Dans l’est du Sénégal, des habitants inquiets de la menace jihadiste

Des membres de l'Etat islamique au nord du Mali.

Le 24/02/2026 à 09h20

Ibrahima Mbodj, mécanicien sénégalais, reste traumatisé depuis l’attaque jihadiste du poste-frontière malien tout proche. A chaque fois qu’il entend un bruit ressemblant à des tirs, il panique. Comme d’autres habitants de cette région, il a aussi changé ses habitudes par souci de sécurité.

Le 1er juillet 2025, peu avant l’aube, Ibrahima, 39 ans, et les habitants de Kidira, ont été réveillés par des coups de feu provenant de Diboli, localité située à moins de 500 mètres de leur commune, de l’autre côté de la frontière avec le Mali.

L’attaque, qui a causé la mort d’au moins un civil, a été revendiquée par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda.

Longtemps circonscrite au nord et au centre du Mali, l’influence du JNIM s’est étendue ces derniers mois à l’ouest du pays, près du Sénégal. Les deux nations partagent près de 500 km de frontière largement poreuse et le Sénégal n’a jamais connu d’attaque jihadiste.

Selon une étude du Timbuktu Institute en 2025, le JNIM cherche à s’implanter au Sénégal depuis le sud-ouest du Mali frontalier, où le mouvement jihadiste a augmenté ses activités «de façon exponentielle».

Ce matin-là, alors qu’il se préparait chez lui à la prière de l’aube, Ibrahima entend des crépitements assourdissants.

«C’était très fort et a duré pendant plusieurs minutes. C’est après que j’ai appris qu’il s’agissait d’une attaque jihadiste» de l’autre côté de la frontière, raconte-t-il à un journaliste de l’AFP, assis dans son garage de Kidira.

Autour de lui, des collègues s’affairant sur des motos acquiescent.

Angoisse

Depuis, Ibrahima n’est plus le même et dit être en proie à une peur et une angoisse permanentes. Eclatement d’un pneu, détonation d’un pétard, fracas d’un verre..., le moindre bruit lui fait perdre ses moyens.

Il confie avoir réduit considérablement ses déplacements vers Diboli où il se rendait régulièrement pour acheter des pièces d’occasion. Et il va désormais récupérer lui-même ses trois enfants à l’école.

Comme lui, de nombreuses personnes interrogées par l’AFP se disent marquées par cet évènement. Certaines s’inquiètent d’un possible retour des jihadistes. D’autres sont partagées entre déni et assurance sur la capacité militaire du Sénégal à faire face.

Carrefour stratégique accueillant plusieurs ethnies et nationalités, Kidira constitue un des principaux points de passage entre Dakar et Bamako. Et est confrontée au trafic de drogue et au crime organisé.

Coumba habite à quelques mètres seulement du point de passage frontalier. Par-dessus la clôture en zinc de sa maison de terre crue séchée, elle aperçoit le drapeau vert-jaune-rouge du Mali flottant au-dessus du poste-frontière.

Quand les jihadistes ont donné l’assaut, elle a eu l’impression qu’on attaquait sa cour tant les coups de feu résonnaient fort...

«C’était terrifiant», confie-t-elle en surveillant sa marmite, entourée de ses deux petites filles. Depuis, elle et ses enfants s’enferment dès la tombée de la nuit dans leur chambre pour ne ressortir que le jour levé.

Aboubacry Diop, directeur de la radio communautaire de Kidira, raconte que l’attaque avait provoqué une peur générale à Kidira: «les rues étaient quasiment vides les jours qui ont suivi».

«Remparts»

Près de neuf mois après, la vie a repris son cours. Mais l’attaque reste au coeur des discussions.

Amadou Massiga, qui tient une quincaillerie dans le marché de Kidira, non loin du poste-frontière sénégalais, estime que les jihadistes n’attaqueront jamais le Sénégal. «Les jihadistes savent que nous avons les moyens de les combattre», juge-t-il, assurant «dormir tranquille».

Mais pour Ibrahima Mbodj, inquiet, «ces gens sont partout et peuvent frapper où ils veulent».

Face à la menace, les autorités sénégalaises ont considérablement renforcé la sécurité: présence accrue de militaires et de blindés sur le pont reliant le Mali au Sénégal, intensification des contrôles, patrouilles plus fréquentes et régulières d’une unité d’élite de la gendarmerie.

Le Sénégal «est une force militaire assez puissante pour que les jihadistes le craignent», estime une source sécuritaire ouest-africaine ayant requis l’anonymat, cela peut «dissuader les terroristes» de l’attaquer, «même si ce n’est jamais une garantie complète».

Selon le Timbuktu Institute, la cohésion sociale et la modération religieuse constituent également des remparts solides à l’implantation du JNIM au Sénégal.

Le think tank souligne toutefois que la lutte contre cette menace passe par le renforcement de la sensibilisation et par des projets de développement dans cette partie du Sénégal oriental, marquée par la pauvreté et les inégalités et par un déficit d’infrastructures de base.

Début février, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye s’est rendu durant trois jours dans le Sénégal oriental, visitant plusieurs chantiers.

Aboubacry Diop, lui, s’évertue au quotidien à sensibiliser via sa radio la population, appelant les habitants à collaborer avec les forces de sécurité, surtout si elles voient des choses ou personnes suspectes.

Par Le360 Afrique (avec AFP)
Le 24/02/2026 à 09h20