C’est dans la capitale marocaine, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, que s’est ouverte ce 9 juin 2026 la 45e Assemblée générale annuelle de la Banque de Développement Shelter Afrique (ShafDB). Sous le thème «L’avenir des villes: financer un développement urbain inclusif, vert et résilient», l’institution panafricaine y a dévoilé une nouvelle identité de marque, mais surtout un statut juridique entièrement refondé: celui d’une véritable banque multilatérale de développement, capable d’intervenir sur l’ensemble de la chaîne de valeur du logement.
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Le défi continental donne le vertige. La ministre marocaine de l’Économie et des Finances, Nadia Fettah Alaoui, l’a rappelé chiffres à l’appui: 53 millions d’unités de logement manquent aujourd’hui en Afrique, pour un besoin de financement de 1. 400 milliards de dollars. D’ici 2030, le déficit pourrait atteindre 130 millions de logements.
Pendant ce temps, l’urbanisation s’accélère (65% des Africains vivront en ville en 2050) et le coût des phénomènes climatiques extrêmes pourrait représenter 45 à 50 milliards de dollars par an d’ici 2040. «Ces réalités n’appellent pas des ajustements, mais à des transformations économiques, sociales et territoriales», a martelé la ministre.
L’expérience marocaine a occupé une place centrale dans les discours. Rabat, «ville d’histoire, de confiance et de renouveau» selon le directeur général Thierno-Habib Hann, n’a pas été choisie par hasard. Le royaume a restructuré en profondeur sa politique du logement, passant d’un système d’aides fiscales aux promoteurs à une aide directe aux ménages.
Déployé entre 2024 et 2028, ce nouveau dispositif distribue entre 70 000 et 100 000 dirhams par logement aux classes moyennes et modestes. Il a déjà bénéficié à 105.000 personnes.
En parallèle, les fonds de garantie Fogarim (revenus irréguliers) et Fogaloge (classe moyenne) ont permis à 320 000 ménages d’accéder à la propriété, pour un encours total de crédits immobiliers ayant progressé de 30% en dix ans. Le secteur de la construction pèse désormais 6% du PIB et 12% de l’emploi national. Surtout, 62 villes ont été déclarées sans bidonville. «L’objectif n’est pas seulement de construire davantage et plus vite, mais de construire mieux, dans des villes qui réduisent les inégalités et placent le citoyen au centre des préoccupations», explique Nadia Fettah.
Des données marocaines qui démontrent qu’un écosystème financier mature (le crédit à l’économie y atteint 100% du PIB, contre 40% en moyenne en Afrique subsaharienne) peut transformer un droit fondamental en moteur de croissance. Encore faut-il étendre ce modèle au reste du continent.
La mue institutionnelle d’un acteur clé du financement africain
Le président du Conseil d’administration, Lionel Zinsou, a insisté sur le basculement historique que vit l’institution créée en 1981. «Nous avons changé nos statuts. Ils ont été ratifiés par la majorité de nos actionnaires. À partir de jeudi 11 juin 2026, nous serons véritablement une banque de développement en croissance».
Concrètement, la ShafDB, qui compte aujourd’hui 44 États membres, la Banque africaine de développement et Africa-Re comme actionnaires, s’apprête à accueillir de nouveaux entrants et à augmenter significativement son capital, avec le soutien de la BADEA.
Elle pourra ainsi émettre des obligations en monnaies locales, à commencer par la Bourse régionale de valeur mobilière d’Abidjan (BRVM) et un emprunt en shilling à Nairobi, et déployer des produits allant du refinancement hypothécaire au financement de projets privés ou aux partenariats public-privé.
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Une mue qui est bien plus qu’un toilettage juridique. L’obtention d’un statut complet de banque de développement aligne ShafDB sur les autres prêteurs panafricains, tout en lui conférant l’agilité nécessaire pour agir à la fois sur l’offre (promoteurs, infrastructures de dernier kilomètre) et sur la demande (garantie aux ménages, microfinance habitat). Le nouveau modèle stratégique «VIRAL» (Vision, Institutions, Regulations, Actors, Local initiative support) structure cette ambition autour du partage de bonnes pratiques et de l’appui aux initiatives locales.
L’un des moments les plus denses de la matinée a été consacré à l’épineuse question du financement des ménages du secteur informel, qui représentent jusqu’à 90% de la population active dans des pays comme le Bénin, dont Lionel Zinsou est originaire. «On ne peut pas penser le logement de la masse sans traiter des questions du secteur informel, qui est le premier client du développement urbain. Comment on fait ?» a interrogé l’ancien Premier ministre, avant de pointer la révolution de la donnée: au Maroc comme en Inde, la digitalisation des transactions et les historiques télécoms permettent désormais de «faire une sorte de rating de tous nos citoyens» et de prêter à des populations jusqu’ici jugées non bancables.
Une évolution décisive. Les quatre lignes d’activité de la ShafDB intègrent d’ailleurs une offre spécifique: microfinance habitat, financement des PME de la chaîne de valeur, mécanismes de location-accession, plateformes thématiques pour les diasporas ou les migrants. La banque entend ainsi couvrir l’ensemble du spectre, depuis le logement étudiant jusqu’à la régénération urbaine, en passant par le financement islamique et la résilience climatique.
La coopération Sud-Sud, entre symboles et engagements
La remise d’un cadeau officiel à Sa Majesté le Roi Mohammed VI a fourni l’image forte de cette Assemblée. Une œuvre d’un artiste malien, fabriquée à partir de matériaux recyclés et mêlant le rouge et le vert marocains à la symbolique solaire de la royauté. «Notre culture contemporaine est un de nos atouts. Les économistes ont tendance à parler de ressources naturelles, mais nos ressources sont aussi profondément culturelles», a souligné Lionel Zinsou en saluant le lien entre art, tourisme et développement.
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Ce geste diplomatique, reçu par Nadia Fettah «au nom de Sa Majesté», incarne la philosophie du partenariat Sud-Sud prônée tout au long de la cérémonie. La ministre a d’ailleurs insisté: «l’Afrique ne résoudra pas ses défis urbains dans la fragmentation. Les frontières ne délimitent pas les crises, elles ne doivent pas davantage délimiter les réponses».
Ainsi, le choix du Maroc, hub financier reliant l’Afrique subsaharienne au Machrek, et l’annonce de la prochaine Assemblée générale en Zambie, confirment la volonté de faire circuler les solutions à l’échelle continentale.
L’après-midi même, un symposium réunissant experts de la Banque mondiale, promoteurs marocains et spécialistes africains devait approfondir la question pratique: comment financer concrètement le futur des villes africaines. Le deuxième jour sera, lui, consacré au dialogue entre ministres, tandis que le troisième jour entérinera formellement la nouvelle architecture juridique de la banque.
En filigrane, c’est une conviction partagée qui émerge : le logement n’est plus seulement un déficit à combler, mais un levier de création d’emplois et de stabilité sociale. «Un foyer est plus qu’une structure, c’est une sécurité pour une famille, une dignité pour un parent, un socle pour l’éducation, le travail et la santé», a plaidé Thierno-Habib Hann, Directeur général et Administrateur délégué de Shelter Afrique.
Reste à transformer cette ambition en réalisations tangibles. Comme l’a martelé Lionel Zinsou, empruntant un indicateur concret, «notre succès se mesurera au nombre de logements financés, de villes réhabilitées, d’emplois créés et de vies transformées». L’Afrique, plus jeune et à la croissance désormais supérieure à celle de l’Asie, n’a plus droit à l’atermoiement.
