Dakar. Génies malfaisants, ancêtres bienveillants: dans les secrets d’un rituel lébou, le ndeup

Séance d’exorcisme.

Le 07/02/2026 à 12h18

VidéoLa traditionnelle séance annuelle d’exorcisme et de prières de Dakar a, une fois encore, tenu toutes ses promesses. À la tombée du jour, entre danses traditionnelles, invocations rythmées par les tambours et appels solennels aux ancêtres, l’atmosphère est presque irréelle. Peu à peu, sous les chants et les battements sourds, des hommes et des femmes vacillent, puis basculent en transe, comme happés par une force invisible, sous les regards fascinés et parfois inquiets d’un public médusé.

Le Ndeup est une cérémonie traditionnelle de guérison et de purification spirituelle. Elle est enracinée dans la culture lébou, une communauté de pêcheurs et d’agriculteurs. Bien que musulmans, les lebous pratiquent le culte des génies (Rab) et des rituels de possession dont notamment le Ndeup.

Au cœur de ce rituel ancestral, Ndeye Diaw, exorciste lébou, perpétue un héritage familial. «L’exorcisme est une tradition, héritée de nos ancêtres. Ma grand-mère, Ami Samb, exorcisait ceux qui étaient possédés par Leuk Daour, le grand génie de Dakar. Après elle, ma mère a pris le relais et aujourd’hui, c’est mon tour de débarrasser les possédés des génies malfaisants», explique-t-elle, la voix posée mais chargée de gravité.

Ces séances d’exorcisme se tiennent dans plusieurs quartiers de Dakar, notamment le long du littoral, de Soumbédioune à Ouakam, en passant par Ngor et Yoff. Elles rassemblent des familles entières, liées aux génies protecteurs, pour des pratiques qui font partie de la vie au Sénégal.

Parmi les participants, Ibou Gallo Mbaye, petit-fils de Sing Sing, célèbre maître tambour, revendique lui aussi cet héritage spirituel. «Mon grand-père, le vieux Sing Sing, assurait le tambour qui accompagnait les invocations. Il est donc naturel que j’assiste et participe à cette tradition», confie-t-il, alors que les percussions résonnent.

La communauté lébou, l’un des premiers peuples habitants de Dakar, entretient depuis des siècles un lien étroit avec les entités invisibles de la capitale. Des génies que l’on invoque encore aujourd’hui, aussi bien pour libérer les possédés que pour préserver une coexistence pacifique avec le monde invisible.

Adja Binta Diaw, exorciste, en résume le sens profond: «Cela se pratique depuis nos ancêtres et nous permet de vivre en parfaite harmonie avec les génies protecteurs, tout en chassant les génies malfaisants qui prennent possession de nos enfants. À travers ce rituel, nous invoquons les bons génies pour un Sénégal de paix et de prospérité. Parfois, un sacrifice est nécessaire.»

Entre ferveur, mystère et héritage ancestral, ces cérémonies continuent de fasciner, rappelant que, à Dakar, le visible et l’invisible cohabitent encore dans le battement des tambours et les chants des anciens. Une tradition vivante, où la foi, la peur et l’espérance se mêlent, au rythme d’un passé qui refuse de se taire.

Par Moustapha Cissé (Dakar, correspondance)
Le 07/02/2026 à 12h18