Guinée. De noble lettré à esclave au Mississippi: 2 siècles après son asservissement, les Afrodescendants du prince Abdourahmane Barry en pèlerinage au Fouta

Les afrodescendants du prince Abdourahmane Barry en visite en Guinée.

Le 06/02/2026 à 16h26

VidéoLe fil de l’histoire du prince Abdourahmane Barry, chef guerrier érudit, ne s’est jamais rompu. Deux siècles après sa capture dans son Fouta natal, sa déportation aux Etats-Unis où il fut réduit à l’état d’esclave et sa libération en 1828 par un sultan marocain, ses descendants ont foulé la terre de leur ancêtre à l’occasion d’un pèlerinage-hommage. De la mosquée Fayçal de Conakry aux sites négriers de Boffa en passant par Timbo, ce séjour en Guinée est une acte de mémoire, de foi et de réconciliation avec l’histoire.

C’est à Conakry que commence le voyage chargé de symboles. Sous les minarets de la grande mosquée Fayçal, les descendants américains du prince Abdourahmane se recueillent. Un moment de spiritualité intense, comme un fil invisible qui renoue avec l’histoire d’un homme qui, avant d’être esclave, fut prince, chef militaire et musulman lettré dans l’État théocratique du Fouta Djallon.

Car l’histoire d’Abdourahmane ne commence pas en 1788, année de sa capture mais bien plus tôt, dans le pouvoir et l’organisation d’un État religieux où son père, Almamy Sorymaoudho, dirige le Fouta. Abdourahmane y est un homme respecté, commandant d’une troupe chargée de sécuriser les routes commerciales reliant Boffa à la Haute-Guinée.

C’est ce pan de l’histoire que rappelle Ibrahima Barry, descendant du prince Abdourahmane. «Cette famille, c’est la descendance du prince Abdourahmane, le fils du deuxième almami du Fouta Djallon, Almamy Sorymaoudho. Dans l’État théocratique, les gens venaient prendre des marchandises de Bofa jusqu’en Haute-Guinée, passant par Mamou. Mais il arrivait que des gangs les braquent. L’Almamy de Fouta Djallon créa alors une troupe, commandée par son fils Abdraman, pour sécuriser marchandises et commerçants. Cette troupe finit par vaincre les brigands. Une fois la paix revenue, Abdourahmane libéra sa troupe et rentra à Timbo, mais une minorité d’entre eux préféra rester. Mal leur en a paris. Des assaillants vinrent les capturer pour les vendre aux Anglais. Ces derniers les embarquèrent pour les amener aux États-Unis. Les captifs finirent dans les champs de coton au Mississippi». C’est ainsi que le prince de Timbo est devenu esclave aux Etats-Unis.

Cependant, un journaliste constata qu’Abdourahmane écrit et parle français et arabe. Ce journaliste lui conseilla alors de raconter sa triste histoire et la faire connaître au sultan du Maroc. C’est ce qui fut fait. Le prince devenu captif fut alors libéré, après 40 ans d’esclavage grâce au monarque marocain Abderrahmane Ben Hicham qui est intervenu, en 1828, en sa faveur auprès du président des États-Unis d’Amérique de l’époque, John Quincy Adams.

L’histoire retiendra que même captif, le prince est resté un homme à part: lettré, digne, parlant arabe et français.

Mais l’histoire est loin de connaître son épilogue. En tentant de rejoindre sa terre natale (Timbo en République de Guinée, capitale du Fouta Djallon d’alors), le prince trouva la mort au Liberia des suites d’une maladie.

Ce sont ces péripéties tourmentées qui ont jalonné le pèlerinage effectué par une dizaine de ses descendants dans leur village d’origine.

Pour M. Barry, Afro-américain d’origine guinéenne, ce moment dépasse la simple visite touristique mais prend une dimension spirituelle et même politique. «Nous remercions Allah pour notre famille. Cela fait tellement longtemps que nous cherchons le prince Abdourahmane dont la descendance constitue notre famille. Je me souviens de la libération de Nelson Mandela de prison. Je suis si heureux d’être ici aujourd’hui, parce que je ressens encore le pouvoir de sa sortie de prison».

Ce retour est aussi un projet d’avenir. Plus qu’un pèlerinage, ce périple ouvre la voie à une réinstallation partielle, à un lien renoué entre l’Afrique et la diaspora afro-américaine issue de l’esclavage.

Ibrahima Barry en témoigne. «Ces descendants d’Amérique apprécient cette initiative à sa juste valeur, ils en sont fiers. Ils ont même pris des noms guinéens et veulent revenir sur la terre de leurs ancêtres. Ils veulent acquérir des lopins de terre pour construire des habitations ce qui leur permettra de partager leur temps entre les Etats-Unis et la Guinée: 6 mois ici et 6 mois aux Etats-Unis. Et l’Etat guinéen aussi les a très bien reçus».

Deux siècles après l’arrachement, la boucle se referme lentement. À Timbo, le prince Abdourahmane n’est plus seulement une figure de l’esclavage, mais à nouveau un fils du Fouta. À travers ses descendants, ce n’est pas seulement une famille qui revient: c’est une mémoire longtemps exilée qui retrouve enfin sa terre.

Par Mamadou Mouctar Souaré (Conakry, correspondance)
Le 06/02/2026 à 16h26