Taxe carbone: les pays africains en première ligne, ceux qui testent et les autres

L’Afrique face au carbone: entre taxes pionnières et ruée vers les crédits

L’Afrique face au carbone: entre taxes pionnières et ruée vers les crédits. copyright by Oliver Boehmer - bluedesign®

Le 30/05/2026 à 09h38

Dix-neuf dollars la tonne de CO₂. C’est le prix moyen du carbone en Afrique subsaharienne en 2026, selon la Banque Mondiale. Un niveau supérieur à celui de l’Asie de l’Est-Pacifique, et près de cinq fois celui de l’Amérique latine. Derrière ce chiffre se cache une Afrique à deux vitesses, où quelques pionniers fiscaux côtoient une majorité d’États encore dépourvus de toute tarification directe.

La Banque Mondiale a récemment publié son rapport annuel pour l’année 2026 «State and Trends of Carbon Pricing», un pavé de données que les initiés décortiquent pour y lire l’avenir de la décennie climatique.

Pour l’Afrique, ce document est un miroir à double face: d’un côté, une poignée d’États qui s’accrochent à une tarification directe ambitieuse ; de l’autre, un continent qui se positionne silencieusement comme le futur fournisseur de crédits carbone de la planète.

Tarification directe du carbone en Afrique (état au 1ᵉʳ avril 2026)

PaysInstrumentStatutDétail clé
Afrique du SudTaxe carboneEn vigueurTaux relevé de 31 % en 2026 à 308 ZAR/tCO₂e. Plus haut prix moyen africain.
NigeriaTaxe sur le torchage de gazEn vigueur3,50 USD/millier de pieds cubes standard pour tout brûlage non routinier (tarification indirecte mais climatiquement ciblée).
MauritanieTaxe carbone nationaleMise en œuvre en 2025-2026Nouvel entrant ; assiette non détaillée par la Banque Mondiale.
MarocETS ou taxe carboneEn considération / développementAbsence d’instrument direct opérationnel, mais présence dans les marchés Article 6.2 de l’Accord de Paris.
KenyaETS ou taxe carboneEn considération / développementInclus dans le pipeline des politiques climatiques.
BotswanaETS ou taxe carboneEn considération / développementCité parmi les pays prospectifs.
SénégalETS ou taxe carboneEn considération / développementEn phase préparatoire.
Côte d’IvoireETS ou taxe carboneEn considération / développementEn phase préparatoire.

Source: Banque Mondiale.

Le constat le plus immédiat est statistique. «Les politiques de tarification directe du carbone couvrent désormais 29% des émissions mondiales de Gaz à Effet de Serre (GES), avec 47 taxes carbone et 40 systèmes d’échange de quotas d’émission mis en place», pose le rapport. L’Afrique, elle, n’apparaît qu’à travers une poignée de juridictions: Afrique du Sud, Nigeria, Mauritanie, et dans le groupe des pays africains «en développement» d’un instrument de tarification directe, Maroc, Kenya, Botswana, Sénégal, Côte d’Ivoire. Un archipel d’îlots réglementaires dans un océan de politique climatique encore largement indirecte. Pourtant, s’arrêter à cette lecture quantitative serait passer à côté de l’essentiel.

Le paradoxe tarifaire africain

Car la véritable information livrée par ce rapport est ailleurs: le prix moyen du carbone en Afrique subsaharienne atteint 19 dollars par tonne en 2026. Ce chiffre, qui peut sembler modeste, est en réalité supérieur à la moyenne de l’Asie de l’Est-Pacifique (11 dollars) et sans commune mesure avec les 4 dollars de l’Amérique latine. Comment expliquer ce paradoxe, quand on sait que la région ne couvre que 3% des émissions de gaz à effet de serra mondiales ?

La réponse tient en trois mots: Afrique du Sud. Sa taxe carbone, relevée de 31% cette année à 308 rands la tonne, pèse dans la balance mondiale des prix. La Banque Mondiale est formelle. «L’Afrique du Sud a continué d’augmenter sa taxe carbone, avec une hausse de 31%, passant de 236 à 308 rands sud-africains par tonne de CO₂ équivalent pour 2026». Dans un contexte où plusieurs pays européens ont gelé leurs taux nominaux, Pretoria fait figure de faucon fiscal. Une stratégie qui a un coût politique, mais qui ancre le pays dans une crédibilité réglementaire rare.

À l’inverse, la région Moyen-Orient et Afrique du Nord affiche un prix moyen de 2 dollars, plombée par le poids d’Israël comme seul État doté d’un instrument direct. Le Maroc, toujours en phase de considération, n’a pas encore basculé. Le Royaume se positionne sur une ligne de crête. Classé dans le groupe restreint des pays africains «en considération ou en développement» d’un instrument de tarification directe, le royaume est pour l’heure dépourvu de marché ETS ou de taxe carbone opérationnelle.

Un statut, partagé avec le Kenya ou le Sénégal, qui illustre une prudence qui, à l’ère du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) européen, devient un risque commercial palpable. Sans prix domestique du carbone, ses exportations industrielles pourraient subir de plein fouet les surcoûts imposés par Bruxelles. Pourtant, Rabat n’est pas inactif.

Le rapport signale une discrète mais réelle incursion dans les marchés de l’Article 6.2 de l’Accord de Paris, où le Maroc a autorisé de manière unilatérale des crédits carbone à des fins multiples (CORSIA, NDC et autres). L’Article 6.2 de l’Accord de Paris est le mécanisme qui encadre les échanges bilatéraux de résultats d’atténuation entre pays.

Concrètement, il permet à un pays A (par exemple le Maroc) de vendre à un pays B (par exemple la Suisse ou Singapour) des tonnes de CO₂ réduites ou séquestrées sur son sol. Ces tonnes, une fois transférées, sont comptabilisées dans la contribution nationale (NDC) du pays acheteur, tandis que le pays vendeur doit appliquer un «ajustement correspondant» pour éviter qu’une même réduction soit comptée deux fois.

Le volume, encore symbolique, témoigne d’une volonté de tester l’architecture des échanges internationaux de résultats d’atténuation (ITMOs), sans encore basculer dans une fiscalité carbone contraignante qui viendrait bousculer son tissu industriel. Une ambivalence calculée, mais qui devra rapidement se résoudre en stratégie claire.

L’entrée de la Mauritanie dans le cercle des pays à taxe carbone est un fait notable que le rapport acte sans ambiguïté: «des taxes nationales sur le carbone ont également été mises en place en Mauritanie». Dans un continent où le recours à la tarification explicite reste rare, chaque nouveau membre compte.

La question, laissée en suspens par la Banque Mondiale, est celle de l’assiette: la taxe mauritanienne couvre-t-elle les industries extractives qui dominent son économie ? La Banque Mondiale ne le précise pas, mais l’expérience nigériane offre un parallèle éclairant.

Au Nigeria, la taxe sur le torchage de gaz, révisée sous le Petroleum Industry Act, applique un malus de 3,50 dollars par millier de pieds cubes standard pour tout brûlage non routinier. Une tarification déguisée, non exprimée en tonnes de CO₂, mais dont l’objectif (zéro torchage de routine en 2030) est climatiquement pertinent.

L’Afrique, terre d’offre dans un marché à 107 milliards de revenus

Si la tarification directe reste embryonnaire, l’Afrique se rattrape sur les marchés de crédits. Le rapport est limpide sur l’échelle des flux: 535 millions de dollars de crédits échangés en 2024, contre 107 milliards de revenus publics issus des ETS et taxes carbone en 2025. L’écart est abyssal.

Mais les chiffres de la Banque Mondiale révèlent une dynamique souterraine bien plus intéressante: les crédits africains sont au cœur des mécanismes de compensation internationaux.

Le document, véritable mine d’information, montre que le Guyana domine les autorisations unilatérales de l’Article 6.2 avec 25 millions de tonnes, mais c’est le Rwanda qui s’impose comme le hub africain avec 8 millions de tonnes autorisées. Suivent le Malawi (1,5 million), et une kyrielle d’États (Madagascar, Sierra Leone, Zimbabwe) autour d’un million chacun. Le Maroc lui-même apparaît dans ce tableau, avec 667 crédits autorisés, un volume modeste mais une présence symbolique.

Fait crucial: la quasi-totalité des autorisations africaines mentionnées couvre des usages multiples, CORSIA, NDC et «autres fins». Une flexibilité qui est un atout commercial, mais elle expose aussi les pays hôtes à un risque de double compte que le rapport ne masque pas. «Les crédits à ce stade seront éligibles au titre de l’article 6.2 dès qu’un ajustement correspondant aura été publié».

Sur le front du Paris Agreement Crediting Mechanism, le nouveau mécanisme onusien, le tableau est plus nuancé. Sur 1 512 projets CDM en transition, la Chine (527) et l’Inde (460) trustent les deux tiers du gâteau. L’Afrique du Sud tire son épingle du jeu avec 17 projets déjà approuvés par les autorités nationales, devançant le Kenya (11).

Mais le vrai décrochage se lit dans les nouveaux projets: sur 1.137 demandes d’approbation, l’Inde en monopolise 654, soit 57,5%, quand le Kenya et le Nigeria culminent à 25 chacun. La Zambie (19 projets) complète un tableau où l’Afrique, sans être absente, reste marginale dans la course aux méthodologies validées.

Un déséquilibre qui n’a rien d’anecdotique. Comme le note la Banque Mondiale, «les projets doivent être approuvés sur le plan méthodologique par l’organe de surveillance du PACM avant d’être validés dans le cadre du PACM». Or, sans méthodologie approuvée, pas de crédits.

L’Afrique risque de voir son potentiel de projets, notamment dans les foyers améliorés et la foresterie, bridé par une lenteur administrative que la Banque Mondiale ne commente pas mais que les chiffres documentent.

L’aviation internationale, via son mécanisme CORSIA, entre dans sa phase opérationnelle. Le rapport fixe le décor: «les compagnies aériennes seront tenues de céder des quotas éligibles afin de respecter leurs obligations en matière de conformité en 2028».

La demande cumulée est estimée entre 150 et 240 millions de tonnes sur la première phase. Or, les crédits éligibles CORSIA se négocient avec une prime significative, s’élevant à 15 dollars la tonne en avril 2026, contre 13 dollars pour les crédits «potentiellement éligibles». Un écart qui a culminé à 6 dollars en début d’année, avant de se comprimer.

Pour les pays africains hôtes de projets, cette prime est une aubaine potentielle. Mais elle est conditionnée à un labyrinthe d’exigences: approbation du mécanisme de crédit par l’ICAO, en français OACI: Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), ajustement correspondant du pays hôte, assurance. Le rapport note que «seules trois compagnies aériennes ont retiré des unités de réduction des émissions (EEU), pour un volume total de seulement 331 100 tonnes de CO₂ équivalent». Un chiffre minuscule qui trahit la lenteur de la montée en charge.

Le nouveau champ de bataille

L’émergence des labels de qualité (Core Carbon Principles de l’ICVCM, notations de Sylvera et BeZero) est un signal fort pour les projets africains. Le rapport cite des données édifiantes: «le prix médian d’un projet ARR noté ≥BBB avoisine les 30 dollars US par tonne de CO₂». Autrement dit, un projet de reforestation bien noté vaut plus de trois fois un projet moyen.

Cette différenciation est cruciale pour l’Afrique, où la perception de risque reste élevée. Les projets de foyers améliorés (catégorie où le continent excelle) voient leurs prix s’effondrer à 1,5 dollar la tonne. La cause est entendue: préoccupations sur l’additionnalité, rejet de méthodologies par l’ICVCM. La Banque Mondiale est lapidaire: «cela pourrait s’expliquer par une baisse correspondante du nombre de projets mis hors service ces dernières années, ainsi que par le rejet par l’ICVCM de plusieurs méthodologies relatives aux énergies renouvelables».

Enfin, aucun portrait du carbone africain ne serait complet sans évoquer les subventions aux énergies fossiles. La Banque Mondiale est sans appel: 900 milliards de dollars de subventions mondiales en 2024, contre 107 milliards de revenus carbone. L’Afrique n’est pas chiffrée spécifiquement, mais la structure des économies du continent (fortement dépendantes des importations de produits raffinés, avec des prix administrés dans de nombreux États) suggère que le signal-prix carbone y est noyé dans un océan de distorsions. La tarification directe, là où elle existe, ne touche qu’une fraction infime des émissions réelles du continent.

Ainsi, l’Afrique du carbone en 2026 est à double face. Côté tarification, elle fait figure de bonne élève, avec l’Afrique du Sud qui pousse ses taux, la Mauritanie qui entre dans le club, mais ne couvre qu’une part congrue des émissions mondiales. Côté marchés de crédits, elle est un fournisseur clé mais encore mal rémunéré, coincé entre des prix spot dérisoires pour les projets les plus communs et une promesse de valorisation par la qualité et l’éligibilité CORSIA qui tarde à se concrétiser. Comme le souligne Paschal Donohoe, Managing Director de la Banque Mondiale, dans l’avant-propos du rapport: «Il n’existe pas de modèle unique en matière de tarification du carbone, et les politiques efficaces doivent s’appuyer sur les réalités et les besoins locaux». Un message que les capitales africaines auraient tort d’ignorer, mais qu’elles ne pourront honorer sans attirer les investissements de projets sans brader leurs crédits, et taxer le carbone sans étouffer leurs économies.

Marchés de crédits carbone et projets PACM (situation 2025-2026)

PaysAutorisations unilatérales Article 6.2 (millions tCO₂e)Projets CDM approuvés pour transition PACMNouveaux projets PACM (notifications)Autres éléments
Rwanda8--Hub africain des autorisations ; usages multiples (CORSIA, NDC, autres).
Afrique du Sud-17-Leader pour la transition CDM ; mécanisme gouvernemental de crédits déjà en place.
Kenya-1125Présent sur les deux tableaux (transition et nouveaux projets).
Nigeria--25Nouveaux projets uniquement ; également actif via la taxe torchage.
Zambie--19Présence modeste mais réelle dans la course aux méthodologies.
Malawi1,5--Crédits autorisés à usages multiples.
Madagascar1--Crédits autorisés (CORSIA, NDC et autres).
Sierra Leone1--Crédits autorisés (CORSIA, NDC et autres).
Zimbabwe1--Crédits autorisés (CORSIA, NDC et autres).
Maroc667 crédits --Test discret du marché Article 6.2 ; aucun PACM signalé.

Source: Banque Mondiale.

Par Modeste Kouamé
Le 30/05/2026 à 09h38