Future raffinerie de Dangote à 17 milliards de dollars: qui du Kenya ou de la Tanzanie gagnera la bataille de l’implantation

La raffinerie de Dangote est la 6e plus grande au monde avec une capacité de traitement de 650 000 barils/jour.. AFP or licensors

Le 02/06/2026 à 14h20

Deux pays d’Afrique de l’Est, la Tanzanie et le Kenya, sont en compétition pour accueillir la méga-raffinerie d’une capacité de traitement de 650.000 barils par jour appartenant à Aliko Dangote, l’homme le plus riche d’Afrique. Une concurrence qui permettra au milliardaire de mieux négocier les avantages d’un investissement considéré comme le plus important jamais réalisé au niveau du continent, en dehors de sa raffinerie de Lagos.

Une méga-raffinerie d’une capacité de traitement de 650.000 barils par jour pour un investissement de 17 milliards de dollars, ça ne court pas les rues. Après le franc succès de sa raffinerie de Lagos, au Nigeria, qui carbure actuellement pour fournir de l’essence, du diésel et du kérosène aux marchés africains, européens et américains, dans un contexte mondial de pénurie de produits pétroliers, Aliko Dangote, s’apprête à dupliquer le modèle de sa gigantesque raffinerie en Afrique de l’Est.

Cette raffinerie projetée est censée fournir du carburant à toute l’Afrique de l’Est (Tanzanie, Kenya, Ouganda, Rwanda,…) et même au-delà en Afrique centrale (Est de la RDC) et australe (Zambie, Mozambique…), en fonction de son emplacement encore en discussion.

Ce projet pourrait transformer les circuits habituels d’approvisionnement en carburants, réduire la dépendance aux importations en provenance des pays du Golfe et renforcer les capacités industrielles de la région.

Ce projet d’investissement s’inscrit dans un contexte mondial en pleine mutation, où les enjeux géopolitiques et sécuritaires pèsent lourdement sur la chaîne d’approvisionnement en pétrole, renforçant la pertinence de produire localement et à grande échelle.

C’est justement ce qu’a fait Dangote au Nigeria avec sa raffinerie dotée d’une capacité de traitement de 650.000 barils (6e plus grande au monde) et qui pourrait voir sa production passer à 1,4 million de barils par jour, pour être la plus importante raffinerie de pétrole au monde.

Ce projet est un signal fort envoyé aux marchés régionaux sur la volonté d’autonomie énergétique, tout en offrant une réponse concrète à la volatilité des prix du pétrole au niveau mondial.

Pour l’homme le plus riche d’Afrique, le choix de cette région n’est pas anodin. D’abord, l’Afrique de l’Est regroupe les pays parmi les plus dynamiques du continent (Éthiopie, Rwanda, Kenya, Tanzanie et Ouganda) et qui affichent globalement des taux de taux croissance annuels moyens supérieurs à 5-6% et frôlant même les 8% pour certains d’entre eux.

Ensuite, ces pays affichent de taux de dépendance aux importations de carburants très élevés du fait de l’absence de raffineries de pétrole au niveau de la région. Ce choix s’appuie aussi sur la stabilité politique relative des pays de cette région. Enfin, l’existence d’infrastructures portuaires de qualité comme le port de Mombasa et des réseaux de chemin de fer plaident pour cette implantation.

Pour les pays de la région, l’implantation d’une méga-raffinerie aura des retombées économiques indéniables dont la création de plusieurs entreprises opérant dans les industries auxiliaires (logistique, maintenance industrielle…), la création de plusieurs milliers d’emplois, l’augmentation des recettes fiscales, la réduction de la forte dépendance énergétique et le renforcement de l’intégration régionale. Ce type d’investissement crée un effet multiplicateur assez puissant alors que la méga-raffinerie influencera durablement l’équilibre économique de l’Afrique de l’Est.

Conséquence, le projet exacerbe la compétition entre le Kenya et la Tanzanie pour l’accueillir. Ces deux pays sont deux économies les plus dynamiques de l’Afrique de l’Est, à côté de l’Éthiopie. Si le projet a été négocié au départ avec la Tanzanie, le peu d’empressement de celle-ci a nourri la concurrence avec l’entrée en jeu du Kenya.

Depuis, la bataille entre les deux pays est-africains se joue sur plusieurs fronts: politique, économique et diplomatique.

Conscient de sa position de force face à des pays impactés par la guerre au Moyen-Orient et son lot de pénuries et de hausses des prix des carburants, Dangote n’a pas hésité à faire jouer la concurrence.

L’investissement estimé à 17 milliards de dollars est de loin le plus important jamais réalisé au niveau de la région et même du continent. En mettant en compétition les deux pays, l’homme d’affaires compte ainsi tirer davantage d’incitations et de soutiens à son projet.

Après un premier round mené par Dangote lui-même dans les deux pays où il a rencontré Samia Suluhu Hassan la présidente de la Tanzanie, et William Ruto celui du Kenya, l’homme d’affaires a annoncé sa préférence pour le Kenya. Dangote a justifié son choix, dans les colonnes du Financial Times du 10 mai, par l’existence du port de Mombasa au Kenya doté d’un tirant d’eau intéressant et par le volume de carburants consommé dans ce pays.

Mombasa est le premier port d’Afrique de l’Est avec 2,1 millions d’équivalents vingt pieds (EVP) traités en 2025, doté d’un tirant d’eau de 15 mètres de profondeur et d’une largeur du chenal de 300 mètres, de quoi accueillir les très grands tankers (VLCC).

Des atouts indéniables pour l’approvisionnement d’une méga-raffinerie telle qu’envisagée par le Nigerian Dangote. Il faut aussi ajouter que le Kenya consomme 4 milliards de litres de carburants par an, contre environ 3,5 milliards pour la Tanzanie. En clair, l’avantage est du côté du Kenya.

Toutefois, la Tanzanie ne compte pas se laisser doubler par son voisin. Dangote a été invité par la présidente tanzanienne et cette rencontre semble avoir un peu rabattu les cartes. Si le port de Mombasa est de loin plus imposant que celui de Tango, la Tanzanie dispose aussi d’atouts à faire valoir.

En premier lieu, si le port de Tanga (9000 EVP traités en 2025 et un tirant d’eau de 13 mètres) ne fait pas le poids devant celui de Mombasa, il n’en demeura pas moins que la Tanzanie dispose d’un atout indéniable au niveau de ce terminal portuaire où débouche l’oléoduc en provenance de l’Ouganda, futur pays pétrolier.

Or, cet oléoduc pourrait constituer une des sources d’approvisionnement de la future méga-raffinerie et réduire les coûts d’importation du brut des pays du Golfe ou d’ailleurs qui peuvent être très coûteux en cas de crise, comme c’est le cas actuellement avec la guerre au Moyen-Orient.

Ensuite, la Tanzanie étant frontalière avec le Rwanda, le Burundi, la RDC, le Mozambique, la Zambie, le Kenya et l’Ouganda, elle mise sur sa position géographique de véritable nœud logistique pour la distribution des carburants au niveau de la région.

En plus de ces atouts, la présidente de la Tanzanie a décidé de relancer les discussions de haut niveau pour tenter de faire pencher la balance au profit de son pays en faisant bénéficier au projet un soutien politique et institutionnel de son gouvernement.

Face à cette contre-attaque, le président kenyan a, lui, décidé d’aller vite en demandant à ses hommes de confiance de trouver et de mettre à la disposition de Dangote un terrain à même d’accueillir la raffinerie de pétrole au niveau du port de Mombasa.

Toutefois, face aux tensions que suscite l’implantation de cette raffinerie et au mécontentement de la Tanzanie qui accuse le Kenya de vouloir lui voler sa «méga-raffinerie», le président kenyan semble vouloir temporiser. Désormais, c’est l’idée d’une raffinerie commune implantée dans le port de Tanga en qui est avancé par William Ruto.

«Nous allons construire une raffinerie commune à Tanga, ce qui profitera à tous, car cette raffinerie traitera le pétrole de la RDC, du Kenya, du Soudan et de l’Ouganda».

Un compromis qui pourrait satisfaire le milliardaire nigérian. «Mon engagement est le suivant: si nous parvenons à un accord avec les trois ou quatre gouvernements, nous prendrons les devants et veillerons à ce que sa construction ait lieu dans les quatre ou cinq prochaines années», a laissé entendre le milliardaire.

Si cette proposition finit par être acceptée par tous, elle contribuera à l’intégration régionale et permettra d’éviter des tensions entre les pays de la région et leur offrir un plus grand poids lors des négociations avec le milliardaire nigérian.

Par Moussa Diop
Le 02/06/2026 à 14h20