Paix et sécurité: à Rabat, l’Afrique «en carence de projets politiques cohérents» fait étalage de ses divergences

Panel lors de la 10ᵉ édition de la Conférence Annuelle sur la Paix et la Sécurité en Afrique (APSACO)

Le 12/06/2026 à 10h27

Le 11 juin 2026, à Rabat, la Conférence annuelle sur la paix et la sécurité en Afrique (APSACO) a ouvert ses travaux par un choc frontal entre deux lectures de la décennie écoulée.

Si l’on devait résumer la première journée de la 10ᵉ édition de la Conférence Annuelle sur la Paix et la Sécurité en Afrique (APSACO) en une image, ce serait celle d’un continent penché sur son propre miroir brisé. Organisée par le Policy Center for the New South, cette édition anniversaire, placée sous le thème «Bilan d’une décennie: l’évolution du paysage sécuritaire africain», n’a pas offert le confort d’une célébration.

Elle a plutôt exposé, avec une franchise parfois brutale, les fractures institutionnelles et les échecs politiques qui redessinent la carte de l’influence en Afrique de l’Ouest. Au cœur des débats, un clivage net est apparu entre deux visions de la souveraineté régionale: celle portée par les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), et celle défendue par les États côtiers qui tentent encore de préserver l’architecture de sécurité héritée de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).

La session inaugurale a immédiatement mis en lumière cette déchirure. Interrogée sur la transformation la plus significative de la dernière décennie, Sampala Balima, Directrice Générale Adjointe du Centre National d’Études Stratégiques du Burkina Faso, n’a pas hésité une seconde. Elle a identifié «cette fracture institutionnelle due au retrait des États de la CEDEAO qui reconfigure notre espace sécuritaire, institutionnel et régional en deux blocs, je suis tentée de dire, de minilatéral».

Dans l’assistance, cette déclaration a agi comme un électrochoc. Pour Mme Balima, et les régimes qu’elle représente indirectement, l’avènement de l’AES n’est pas un simple détail diplomatique, c’est la rupture stratégique majeure, l’acte de naissance d’un nouveau pôle de sécurité affranchi des anciennes tutelles.

Mais c’était compter sans la riposte immédiate de Garba Abdoul Azizou, ancien Conseiller Spécial du Président déchu du Niger, Mohamed Bazoum, et chercheur associé au CECRI-UCL. Vivant en Belgique depuis le coup d’État, Azizou a livré une analyse profondément opposée, minimisant la portée structurelle de l’AES: «fondamentalement, la naissance de l’AES n’a rien changé à la situation sécuritaire que les États vivent actuellement. Il n’y a rien d’original à part que trois États, qui font face à la même menace terroriste, se sont regroupés». Pour lui, c’est un replâtrage de vieux cadres comme le Liptako-Gourma ou le G5 Sahel.

Le danger, souligne-t-il, réside dans l’illusion d’un solutionnisme de petit groupe. Face à des menaces qui ignorent les frontières, «un groupuscule de pays ne peut pas régler ce phénomène. On est obligé d’aller vers un contexte plus large qui va regrouper, y compris les pays de la CEDEAO, et au-delà, les pays du golfe de Guinée ».

Ce face-à-face entre Ouagadougou et la diaspora nigérienne pro-Bazoum résume à lui seul l’impasse de la gouvernance sécuritaire ouest-africaine. D’un côté, une logique de blocs fondée sur la défiance et une conception martiale de la souveraineté ; de l’autre, un appel à un multilatéralisme élargi mais qui, à ce jour, n’a pas su se rendre crédible.

Le Professeur Sharkdam Wapmuk, de l’Académie de Défense Nigériane, ajoute une couche d’inquiétude en observant non seulement une intensification des réseaux criminels, mais un véritable maillage entre acteurs de la violence: «nous voyons une situation où les terroristes, les bandes, ainsi que les kidnappeurs, etc., sont en train de construire des réseaux plus forts entre eux». Une symbiose du crime et de l’insurrection qui évolue plus vite que les structures étatiques fragmentées censées les combattre.

Une Afrique qui se regarde en ordre dispersé

Si la première session a révélé la fragmentation politique, la deuxième, consacrée à une décennie d’opérations de maintien de la paix, en a exposé les conséquences opérationnelles. Jérôme Mellon, chargé des Affaires Politiques à l’ONU, a livré une confession notable pour un fonctionnaire du système. Évoquant l’expérience de la MINUSMA, la mission de l’ONU au Mali, il a posé un diagnostic sans fard sur la crise de légitimité qui a englouti la mission.

«L’expérience de la MINUSMA au Mali est évidemment une illustration très claire de cette perte de légitimité. La mission était déployée dans un environnement politique contesté où le consentement était très fragile, les attentes étaient irréalistes et où il y avait une polarisation du discours politique».

Mellon a martelé ce qui apparaît désormais comme une lapalissade dans les couloirs climatisés des capitales, mais une hérésie sur le terrain. «Le maintien de la paix ne peut se substituer à la volonté politique là où elle n’existe pas. Le maintien de la paix est un instrument politique avant d’être un instrument militaire ou technique», fait-il valoir.

C’est précisément sur cette absence de volonté politique qu’achoppent les architectures de sécurité. La session a mis en exergue un renversement de paradigme. Les opinions publiques et les gouvernements hôtes ne jugent plus la compétence technique des Casques bleus, mais leur légitimité intrinsèque à opérer. «La leçon est que la légitimité doit être poursuivie et méritée», a insisté Mellon, plaidant pour un dialogue avec les communautés plutôt qu’avec les seules élites «dans les bureaux climatisés de la capitale». Une quête de légitimité qui explique la soif «d’appropriation régionale et nationale» constatée durant la décennie, une tendance saluée par l’ONU mais qui, poussée à son paroxysme, produit des monstres isolationnistes.

Sur ce point, le contraste offert par la présence du Commandant Mame Rokhaya Lo, première femme pilote de la Gendarmerie nationale sénégalaise, était saisissant. Dans un panel où siégeait également le Général Sidiki Daniel Traoré, Conseiller militaire du Chef d’État-Major du Burkina Faso, deux modèles de gouvernance sécuritaire s’observaient en silence.

Le Général Traoré, fidèle à la doctrine en vigueur dans le Sahel central, a théorisé la fusion du militaire et du politique en justifiant l’intervention des forces armées dans la cité. «Il faut le dire, le militaire intervient lorsqu’il y a un échec du politique. Et donc, afin qu’il n’y ait pas cette réservation, il faut que le politique réponde véritablement aux attentes des populations». C’est la consécration d’une armée de substitution à l’État civil défaillant.

À l’opposé, Dakar, sans tapage, continue d’incarner la figure du pays stable qui «a quelque chose à apporter aux autres pays africains», pour reprendre la formule du modérateur Ousmane Ndiaye. Le Commandant Lo, forte de son expérience à la MINUSCO, la mission de l’ONU en RDC, symbolise une armée qui reste sous contrôle civil et qui se projette dans des cadres multilatéraux, en contraste frappant avec le repli souverainiste que l’on pourrait observer dans le Sahel. Le Sénégal se démarque ainsi comme l’ancre d’un modèle de sécurité intégrée, là où le Burkina Faso, le Mali et le Niger incarnent la rupture.

L’analyse du Professeur Sidi Mohamed Sidi, juriste mauritanien, a d’ailleurs rappelé que les solutions ne résident pas uniquement dans la coercition ou les alliances militaires, mais dans la résilience des institutions étatiques. Toutefois, c’est la menace terroriste qui, en se déplaçant, dicte le tempo.

Le Professeur Wapmuk a lié cette instabilité à des facteurs structurants comme «le changement climatique, qui a aussi une grande connexion avec ce qui se passe, en termes de climat, ainsi que de migrations». Pour les pays côtiers du golfe de Guinée, cette observation est un signal d’alarme: la porosité des frontières transforme les fragilités sahéliennes en défis sécuritaires pour le Bénin, le Togo ou la Côte d’Ivoire.

En définitive, la première journée d’APSACO 2026 ne célèbre pas seulement une décennie de dialogue. Elle en expose les limites. Le think tank marocain, en réunissant les frères ennemis de la géopolitique sahélienne, offre un instantané d’une Afrique qui ne parvient plus à se parler.

D’un côté, l’AES, bloc forgé dans l’urgence et le ressentiment anti-CEDEAO, tente d’imposer son récit de souveraineté retrouvée. De l’autre, des voix comme celle de Garba Abdoul Azizou avertissent que cette balkanisation institutionnelle est un cadeau offert aux groupes armés.

La vérité, douloureuse, est peut-être dans les mots de Jérôme Mellon: les Casques bleus et les alliances sous-régionales échoueront tant qu’elles ne seront que des prothèses techniques posées sur des États en carence de projet politique légitime.

Le choix de Rabat comme cadre de ce dialogue n’est pas anodin. Le Maroc, qui a fait le pari de la stabilité intérieure et d’une diplomatie sécuritaire discrète mais active, se positionne depuis une décennie comme un facilitateur entre les sous-régions fracturées.

En accueillant cette édition anniversaire et les précédentes, le Policy Center for the New South réaffirme la volonté du royaume de demeurer une plateforme de réflexion et de médiation, au moment même où l’Afrique de l’Ouest se divise et où les anciens partenaires extérieurs sont contestés. Une manière, pour Rabat, d’offrir le terrain neutre qui fait défaut à un continent en quête de repères communs.

Par Modeste Kouamé
Le 12/06/2026 à 10h27