ZLECAF et innovation diplomatique: Brazzaville veut devenir la salle des marchés de l’Afrique centrale, mais à quel prix ?

Constant-Serge Bounda, ministre congolais des Affaires étrangères, de la Francophonie et des Congolais de l’étranger

Le 14/06/2026 à 09h47

En demandant aux chefs des missions diplomatiques et consulaires africaines accréditées en République du Congo de cesser d’être des témoins pour devenir des agents commerciaux, le ministre congolais des Affaires étrangères, de la Francophonie et des Congolais de l’étranger, Constant-Serge Bounda promeut une diplomatie «proactive tournée vers les résultats».

Le 8 juin, le ministre des Affaires étrangères, de la Francophonie et des Congolais de l’étranger, Constant-Serge Bounda a choisi Brazzaville comme théâtre d’une profession de foi diplomatique qui rompt, dans la forme, avec les rites compassés de la prise de contact ministérielle. Le ministre a plaidé pour une diplomatie nationale orientée vers les résultats économiques et l’intégration régionale, afin d’accompagner le développement du pays et de favoriser la mise en œuvre effective de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf). «Nous voulons une diplomatie plus proactive, plus économique et davantage tournée vers le développement», a-t-il déclaré lors de la rencontre de prise de contact avec les chefs des missions diplomatiques et consulaires africaines accréditées en République du Congo.

Dans cette dynamique, M. Bounda a invité les ambassadeurs africains à faire de Brazzaville un espace privilégié de concertation et d’innovation diplomatique au service des ambitions du continent. Une rencontre qui lui a permis de présenter les grandes orientations de la politique étrangère nationale, en cohérence avec les objectifs du programme gouvernemental «Accélérons la marche vers le développement». Elle a également constitué un cadre d’échanges sur les défis communs auxquels fait face le continent et sur les moyens de renforcer davantage les relations de coopération, de solidarité et de fraternité entre les États africains.

Par ailleurs, cette initiative traduit la volonté des autorités congolaises de maintenir l’Afrique au cœur de leur action diplomatique. «Dans notre marche commune vers l’Afrique que nous voulons, nous devons poursuivre la construction d’une Afrique forte, souveraine, prospère et influente ; une Afrique capable d’assurer sa sécurité, de défendre ses intérêts stratégiques et de parler d’une seule voix sur les grandes questions du monde», a-t-il souligné.

A cette occasion, le ministre Bounda a insisté sur la nécessité pour les États africains de consolider leur unité afin de peser davantage sur les grands enjeux internationaux. Selon lui, l’Afrique doit continuer à s’exprimer d’une seule voix dans les négociations multilatérales et transformer son poids démographique et institutionnel en une influence réelle au service de ses populations. «Notre responsabilité collective est de préserver cette unité et de la mettre au service des intérêts stratégiques de nos peuples», déclare-t-il, rappelant que le continent constitue une force importante au sein des organisations internationales.

Saluant le plaidoyer constant du Président de la république du Congo, M. Denis Sassou-N’Guesso, sur les questions environnementales, le ministre en charge des Affaires étrangères a également mis en avant l’engagement de celui-ci, en faveur de l’unité africaine, de la paix et du dialogue. Intervenant au nom du Groupe Afrique, l’ambassadrice de Côte d’Ivoire en République du Congo, Mme Touré Koné Maman, a salué l’organisation de cette rencontre, qui témoigne de la volonté des autorités congolaises de maintenir un dialogue permanent avec les représentations diplomatiques africaines (ACI).

Ainsi, face au parterre d’ambassadeurs africains, le chef de la diplomatie congolaise n’a pas déroulé un catalogue de vœux pieux, il a posé un diagnostic et exigé un traitement de choc, faisant de la Zone de libre-échange continentale africaine le fil d’Ariane d’une politique étrangère entièrement repensée. L’obsession affichée pour le «résultat économique» est en soi un aveu: la diplomatie décorative, celle des sommets sans effets et des solidarités proclamées sans flux d’investissements, a fait son temps. Le ministre ne demande plus aux diplomates d’observer, mais de servir de courroie d’entraînement pour un programme gouvernemental nommé «Accélérons la marche vers le développement», slogan qui trahit l’urgence d’un pays à la démographie galopante mais à l’économie asphyxiée par la dépendance pétrolière.

L’appel à transformer Brazzaville en «espace d’innovation diplomatique» n’a rien d’anodin: il s’agit de capter à son profit le centre de gravité des tractations régionales, au moment où le géant voisin, la RDC, aspire à un leadership incontesté sur le bassin du Congo.

Pourtant, c’est dans l’écart entre cette ambition affichée et la matérialité du terrain congolais que l’analyse doit mordre. Invoquer l’unité africaine et la souveraineté collective comme rempart dans les négociations multilatérales suppose un prérequis: une crédibilité interne. La ZLECAF, formidable utopie de 1,4 milliard de consommateurs, exige des corridors logistiques, une administration douanière modernisée et un secteur privé capable de concurrencer.

Or, malgré son PIB par habitant statistiquement élevé grâce à la rente pétrolière, le Congo Brazzaville traîne des indicateurs de gouvernance calamiteux et un déficit d’infrastructures de connexion qui rendent toute intégration régionale abstraite. Le volontarisme verbal de Bounda, salué par l’ambassadrice ivoirienne Touré Koné Maman, porte en germe une interrogation: un État qui peine à faire ruisseler la manne des hydrocarbures dans son arrière-pays peut-il sérieusement se poser en moteur de la prospérité continentale ?

L’ombre tutélaire de Denis Sassou-N’Guesso, mentionné pour son plaidoyer environnemental, complète ce tableau d’un pouvoir en quête de respectabilité internationale par la diplomatie climatique. Le ministre prêche la «parole unique», la force du nombre et l’influence retrouvée dans une chorégraphie parfaitement exécutée devant le Groupe Afrique, mais cette partition se heurte à la réalité d’un continent fracturé entre l’Afrique de l’Ouest instable, la Corne en guerre et la rivalité des corridors.

Ce qui se joue réellement, c’est la survie d’un modèle de rayonnement congolais fondé sur l’intermédiation, et l’art du dialogue, alors que le monde exige des mégawattheures, du fret ferroviaire et de la traçabilité numérique. En conditionnant la coopération à l’efficacité économique, Bounda ne lance pas une mode, il enterre une époque.

Par Le360 (avec MAP)
Le 14/06/2026 à 09h47