleur de son marché intérieur.

Le Maroc tente lui aussi d’étendre son influence vers le Sahel à travers son initiative atlantique lancée en 2023. En combinant infrastructures routières, zones franches et connexions portuaires via la Mauritanie, Rabat cherche à relier davantage les économies sahéliennes aux circuits logistiques marocains.

Toutefois, les ambitions régionales se heurtent encore à des obstacles majeurs. L’insécurité persistante dans certaines zones sahéliennes, les insuffisances ferroviaires et les lenteurs administratives limitent encore l’efficacité de plusieurs corridors africains.

Les corridors, le cœur économique de la ZLECAf

Cette bataille logistique dépasse désormais les seuls enjeux nationaux. Avec la ZLECAf, les corridors africains redessinent progressivement un marché continental de 1,4 milliard d’habitants appelé à devenir l’un des plus vastes espaces commerciaux du monde.

La fluidité des échanges constitue désormais une condition essentielle de l’intégration économique africaine. Les infrastructures logistiques deviennent ainsi des leviers décisifs pour accélérer les échanges intra-africains, encore limités à des niveaux relativement faibles comparés à l’Europe ou à l’Asie.

Cette évolution explique la multiplication des projets multimodaux associant ports, routes, chemins de fer et plateformes intérieures. Les États africains cherchent désormais à construire de véritables «autoroutes économiques» capables de connecter zones minières, centres agricoles, hubs industriels et marchés urbains.

Les ports secs occupent une place centrale dans cette recomposition. Reliés aux corridors ferroviaires et routiers, ils permettent de réduire les délais de transit, de fluidifier les formalités douanières et de rapprocher les infrastructures logistiques des zones de production et de consommation.

Cette logique transforme profondément la géographie économique africaine. Longtemps dominés par les façades maritimes, les échanges continentaux se déplacent progressivement vers les hubs intérieurs capables de centraliser les flux régionaux.

Lobito concentre la rivalité mondiale autour des minerais africains

Le corridor reliant l’Angola, la RDC et la Zambie est devenu l’un des principaux théâtres de la guerre logistique mondiale en Afrique. Derrière les infrastructures ferroviaires et portuaires se joue en réalité une bataille stratégique autour des minerais critiques indispensables aux industries mondiales.

Le corridor de Lobito permet de connecter le Copperbelt d’Afrique centrale aux installations portuaires angolaises afin d’exporter cuivre et cobalt vers les marchés internationaux. Selon les analyses de VUKA Group, la Chine a investi près de 2 milliards de dollars, dans cette infrastructure afin de sécuriser ses chaînes d’approvisionnement industrielles.

Cette présence chinoise s’inscrit dans une stratégie beaucoup plus large avec la Chine qui serait désormais impliqué dans plus d’un tiers des 231 ports commerciaux africains, selon le think tank Africa Center. Cette implantation massive concerne aussi bien les terminaux maritimes que les corridors ferroviaires et les plateformes logistiques intérieures.

Pékin ne cherche plus uniquement à financer des infrastructures, elle construit progressivement un maillage logistique continental destiné à sécuriser ses approvisionnements industriels et renforcer son influence commerciale africaine.

Cette montée en puissance inquiète désormais les puissances occidentales notamment les États-Unis et l’Union européenne qui renforcent leur implication dans le corridor de Lobito afin de réduire leur dépendance aux chaînes dominées par Pékin.

L’Afrique devient ainsi un terrain de confrontation économique indirecte entre grandes puissances industrielles. Cezpendant, ces projets ferroviaires ou portuaires se joue la maîtrise future des minerais stratégiques liés aux batteries électriques, aux technologies numériques et à la transition énergétique mondiale.

L’offensive logistique des puissances du Golfe

Cette compétition ne se limite plus au duel sino-occidental. Les Émirats arabes unis renforcent eux aussi leur présence sur les corridors africains à travers DP World et AD Ports.

Les groupes émiratis investissent désormais dans plusieurs infrastructures stratégiques africaines, du Sénégal à la RDC. Leur stratégie repose sur un modèle intégré associant ports en eau profonde, zones franches, hubs multimodaux et plateformes logistiques intérieures.

Le projet de Banana en RDC illustre cette ambition. DP World cherche à développer une nouvelle porte maritime pour l’Afrique centrale tout en consolidant sa présence sur les corridors reliant les zones minières aux marchés internationaux.

Cette offensive des pays du Golfe modifie progressivement les équilibres africains. Elle offre davantage d’options de financement aux États africains tout en accentuant la compétition internationale autour des infrastructures stratégiques du continent.

L’Europe tente également de préserver son influence à travers l’initiative Global Gateway. Bruxelles soutient plusieurs corridors stratégiques reliant Afrique et Europe, notamment sur les axes Lobito-Kolwezi ou Abidjan-Lagos.

Cette recomposition logistique soulève désormais une question centrale pour les économies africaines: qui contrôlera les infrastructures reliant demain les marchés du continent?

Les ports secs, hubs multimodaux et corridors ferroviaires deviennent progressivement des instruments de puissance économique comparables aux grandes infrastructures énergétiques ou minières. Leur contrôle conditionnera l’accès aux marchés régionaux, la circulation des marchandises et une partie croissante de la compétitivité industrielle africaine.

Cette réalité pousse plusieurs États africains à chercher un équilibre délicat entre attractivité des capitaux étrangers et préservation de leur autonomie stratégique. Les besoins de financement restent immenses, mais la dépendance excessive envers certains acteurs extérieurs alimente également des inquiétudes sur la maîtrise future des infrastructures critiques.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 25/05/2026 à 10h28