On les dit stratégiques, vitales, prometteuses. Et si les mers africaines n’étaient que le dernier mirage d’un continent qui continue de voir ses richesses lui échapper ? Au symposium de Rabat du 13 mai, juristes, économistes et officiels ont posé un diagnostic sévère sur une Afrique qui ne sait toujours pas transformer son littoral en puissance.
À l’heure où les rivalités géopolitiques s’exacerbent sur les routes maritimes et où la connectivité devient une arme, le continent africain dispose d’atouts majeurs: environ 13 millions de km² de zones économiques exclusives, 38 pays côtiers et 30% du littoral mondial (environ 26.000 km). Pourtant, les échanges qui ont animé la 3ᵉ édition de l’African Maritime Symposium, organisée par le Policy Center for the New South, ont surtout mis en lumière un gouffre entre les ambitions affichées et la réalité de la gouvernance maritime africaine.
En croisant les expertises juridiques, économiques, portuaires et énergétiques des panélistes, une vérité dérangeante s’est imposée: l’Afrique échoue encore à transformer ses espaces maritimes en leviers de puissance, prisonnière de textes non ratifiés, d’infrastructures défaillantes et d’une extraversion persistante.
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Le conseiller gabonais Georges Mba Asseko, ancien responsable de l’économie bleue à la Commission de l’Union africaine, a livré le constat le plus cinglant en évoquant la Charte de Lomé, instrument adopté en 2016 pour encadrer la sûreté et la sécurité maritimes. «Aujourd’hui, 10 ans après, il n’y a que trois pays qui ont signé la Charte de Lomé qui est le seul outil contraignant dont dispose l’Union africaine, mais n’intéresse pas nos pays», a-t-il déploré.
Ce blocage illustre un mal plus profond: la production de stratégies continentales sans mécanismes d’application, souvent par manque de volonté politique et de contributions financières des États. «L’Union africaine souffre d’un problème fondamental: de nombreux pays ne paient pas leur contribution. Nous sommes dans une institution extravertie, car le staff est aux ordres de nos partenaires», a-t-il asséné, pointant la dépendance aux financements extérieurs qui bride la souveraineté.
La juriste sénégalaise Diénaba Beye, spécialiste du droit de la mer, démonte avec rigueur l’ambiguïté de la «zone maritime commune africaine», objectif phare de la Stratégie africaine intégrée pour les mers et les océans (horizon 2050). Adoptée en 2014, cette stratégie promettait une mise en commun des souverainetés, mais elle bute sur une contradiction juridique insurmontable: «on ne peut pas toucher aux droits acquis des États, notamment à la mer territoriale. Aucun État n’a accepté d’y renoncer».
Même l’option d’une mise en commun des zones économiques exclusives se heurte au droit national. Le groupe de travail chargé de dénouer ce nœud ne s’est d’ailleurs jamais réuni. Pire, près de 80% des États africains ont déposé des demandes d’extension du plateau continental, ce qui, une fois les recommandations rendues, redessinera des frontières et rendra encore plus hypothétique toute mutualisation. «La situation est un peu compliquée», a sobrement résumé la juriste.
Juristes spécialistes du droit de la mer, directeurs d’infrastructures portuaires, experts en économie bleue et en aquaculture, analystes des marchés énergétiques, diplomates et officiers de marine: le symposium a réuni une palette de compétences, venue du Maroc, du Sénégal, du Gabon, de Mauritanie, du Niger, du Nigéria, du Portugal et d’Égypte, pour poser un diagnostic sans fard sur les impasses de la gouvernance maritime africaine.
L’économie bleue représente déjà 11% du PIB africain et 9% des emplois, rappelle l’expert mauritanien Zein El Abidine Mohamed Salem. Mais les intervenants ont dénoncé les obstacles structurels qui empêchent d’en capter la valeur. D’abord, l’absence de données océanographiques souveraines. «Aujourd’hui, le continent repose sur des satellites d’autres continents, sur des bathymétries d’autres pays pour comprendre ce qui se passe dans ses eaux», alerte Majida Maarouf, directrice de l’Agence nationale marocaine pour le développement de l’aquaculture.
Ensuite, la perte colossale de ressources: «30% des poissons capturés se perdent par manque d’infrastructures, de chaînes de froid», sans oublier les 10 milliards de dollars évaporés chaque année du fait de la pêche illégale non déclarée.
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L’expert mauritanien Zein El Abidine Mohamed Salem met le doigt sur le paradoxe du financement: «ceux qui disposent du capital peinent à identifier les projets. Les États doivent ‘dé-risquer’ ces secteurs émergents». Mais pour cela, il faut sortir d’une gestion administrative de la ressource pour entrer dans une «vision de chaîne de valeur», seul moyen de ne pas reproduire les erreurs de l’économie extractive. L’alerte est venue de la salle: «le navire chinois qui pêche, légalement ou non, est le même qui connecte les données océanographiques. Il faut tester la souveraineté africaine».
Ports: le Maroc en locomotive, le continent à la traîne
Sanae El Amrani, directrice des Ports et du Domaine public maritime au Maroc, a présenté la stratégie nationale qui fait figure d’exception. Avec le nouveau port de Nador West Med et celui de Dakhla Atlantique (travaux finis à 58%), le royaume se positionne comme hub à la croisée des routes méditerranéennes et atlantiques, adossé à un plan de transition verte exigeant (décarbonation, connexion ferroviaire).
Mais le tableau continental est sombre: «l’Afrique ne représente que 7% des exportations et 5% des importations mondiales par voie maritime. Sur une centaine de ports, seuls 10 sont performants », chiffre Georges Mba Asseko. Sanae El Amrani a surtout mis en garde contre les partenariats public-privé déséquilibrés dans les ports énergétiques, où des développeurs étrangers gardent le contrôle au détriment du caractère public de l’infrastructure. «Il faut être armé sur le plan juridique et sur le plan négociation pour préserver la souveraineté du pays». Le déficit de connectivité ferroviaire avec l’hinterland, notamment les pays enclavés, reste un gouffre.
La tentation des hydrocarbures
Francis Perrin, chercheur au Policy Center for the New South, a cartographié la nouvelle géographie énergétique africaine, largement offshore. Depuis 2022, de nouveaux flux de pétrole et de gaz ont émergé: le champ Baleine en Côte d’Ivoire, le projet GTA Sénégal-Mauritanie, le Mozambique qui devient un géant gazier avec Coral South, la Namibie futur producteur pétrolier avec Venus.
«L’Afrique a longtemps marché sur deux jambes, notamment l’Afrique du Nord et le golfe de Guinée. Elle marche désormais sur quatre avec l’Afrique australe et l’Afrique de l’Est», a-t-il expliqué. Mais cette manne pose un dilemme: la valorisation se limite à l’exportation de matières premières, car le raffinage et la pétrochimie sont complexes. Surtout, ces projets entrés en exploitation après l’accord de Paris suscitent un malaise.
«Le pétrole et le gaz, c’est beaucoup de tentations. Les pays africains disent: nous n’accepterons pas que l’on utilise le changement climatique pour nous empêcher de développer notre potentiel».
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En marge des discours officiels, des propositions concrètes ont émergé pour sortir de l’ornière. Une intervenante a plaidé pour une coopération Sud-Sud structurée par grands écosystèmes marins partagés: «la façade atlantique africaine peut se décliner en trois sous-régions: l’écosystème des Canaries, celui du golfe de Guinée et le courant de Benguela. Ces régions ont les mêmes paramètres physiques, les mêmes problématiques. Se mettre ensemble permettrait de mobiliser des financements locaux sans dépendre d’un financement externe». Une approche qui rompt avec le tout-continental et redonne aux États voisins la maîtrise de leurs priorités.
Mais toute ambition se heurte à l’angle mort social. Un économiste a interpellé les panélistes sur l’absence de garde-fous pour les pêcheurs artisanaux confrontés aux grands projets extractifs ou portuaires: «la mise en place d’une plateforme pétrolière occupe des espaces beaucoup plus grands que la plateforme elle-même, empêchant les pêcheurs d’accéder à leurs zones de pêche. Ces populations vulnérables ne peuvent pas confronter de gros investisseurs». Une externalité négative que ni les stratégies africaines ni les partenariats public-privé n’intègrent véritablement, et qui nourrit la défiance des communautés côtières envers l’économie bleue.
La bataille de la compétence reste tout aussi décisive. Majida Maarouf, dont l’agence a fait du Maroc un modèle de gouvernance aquacole, a insisté sur l’urgence de bâtir des centres d’excellence, à l’image des pays d’Asie du Sud-Est. «En Malaisie, à Taïwan, la création de centres d’excellence en aquaculture a permis, en deux décennies, une transformation substantielle du secteur. Il ne s’agit pas seulement de former les gens, mais de former les formateurs». Un transfert de savoir-faire sans lequel la souveraineté maritime restera un slogan.
Enfin, Diénaba Beye relève un détail lourd de sens: au moment de ratifier l’accord BBNJ (*) sur la biodiversité en haute mer, «presque tous les États africains ont signé, mais aucun n’a fait de déclaration». Un silence juridique qui, à l’heure où les extensions du plateau continental vont redessiner les droits d’accès, pourrait coûter cher. Derrière ce mutisme, c’est toute l’absence d’une diplomatie maritime offensive que la juriste a pointée.
Face aux impasses, plusieurs voix ont plaidé pour une approche pragmatique de la coopération Sud-Sud, éloignée des grands sommets. Georges Mba Asseko propose l’exemple concret de pêcheurs marocains aguerris qui viendraient s’installer au Gabon pour former sur le tas des jeunes Gabonais, «une coopération à petite échelle mais avec un impact social immédiat». Le symposium a aussi salué la doctrine atlantique marocaine, qui connecte les États du Sahel à l’océan, et l’initiative égyptienne pour le canal de Suez, preuve que des sous-régions commencent à se structurer autour de leurs écosystèmes marins communs.
Au terme des débats, le diagnostic est sans appel : les mers africaines regorgent de promesses, mais la fragmentation institutionnelle, le manque de données souveraines et l’absence de chaînes de valeur locales maintiennent le continent dans un rôle de fournisseur de ressources brutes. Comme l’a martelé le conseiller gabonais, «l’avenir de notre continent est entre nos mains, mais il ne prospérera que si nous faisons l’ingénierie des problèmes que nous avons». Une ingénierie qui exige de passer des textes aux actes, avant que les eaux turbulentes du monde n’emportent les dernières marges de manœuvre africaines.
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(*) L’accord BBNJ (Biodiversity Beyond National Jurisdiction) est un traité international contraignant qui vise à protéger et gérer la biodiversité des zones marines situées au‑delà des juridictions nationales.





