BAD. Le financement basé sur les résultats change d’échelle: le Maroc champion, le Cameroun et le Bénin outsiders

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Le 19/06/2026 à 10h35

Pendant des années, le financement basé sur les résultats de la Banque africaine de développement est resté l’apanage d’un cercle très fermé de pays. Le rapport 2025 sur l’instrument de financement basé sur les résultats (RBF) montre que cette ère est révolue.

C’est un document interne de la Banque africaine de développement (BAD) qui passe presque inaperçu dans le flot des publications institutionnelles, mais qui dit beaucoup des transformations silencieuses de l’aide publique au développement.

Le «Rapport sur l’état d’avancement de la mise en œuvre de l’instrument de financement basé sur les résultats 2025» dresse le bilan d’une année charnière.

Pour la première fois, ce mécanisme, qui conditionne chaque euro décaissé à l’atteinte de résultats précis et vérifiables, a représenté 9,10% des engagements souverains totaux de la Banque, franchissant le plafond statutaire de 5%.

Avec 746,4 millions d’unités de compte engagés en une seule année, contre une moyenne de deux opérations annuelles depuis 2018, le financement basé sur les résultats (RBF) n’est plus une expérimentation réservée à quelques pays «pilotes»: il devient un pilier central de l’architecture de prêt du Groupe, capable d’attirer des cofinancements massifs.

Les pays africains dans le portefeuille RBF de la BAD (2018-2025)

PaysEngagements cumulés 2018-2024 (millions UC)Part du portefeuille historique (%)Nombre d’opérations 2018-2024Opérations approuvées en 2025 (millions UC)Cofinancement mobilisé en 2025 (millions UC)Secteurs d’intervention principaux
Maroc66847,76184,76 (PAFE-JE : 99,46 ; PAASIFJ : 85,30)9,75 (PAFE-JE)Social, agriculture, multisectoriel
Rwanda207,0714,82 (dont un financement additionnel)148,28 (RBF II)72,65 (AIIB)Énergie
Côte d’Ivoire135,289,71--Industrie et mines
Bénin95,086,81100,00 (PADECT)287,40Eau et assainissement, multisectoriel
Sénégal89,076,41--Industrie et mines
Égypte86,606,21--Eau et assainissement
Tunisie73,255,21--Social
Mozambique25,901,81--Énergie
Cabo Verde20,061,41--Communication
Nigeria---147,21 (NAGS 2.0)0Agriculture
Cameroun---113,91 (CAP2E)908,37 (AFD, BM, BID)Social, infrastructures climatiques
Ghana---52,24 (GWYECP)0Social (emploi femmes/jeunes)

Source: Banque Africaine de développement (BAD)

«L’année 2025 marque la pleine maturité et une véritable percée de l’instrument RBF», peut-on lire dès l’introduction du rapport. Et les chiffres donnent raison aux équipes de la BAD: sept nouvelles opérations ont été approuvées en 2025, contre trois l’année précédente, zéro en 2022, et quatre en 2019, année du précédent pic.

Le portefeuille cumulé (2018-2024) plafonnait à 1,4 milliard d’UC (unité de compte) sur neuf pays. UC désigne le Droit de Tirage Spécial, la monnaie officielle du Fonds Monétaire International (FMI) ou l’unité de compte standardisée de la Banque Africaine de Développement.

En douze mois, 2025 a donc ajouté l’équivalent de plus de la moitié de ce volume, tout en élargissant la carte des bénéficiaires au Cameroun, au Ghana, au Nigeria, et en approfondissant l’ancrage au Maroc, au Bénin et au Rwanda.

Le Maroc, un quasi-monopole qui se normalise

Le Royaume reste, de très loin, le premier client du RBF. Sur la période 2017-2024, le Maroc a capté 668 millions d’UC, soit 47,7% des engagements cumulés, à travers six opérations, dont un financement additionnel lié au COVID-19.

Cette concentration initiale s’explique par la robustesse des systèmes nationaux de gestion des finances publiques, condition indispensable pour lier les décaissements à des indicateurs traçables.

En 2025, le Maroc a encore obtenu deux nouveaux programmes: le PAFE-JE (emploi, 99,46 millions d’UC) et le PAASIFJ (agriculture inclusive pour les jeunes vulnérables, 85,3 millions d’UC), confirmant un glissement du social pur vers des approches plus multisectorielles.

Mais la part relative du Maroc dans le flux annuel se dilue mécaniquement. Avec 36% des engagements 2025 contre près de 48% du stock historique, le rapport montre que le portefeuille s’élargit au-delà de sa concentration géographique initiale. Le Maroc n’est plus le seul laboratoire.

Le Rwanda a été le tout premier pays à tester le RBF dès 2018 avec le programme SEAP II d’accès à l’électricité (190,7 millions d’UC). En 2025, il a signé un second programme «RBF II» de 148,28 millions d’UC, assorti d’un cofinancement de 72,6 millions d’UC apporté par la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB).

Cette présence d’un créancier non traditionnel en Afrique de l’Est «souligne la confiance des partenaires mondiaux dans l’approche basée sur les résultats de la Banque», commente le document. Le Rwanda exploite par ailleurs ses ressources BAD au titre de la politique de crédit modifiée, une souplesse que d’autres pays ADF gagneraient à étudier.

Cameroun et Bénin, les révélations de 2025

Deux pays sortent particulièrement du lot dans cette nouvelle vague d’approbations. Le Cameroun, d’abord, avec le programme CAP2E (113,91 millions d’UC), deuxième opération RBF jamais menée dans un contexte de fragilité après le Mozambique. Ancré dans la région de l’Extrême-Nord, il conditionne les décaissements à huit indicateurs mêlant employabilité des jeunes et des femmes, entrepreneuriat et infrastructures résilientes au climat.

Le rapport souligne l’«effet de levier exceptionnel» de l’opération: 908 millions d’UC de cofinancement mobilisés auprès de l’AFD, de la Banque mondiale et de la Banque islamique de développement. Cette approche «ancrée dans un lieu» pour répondre à la fragilité est présentée comme un modèle.

Le Bénin, lui, frappe par sa célérité institutionnelle. Un an seulement après avoir obtenu son premier RBF dans l’eau potable (PROSER-MR, 95 millions d’UC en 2024), Cotonou a fait approuver PADECT, un programme multisectoriel de 100 millions d’UC doté de neuf indicateurs et de 287,4 millions d’UC de cofinancement extérieur. «Ensemble, ces deux opérations témoignent d’une institutionnalisation rapide des approches basées sur les résultats au sein des systèmes gouvernementaux», note le rapport. Le Bénin devient ainsi le laboratoire d’une appropriation politique rapide du RBF, là où d’autres pays ont mis des années à monter en compétence.

Le Nigeria a décroché en 2025 le plus gros programme RBF de l’année en volume BAD: NAGS 2.0, phase II du soutien au Schéma national de croissance agricole, pour 147,21 millions d’UC. Surtout, ce projet représente à lui seul 68% du cofinancement externe total enregistré en 2025.

Un montant colossal de 2,696 milliards d’UC apporté par des partenaires, qui permet au ratio de cofinancement d’atteindre 3,6. Cela signifie que pour chaque unité de compte engagée par la Banque, les bailleurs extérieurs en ont mis 3,6 sur la table. «Cette mobilisation active le plafond supérieur de l’instrument, le faisant passer de 5% à 10% des prêts annuels», précise le rapport. Sans cet effet de levier, la BAD aurait été contrainte de refuser des opérations.

Le Ghana, de son côté, bénéficie d’un programme ciblé sur l’emploi et la cohésion des femmes et des jeunes (GWYECP, 52,24 millions d’UC), avec la particularité d’utiliser des ressources du Fonds de soutien à la transition (TSF) pour accélérer les mesures de renforcement de la résilience et soutenir les communautés vulnérables. Une manière pour la Banque de montrer que le RBF n’est pas réservé aux pays à revenu intermédiaire ou aux systèmes de finances publiques parfaitement rodés.

Des indicateurs trop centrés sur les réalisations

Cela dit, l’on ne peut ignorer le déséquilibre structurel pointé par le rapport. Les indicateurs de décaissement (DLI) sont à 41% des indicateurs de réalisation (output), 30% de processus, mais seulement 27% de résultats finaux (outcome). Les DLI de type financier sont quasi inexistants (2%).

«Les DLI de résultat tendent à être sous-représentés par rapport aux attentes des directives opérationnelles de la Banque», admet le texte, qui évoque pêle-mêle la complexité de la mesure, les longs délais de maturation et le risque perçu de non atteinte dans les calendriers standards.

Pourtant, quelques exemples concrets donnent à voir ce que le RBF peut financer: nombre d’emplois créés dans le secteur industriel, volume de crédit accordé dont 40% aux femmes, nombre de structures sanitaires approvisionnées en médicaments. Mais pour le moment, le gros des décaissements est lié à des jalons plus faciles à certifier, comme l’établissement d’un fonds de préparation des PPP ou la nomination d’une agence de vérification indépendante (IVA).

Le rapport insiste à plusieurs reprises sur le rôle des IVA et sur les difficultés récurrentes de vérification. Un atelier régional à Nairobi en décembre 2025 a émis une recommandation clé: organiser une session technique avec les différentes IVA des opérations RBF de la Banque pour discuter des défis de vérification.

En clair, la chaîne de confiance qui relie l’atteinte d’un résultat à un décaissement reste fragile, et la BAD prévoit en 2026 un atelier dédié aux IVA pour harmoniser les méthodologies et clarifier les exigences de reporting.

C’est un angle souvent négligé, mais qui fait la différence entre un prêt signé et un prêt performant. En 2025, la BAD a organisé des ateliers régionaux au Nigeria, au Kenya et en Égypte, intégrant pour la première fois des «cliniques RBF» pratiques. Une session a même réuni 19 employés de la Banque islamique de développement pour aligner les approches sur le cofinancement du programme marocain PAFE-Emploi.

Parallèlement, un cours en ligne sur l’Académie virtuelle de développement des capacités doit être finalisé d’ici juin 2026 et sera ouvert aux fonctionnaires des pays membres régionaux.

Le rapport se termine par un avertissement à peine voilé aux Conseils d’administration. Les projections actuelles indiquent que les demandes pourraient dépasser à la fois les seuils de 5% et de 10%, et potentiellement atteindre environ 20% du total des approbations de 2026.

La direction de la Banque demande donc une révision du plafond annuel des engagements RBF, arguant de la maturité démontrée de l’instrument et de sa capacité à catalyser les financements extérieurs. Si un tel relèvement est accepté, le RBF deviendrait le deuxième canal de prêt souverain après les prêts d’investissement classiques, avec pour corollaire une pression accrue sur les systèmes de vérification et les agences nationales de mise en œuvre.

En définitive, le rapport 2025 de la BAD raconte une histoire à plusieurs vitesses: celle d’un Maroc qui normalise sa dépendance au RBF après en avoir été l’accapareur principal; celle d’un Rwanda qui monte en gamme et attire l’Asie; celle d’un Cameroun qui démontre que même les zones fragiles peuvent attirer des financements liés aux résultats, pour peu qu’un travail technique préalable ait été fait; celle d’un Bénin qui absorbe le dispositif à une vitesse rare ; et celle d’un Nigeria dont le poids agricole fait basculer les ratios de cofinancement à l’échelle du continent.

Pour les économies africaines, le RBF n’est pas seulement un instrument financier. C’est un test de crédibilité: chaque décaissement est la preuve qu’un gouvernement a tenu une promesse mesurable.

À l’heure où les créanciers traditionnels et émergents se bousculent sur le continent, cette capacité à certifier le résultat effectif devient un actif politique et diplomatique de premier plan.

Par Modeste Kouamé
Le 19/06/2026 à 10h35